Dès la fin de l’année 2019, les biens publics se sont retrouvés naturellement au cœur du débat visant à trouver des solutions à la crise qui secoue le Liban.

Combien valent les biens publics ?

Ziad Hayek (l’ancien secrétaire général du Haut Conseil pour la privatisation et les partenariats) estimait leur valeur en avril 2020 à 24 milliards de dollars. Le plan de l’Association des Banques du Liban (ABL) les évaluait en mai 2020 à 40 milliards de dollars (sans avoir effectué ou en tous cas présenté une réelle étude). Ces dernières semaines, on a même lu le chiffre de 200 milliards de dollars (dans un tweet du député du Chouf Farid Boustany, membre du Courant patriotique libre) et entendu (de la part de l’ancien patron de Renault-Nissan Carlos Ghosn) une comparaison avec Tesla dont la capitalisation boursière est de 750 milliards de dollars…

Quels sont les biens publics ?

Les actifs de l’État et de la Banque du Liban (BDL) sont entre autres les Télécoms (Ogero, Touch et Alfa), Électricité du Liban (EDL), l’eau ainsi que les biens immobiliers publics et des parts dans la Middle East Airlines (MEA), le Casino du Liban, la Régie des Tabacs et Tombacs, les ports de Beyrouth, Tripoli, Saïda et Tyr, la foire internationale Rachid Karamé, la Cité sportive Camille Chamoun, le développeur immobilier Elyssar, les aéroports de Beyrouth (international), Koleïat, Hamate et Rayak, Intra Investment Company et Finance Bank, etc. Les ressources pétrolières et gazières du Liban qui pourraient être très importantes sont pour le moment des actifs intangibles puisqu’elles ne sont pas encore des réserves (les forages n’ont pas encore confirmé l’existence possible, probable ou prouvée de réserves) et que celles-ci ne produisent donc pas encore. Par ailleurs, la distinction entre actifs de l’État et actifs de la Banque Centrale devrait peut-être demeurer pour éviter des saisies par les détenteurs d’Eurobonds[1]. L’ABL, Carlos Ghosn et d’autres pensent que la façade maritime, les montagnes ou encore les domaines ferroviaires et les biens immobiliers détenus par les municipalités sont également des biens publics.

Que valent les réserves d’or de la BDL ?

Dans son plan, l’ABL vise principalement les biens immobiliers de l’État, la façade maritime du Liban ainsi que les réserves d’or de la BDL, chose qui comme l’a dit l’ancien chef du Groupe Gamma Najib Fayad est inacceptable. Comme le rappelle l’économiste François el-Bacha (fondateur de Libnanews.com), les réserves d’or de la BDL représentent 286,8 tonnes soit 10 116 572 onces. Au cours de l’once d’or à la fin de l’année 2019, les réserves de la BDL s’élevaient à environ 15 milliards de dollars. Celles-ci vaudraient donc aujourd’hui plus de 18,5 milliards de dollars. L’audit juri-comptable (« forensic audit ») est censé en faire l’inventaire et vérifier leur existence… Le plan (en date du 16 juin 2020 mais présenté le 17 juillet 2020) imaginé par la Levant Investment Bank (Libank) et l’ancien banquier Nicolas Chikhani qui bien qu’intéressant et intelligent, prévoit un contrat de bail (« lease ») entre la BDL et les banques pour les réserves d’or… La proposition de parité évolutive ou « crawling peg » (en date du 25 juillet 2020) de Riad Obeji (actionnaire et patron de la banque BEMO) et du professeur Jean-François Goux repose sur sa défense par le biais du tiers des réserves en devises et en or de la BDL ainsi que sur l’abandon progressif de la livre au profit du lollar (selon l’expression de l’ancien patron de Standard Chartered au Liban Dan Azzi pour désigner les dollars séquestrés dans le système bancaire libanais) comme monnaie nationale : tout comme la défense de la parité fixe (« peg »), soutenir une parité évolutive signifie entamer les réserves en devises et en or de la BDL…

Que dit l’étude d’Albert Kostanian sur la valeur des biens publics ?

Le 25 janvier 2021, le journaliste Albert Kostanian, chercheur en politique économique à l’Institut Issam Farès (IFI) pour les politiques publiques de l’Université américaine de Beyrouth (AUB), a publié une étude sur la valeur des biens publics excluant la façade maritime, les montagnes ou encore les domaines ferroviaires et les biens immobiliers détenus par les municipalités car ne pouvant pas, selon lui, faire l’objet de privatisations. Selon son étude, la MEA vaudrait environ 670 millions de dollars (jusque-là évaluée par le gouverneur de la BDL Riad Salamé à 1 milliard de dollars[2]), le Casino du Liban environ 370 millions de dollars, les 860 millions de mètres carrés de biens immobiliers publics (dont 85% se trouvent dans la Békaa) environ 10,75 milliards de dollars, les Télécoms environ 3,2 milliards de dollars (pourtant évalués entre 4 et 10 milliards de dollars par McKinsey[3]), la Régie des Tabacs et Tombacs environ 1,57 milliards de dollars, etc. L’étude précise qu’en l’absence d’information financière détaillée comme des bilans et des comptes de résultat de tous ces biens publics, il est extrêmement compliqué d’en établir une évaluation.


Comment est-ce que ces biens publics peuvent aider à solutionner la crise ?

