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Jeremy Ghez, HEC Paris Business School

Il y a vingt ans, la Chine entrait dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC). De nombreux stratèges et décideurs occidentaux, dont Bill Clinton, alors président des États-Unis, espéraient que cette officialisation de la position du géant asiatique au sein de la mondialisation pousserait Pékin vers la voie de la réforme et de la libéralisation, tant sur le plan économique que politique.

Sur le second, elle n’a pas eu lieu. Sur l’aspect économique, intégration et interdépendance ont pu assez largement caractériser la relation sino-américaine jusqu’en 2008. Les deux géants mondiaux semblent cependant vouloir désormais sciemment organiser leur divorce, en dissociant leurs chaînes de production et en faisant le choix de technologies et de normes de plus en plus différentes.

En témoigne notamment la stratégie chinoise de « double circulation », aspiration de Pékin à développer son marché intérieur afin de réduire sa dépendance sur le reste du monde. En témoigne également la réticence, voire l’opposition, dans un certain nombre de pays occidentaux d’accepter les équipements 5G de Huawei.

Ce scénario de divorce ou de découplage économique peut être un non-sens sur le plan économique, mais correspondre à une véritable volonté politique de la part de Washington et de Pékin. C’est ce scénario que nous avons exploré dans le cadre d’un Livre blanc proposé par la Chambre américaine de commerce à Paris et par HEC Paris. Nous en résumons ici les principaux enjeux.

Rationaliser des décisions politiques

Les raisons avancées pour expliquer l’exacerbation de la rivalité entre la Chine et les États-Unis diffèrent évidemment de part et d’autre du Pacifique. L’argument souvent entendu sur la rive asiatique met l’accent sur la guerre commerciale lancée dès son élection par Donald Trump. À cet argument s’oppose l’analyse occidentale du choc qu’a représenté l’entrée de la Chine dans l’OMC. D’après certaines estimations, l’effet de la concurrence des biens chinois a eu des conséquences sévères sur les salaires et l’emploi manufacturier en Europe et aux États-Unis. Près de quatre millions d’emplois auraient ainsi été détruits aux États-Unis entre 2001 et 2020.

Cela a sans doute nourri la défiance des opinions publiques et a pu conduire à un sentiment d’ambivalence vis-à-vis de la mondialisation et du libre-échange, notamment en Occident et notamment vis-à-vis de la Chine. Elle explique aussi cette volonté d’indépendance, exprimée par la Chine avec sa stratégie de double circulation, et par les États-Unis avec une volonté de plus en plus affirmée du pouvoir politique américain de s’affranchir de sa relation avec son rival asiatique.

Les pressions nationales et d’opinions exprimées dans le débat public viendraient alors rationaliser ces décisions politiques.

Loin de les entraver, les nouveaux outils numériques de digitalisation et de localisation de la production participent de ce mouvement en le rendant plus indolore, du moins à court terme. Communément rangés sous l’étiquette de « quatrième révolution industrielle », ils permettent de simplifier et de réduire les coûts des processus de production – grâce par exemple, à l’impression en trois dimensions qui contribuera à localiser davantage la production.

À terme, les appels à davantage d’indépendance – ou de « souveraineté » pour reprendre le terme préféré des pouvoirs publics – pourraient induire des transformations sur lesquelles il sera difficile de revenir à court terme. La recherche d’efficacité et de synergies laisserait ainsi place à la nouvelle logique de résilience, d’autonomie et d’indépendance. Avec un coût économique énorme pour les entreprises et les ménages.

Une logique, deux limites

Malgré des espoirs légitimes d’un éventuel retour à la normale post-pandémie, il est difficile d’ignorer ces mutations amorcées avant même la pandémie qui pourraient s’avérer irréversibles. L’exemple de la transformation des chaînes de production est saisissant.

Elles ont longtemps cherché à exploiter les avantages comparatifs de chaque point du globe. La logique économique sous-jacente était (et reste pour un certain nombre d’observateurs) imparable puisqu’il s’agissait de réduire les coûts le plus possible et de diversifier les risques auxquels les producteurs doivent faire face.

Cette logique fait face à deux limites désormais. La première est de nature écologique : un nombre grandissant d’économistes s’accordent sur le fait qu’imposer un prix aux émissions de carbone constituera un pilier fondamental dans toute stratégie de lutte contre le changement climatique. Or, une fois ce prix du carbone intégré dans les coûts de production, rien ne permet de dire que les chaînes de valeurs internationalisées permettent de les réduire.

S’y ajoute la question de la diversification du risque et à l’efficacité économique : ces chaînes de valeur internationalisées dépendent d’une multitude de points critiques qui peuvent représenter autant de vulnérabilités pour un producteur qui en dépend. C’est ce qui mène un certain nombre d’entreprises à adopter une stratégie dite « China + 1 » qui vise à ne plus dépendre que d’un fournisseur et d’un théâtre de production critique comme la Chine et de diversifier ses sources d’approvisionnement.

Stratégies et soupçons

La bataille des normes constitue un autre moteur de transformation dans la mesure où elle pourrait réduire l’interdépendance des économies. L’exemple du secteur des télécommunications et de la 5G, est parlant.

L’avance technologique et économique dont disposait le géant du secteur Huawei, qui a quasiment quadruplé son chiffre d’affaires mondial entre 2013 et 2020, aurait pu et dû suffire à consacrer l’entreprise chinoise comme le fournisseur mondial évident et incontestable. Mais la persistance de doutes quant aux liens qu’entretient Huawei avec Pékin et le rôle central que l’entreprise jouerait dans les réseaux de télécommunications des pays qu’elle équipe a nettement pesé dans la balance et a empêché l’instauration de cette norme unique.

En cause notamment la loi sur le renseignement national de la Chine en 2017 qui déclare que les citoyens du pays ont le devoir de contribuer à l’effort de renseignement de la Chine, brouillant ainsi la frontière entre les acteurs privés chinois et le gouvernement. À cela s’ajoute aussi le fait que les pouvoirs publics occidentaux ont souvent soupçonné Huawei d’inclure dans ses équipements des logiciels espions susceptibles de collecter des informations sensibles. Ces préoccupations d’ordre stratégique et sécuritaire sont d’autant plus significatives que des soupçons pèsent sur le rôle que pourrait jouer une entreprise étrangère comme Huawei dans une cyberattaque d’envergure si elle avait accès au cœur d’un réseau de télécommunication.

Ce scénario de découplage n’est qu’hypothétique mais les preuves de l’élan dont il dispose ne manquent pas. La possibilité de ce divorce sino-américain pèserait ainsi sur la manière dont le reste du monde, Europe en tête, réinvente son rapport aux deux géants et sur la définition d’une autonomie qui ne serait plus que militaire et politique, mais aussi économique et stratégique.

Jeremy Ghez, Professor of Economics and International Affairs, HEC Paris Business School

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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