De mémoire, en Octobre 1929 l’indice Dow Jones Industriel, formé d’un portefeuille d’actions des 30 groupes industriels les plus grands des Etats-Unis, avait baissé la première journée du crash, en une seule journée de -30%, passant d’un plus haut à 300 points à une fin de journée ce fameux Jeudi Noir à presque 200 points. Bien sûr, par la suite, l’indice a continué à baisser mais dans une moindre volatilité jusqu’à -90% par rapport à son plus haut, et ce pendant 3 ans jusqu’à 1933 où il vit un plus bas à 30 points. Il aura fallu 28 ans, en l’année 1957, plus une guerre mondiale, pour que l’indice Dow Jones retrouve son capital de départ c’est à dire les 300 points. L’indice Dow Jones Industriel est aujourd’hui aux environs de 33500 points après presque 1 siècle, soit en moyenne 100 fois le capital.

Aujourd’hui, ce Jeudi 24 Février 2022, nous avons assisté à l’invasion de l’Ukraine par la Russie. L’indice RTS de la bourse de Moscou a dévissé ce même jour de -25% en passant par un plus bas à -40%. Certaines actions, comme celle de Gazprom ont chuté jusqu’à -50% de leur valeur pour se redresser en fin de journée mais restant nettement dans le rouge à -30 %.

Il est évident que les oligarques russes ne sont pas très contents de la manœuvre de Poutine et que les implications de l’invasion russe de l’Ukraine a des conséquences funestes sur le capital et sur l’argent ainsi que sur la monnaie russe le rouble.

La question non posée par les médias est la suivante: Pourquoi l’affaire Russie-Ukraine est-elle une affaire d’argent ?

Certes le contrôle de l’OTAN sur l’environnement immédiat ou proche de la Russie, notamment en Europe de l’Est, sont un gain d’espace pour l’Occident, et l’Ours Russe se trouvait mis au coin. Ici nous pensons bien que la géopolitique a son mot à dire. Cela ne va pas sans compter que l’Occident avait promis au président russe Gorbatchev lors de la fin de l’URSS que si la Russie se retirait des pays d’Europe de l’Est, ainsi qu’en Asie, l’OTAN ne se déploierait pas dans ces pays proches de la Russie, ni en Europe de l’Est, ni aux frontières de la Russie. Bien sûr, avec le temps, les pays d’Europe de l’Est ont vite fait, par crainte éventuelle d’un retour de la Russie, de faire une demande d’adhésion à l’OTAN ce qui fut accepté. C’est ainsi que la promesse de l’Occident ne fut pas tenue.

Par contre, c’est la géopolitique des matières premières qui est plus intéressante à analyser, notamment la géopolitique du Gaz Naturel.

L’Europe est un grand client de la Russie en Gaz. Beaucoup de gazoducs existent et certains passent par l’Ukraine, qui en a détourné une partie il y a un certain temps. C’est l’Allemagne principalement en Europe qui a misé toute sa politique énergétique sur le gaz et est devenu un très grand client de la Russie.

En effet, l’Allemagne est sortie de sa politique énergétique nucléaire par la pression des partis écologiques, politique considérée comme dangereuse après l’explosion nucléaire de Tchernobyl. Aussi, l’Allemagne ne mise plus tellement sur le charbon pour des raisons de pollution atmosphérique et climatique. Il ne restait plus donc que le Gaz.

C’est ainsi, afin de limiter les problèmes de l’Europe de l’Est et de l’Ukraine, l’Allemagne a voulu construire un premier gazoduc Northstream 1 qui va de la Russie via la Mer Baltique directement en Allemagne, et, par la suite, a voulu doubler ses achats de gaz à la Russie en construisant un deuxième gazoduc parallèle au premier appelé Northstream 2. Ce deuxième gazoduc fût terminé en Septembre 2021, mais non mis encore en fonctionnement.

L’invasion de la Russie en Ukraine rebat les cartes: Elle empêche tout rapprochement de l’Europe vers la Russie, ce qui est considéré comme une victoire géopolitique américaine, qui garderait son contrôle sur l’Europe et empêcherait un approchement Europe-Russie. Elle divise l’Allemagne entre les pro- Northstream 2 et les contre. Maintenant que l’invasion est faite l’Allemagne se retrouve obligée de suspendre le projet Nortstream 2, et toute sa politique énergétique est remise en cause.