L’ABL veut privatiser voire liquider les biens publics, principalement, on l’a dit, les réserves d’or de la BDL, les biens immobiliers de l’État et la façade maritime du pays pour renflouer le système bancaire. Son président, Salim Sfeir, actionnaire et patron de Bank of Beirut, a expliqué que son plan est de régler les pertes du secteur bancaire en créant, en collaboration avec la BDL, un « fonds de désendettement » intègrerait les biens publics. Or, l’étude d’Albert Kostanian démontre que ce plan n’est pas viable. En effet, la vente de ces biens publics ne rapporterait pas 40 milliards de dollars souhaités par l’ABL mais 5,88 à 13,36 milliards de dollars (sur la base du taux de change officiel de 1 507,5 livres libanaises pour un dollar qui ne correspond plus au taux de change réel). La raison avancée par Albert Kostanian est qu’un « programme de privatisation réaliste » (5,88 milliards de dollars) ne peut concerner que la MEA, le Casino du Liban, 50% des Télécoms, 30 % des biens immobiliers publics (soit 3,2 milliards de dollars) d’autant que leur valeur sur le marché diminuerait en raison de la loi de l’offre et de la demande. L’étude explique que l’aéroport international, EDL, les ports et l’eau ne pourraient faire l’objet que de concessions dont les avantages potentiels ne se verraient qu’à long terme car l’État resterait en charge des investissements alors que les opérateurs privés en assureraient l’exploitation et la maintenance, ce qui devrait améliorer leur productivité, leur compétitivité, leur rentabilité et leur efficacité. 13,36 milliards de dollars pourraient être obtenus par la vente de la MEA, du Casino du Liban, de 100% des Télécoms, de la Régie libanaise des tabacs et tombacs, et de 70 % des biens immobiliers publics.

À combien s’élèvent les pertes du secteur bancaire ?

L’ABL ne reconnait pas le montant des pertes évaluées par le gouvernement (154 000 milliards de livres libanaises) et le Fonds monétaire international (Chloé Cornish du Financial Times a cité une source au FMI les évaluant à 170 000 milliards de livres libanaises) mais celui présenté par la Commission parlementaire aux Finances et au Budget présidée par le député du Metn-Nord Ibrahim Kanaan, membre du Courant patriotique libre (81 000 milliards de livres libanaises). Cette situation a entraîné la suspension des négociations du gouvernement avec le Fonds monétaire international (FMI) car la véritable raison derrière le calcul du montant des pertes est leur reconnaissance même et le partage équitable de celles-ci voulu par le plan du gouvernement préparé avec Lazard sous la direction d’Alain Bifani (alors directeur général du ministère des Finances) entre l’État, la BDL, les banques et leurs actionnaires (« mergers »,« write-off », « wipe-out » et « capital increase ») et les plus grands déposants (« haircut » et « bail-in »). Au lieu de cela, comme le rappelle le consultant financier Mike Azar, il y a eu un contrôle des capitaux illégal, l’absence d’audit juri-comptable (« forensic audit ») et de réformes, une dévaluation et une lirification de fait, une hyperinflation et un appauvrissement généralisé. Ni les fonds de la CEDRE (la Conférence économique pour le développement par les réformes et avec les entreprises) ni ceux du FMI n’ont donc été débloqués.

Qui seraient les nouveaux propriétaires de ces biens publics ?

Les biens publics seraient achetés par des étrangers et par les Libanais les plus riches qui sont pour la plupart des kleptocrates comme dit Jean Riachi (actionnaire et patron de FFA Private Bank, critique du plan de l’ABL) soit des politiciens soit des personnes liées à eux d’une manière ou d’une autre : la famille, le clan, le parti ou les affaires. C’est le capitalisme de connivence. Albert Kostanian le dit en parlant de « processus injuste qui ne profiterait qu’aux élites politiques et à leurs acolytes ». Un peu comme en Russie après la chute de l’Union soviétique, les biens publics pourraient même être dilapidés pour moins que leur véritable valeur. Si ce processus en Russie a vu apparaitre les oligarques, au Liban, ceux-ci existent déjà.

Si vendre ou liquider des biens publics n’est pas une solution, que faut-il en faire ?

Dès le 14 décembre 2019, j’avais proposé (« A proposal to restructure Lebanon’s debt », article publié dans An Nahar en anglais) la création d’un fonds souverain pour réinvestir les futurs revenus pétroliers et gaziers et administrer les biens publics car si ceux-ci sont bien gérés alors ils pourront générer des profits et ainsi aider à résoudre la crise. J’en avais également parlé avant Noël 2019 avec Alain Bifani et Raoul Nehmé (qui dirigeait alors Bankmed et qui, en janvier 2020, est devenu ministre de l’Économie et du Commerce en janvier 2020). Le plan du gouvernement présenté le 30 avril 2020 a repris cette idée qui avait également séduit Dan Azzi, François el-Bacha, les journalistes Albert Kostanian et Léa Fayad ou encore le président de la fondation Nawraj Fouad Abou Nader en proposant dans le même but la création d’une part d’une « Public Asset Management Company » (PAMC) et d’autre part d’un fonds souverain pour réinvestir les futurs revenus pétroliers et gaziers (voir « How a SWF might help Lebanon navigate through an unprecedented crisis », mon article publié dans An Nahar en anglais le 4 mai 2020).

Il est utile pour conclure de relire ce tableau comparatif présenté dans un Tweet le 26 juillet 2020 par Henri Chaoul, ancien conseiller du ministre des Finances :

[1] Voir pour cela : https://www.lawfareblog.com/sovereign-immunity-foreign-central-bank-assets.

[2] https://www.zawya.com/mena/en/business/story/Lebanons_PM_unveils_airport_expansion_initiative-SNG_102671258/.

[3] https://www.economy.gov.lb/media/11893/20181022-1228full-report-en.pdf.

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