La stupidité est l’absence de bon sens et de jugement. Typiquement, une personne stupide est perçue comme une personne  qui entre dans une situation qu’elle ne comprend pas, agit de façon irréfléchie, génère des désastres et puis s’éloigne en haussant les épaules, en supposant qu’au prochain passage, les observateurs auront oublié.

La stupidité fonctionnelle est la situation où des individus, dans des structures organisées, peuvent créer des dégâts.

En général, il est plutôt rare d’observer des situations évidentes de stupidité qui discréditent immédiatement leurs auteurs. Toutefois, des personnes autrement intelligentes et réfléchies peuvent participer à des situations de stupidité fonctionnelle.

Dans leur livre “Le paradoxe de la stupidité » (2016), Mats Alvesson et André Spicer ont identifié trois aspects principaux de la stupidité fonctionnelle :

Le premier aspect est l’absence de réflexivité qui se passe quand on arrête de poser des questions sur les hypothèses de base ; quand il y a absence de remise en question de certaines convictions, même si au fond, on les considère désormais de moindre importance; on se retient de poser de vraies questions pour ne pas risquer de se marginaliser dans son groupe/environnement. On occulte jusqu’à la débâcle.

Un autre aspect est quand on arrête de poser la question du pourquoi(pour qui?) et on arrête de demander ou de présenter des raisons pour expliquer les décisions et leurs actions; quand des réflexions ou des programmes autrement prometteurs sont lâchés pour des raisons obscures et des considérations elliptiques.

Et enfin, l’absence de raisonnement de fond, où on arrête de considérer les conséquences profondes de son action, de leurs implications à terme et de leur signification au sens large pour se concentrer sur l’action elle-même (souvent de façon irréfléchie).

Ils ont aussi identifié quatre formes principales de stupidité fonctionnelle:

La plus évidente est d’être borné, de se barricader dans un état d’esprit arrêté, sans intégrer les changements survenus dans la réalité, de travailler sur des solutions décalées du problème de fond.

Il y a l’absence de motivation qui bloque la capacité de raisonner et d’explorer les options les plus intéressantes, qui en général prend sa source dans le caractère, l’inconscient collectif, le repli sur le passé et peut être sur l’absence de l’existence claire d’alternative structurée et viable.

Il y a aussi la capacité limitée de comprendre et de gérer toute une série d’émotions (comme l’échec, l’anxiété, le manque d’imagination et le refus d’explorer des solutions en dehors des schémas établis ou acceptés)

Enfin, le quatrième type est d’ordre moral où des considérations comme la loyauté, l’appartenance à un (sous) groupe bloquent la capacité de raisonner objectivement.

Evidement, ces différents aspects peuvent se combiner et s’ajouter pour donner des résultats stupides.

Liban 2018: en mai, les libanais sont appelés à voter, après neuf ans, pour élire leurs députés. Ce sera selon la nouvelle loi de 2017 qu’ils continuent de découvrir et d’essayer de comprendre: un mélange d’élection à deux tours, de proportionnelle, d’un-électeur-une-voix, tout à la sauce libanaise implicitement de hautes barrières d’entrée qui requièrent des alliances « pragmatiques » pour la pré-qualification.

En fait, une loi qui perpétue et renforce les aspects négatifs de la (déjà regrettée) loi de 1960, mais imposant le choix « binaire » qui enlève l’assurance pratique que le panachage apportait.

En somme, tous les éléments sont en place pour tenter d’exacerber encore la stupidité fonctionnelle de l’électeur libanais.

Depuis quelques mois, nous observons les activités d’individus et de groupes qui veulent se libérer de l’emprise suffocante de la “classe politique » et du système en place, à travers leurs débats/contradictions/ambitions et leurs approches parfois inflexibles, avec plus ou moins succès.  Nous observons les tentatives (presque forcées) de changement, de discours à géométrie variable des partis bien établis qui veulent limiter les dégâts et protéger leur fond de commerce à grands renforts de moyens de persuasion cyniques et souvent intimidants. Ils reprennent de manière éhontée les mêmes slogans racoleurs (mais éculés) et lancent des promesses vagues et démesurées (qui n’engagent que ceux qui veulent bien les croire).

Passé le dernier délai pour la formation des listes, les électeurs ont des choix très limités et ils ont à subir des pressions intenses d’alignement; par un effet pervers des priorités de tactiques électorales et d’occupation de l’espace par des actions d’éclat circonstancielles, les débats fondamentaux sur les programmes cohérents, sur les engagements de politique, sur l’assainissement des pratiques dans les institutions, et la demande effective de comptes à leurs responsables ne sont (presque) plus à l’ordre du jour. Ils doivent à la fois faire la part des choses au cas par cas, identifier les enjeux, sanctionner, jouer aux équilibristes, canaliser le changement, gérer  leur colère …

Est ce qu’ils auront (individuellement et collectivement) la force et la maturité d’envoyer des signaux (perceptibles) qu’ils vont enfin se dégager des différents aspects et briser les formes de stupidité fonctionnelle qui les contrôlent depuis déjà plusieurs décennies?

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