Les Etats-Unis ont du gaz liquéfié de schiste à vendre et se ferait un plaisir d’en vendre à l’Allemagne. Mais si l’on regarde les acteurs de gaz autour de l’Europe, on voit l’Algérie qui donne déjà pas mal de gaz à la France, la Libye qui est politiquement complexe, l’Egypte qui a une très belle plate-forme qui peut réunir le gaz égyptien et le gaz israélien pour en vendre à l’Europe, mais les gazoducs sont à mettre en place et cela prend du temps. Bien sur le Qatar, grand producteur de gaz, mais plus loin, a aussi son mot à dire et pourrait en vendre à l’Europe. Quant au Liban qui a de grandes réserves de gaz off-shore, son projet de développement gazier est non seulement bloqué tant que celui-ci ne résout pas son problème de frontière maritime avec Israël, mais aussi prendrait plusieurs années avant de fonctionner, sans compter la question du partage du volume ou des chiffres d’affaires ou du résultat entre le Liban et les compagnies pétrolières non encore résolu. Ce problème libano-israélien semble plus compliqué qu’on ne le pense car la véritable frontière s’avèrerait juridiquement la vraie et non “maximaliste” comme le pensent les israélo-américains, et serait la ligne 29 que le Liban aurait “oublié” et aurait donné à l’ONU, “par erreur”, une autre ligne 23 plus au nord lui faisant perdre 1453 Km2 en mer de réserves gazières sans “contreparties”. Mais là n’est pas notre sujet.

Enfin, les effets inflationnistes sont importants en USD dans les céréales et pour le pétrole et ses dérivés. En effet l’Ukraine est un grand producteur de céréales, blé, maïs, soja etc…Et la pression est grande sur les prix des grains sur les marchés mondiaux qui ont haussé de plus de 10% en une journée par crainte d’un “shortage” d’une pénurie de grains dans le marché mondial.

Enfin, l’invasion russe de l’Ukraine a aussi ses conséquences sur une forte tension des prix du pétrole haussier depuis deux mois de +40%. Il est clair que ces hausses auraient leurs répercussions sur tous les dérivés pétroliers de raffinage.

Ainsi tous ses effets ont leurs conséquences sur l’inflation et plus tardivement auront leurs effets sur la politique monétaire des Etats-Unis et de l’Europe en matière d’intérêts.

L’Euro est en baisse de -2% à -3% par rapport à l’USD mais dans une nette moindre mesure par rapport au rouble qui dévisse de -15% en une semaine.

En fin de compte, tous ses effets de gaz, de pétrole, de grains, de monnaies, d’inflation, ne sont pas sans conséquences sur les risques systémiques internationaux représentés par les indices actions. La volatilité moyenne représentée par l’indice SP 500 VIX est en moyenne haussière, fluctuant autour des 30% annuel alors que sa moyenne se trouve autour de 20% annuel.

Entre les risques géopolitiques de la Chine sur Taiwan, et celui de la Russie sur l’Ukraine, et les risques monétaires et d’inflation ainsi que sur l’énergie et les matières premières, les risques systémiques sont grands. C’est la guerre de l’argent qui est en marche!

Bernard Raymond Jabre

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Bernard Raymond Jabre, Etudes scolaires à Jamhour puis à l’Ecole Gerson à Paris, continua ses études d’économie et de gestion licence et maitrise à Paris -Dauphine où il se spécialise dans le Master « Marchés Financiers Internationaux et Gestion des Risques » de l’Université de Paris - Dauphine 1989. Par la suite , Il se spécialise dans la gestion des risques des dérivés des marchés actions notamment dans les obligations convertibles en actions et le marché des options chez Morgan Stanley Londres 1988 , et à la société de Bourse Fauchier- Magnan - Paris 1989 à 1991, puis il revint au Liban en 1992 pour aider à reconstruire l’affaire familiale la Brasserie Almaza qu’il dirigea 11 ans , puis il fonda en 2003 une société de gestion Aleph Asset Management dont il est actionnaire à 100% analyste et gérant de portefeuille , de trésorerie et de risques financiers internationaux jusqu’à nos jours.