L’effet Galilée et nous

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L’effet Galilée est ce que j’appelle l’effet produit lorsqu’un narratif bien ancré est contesté à l’aide d’observations scientifiques qui se tiennent et qui donnent des explications raisonnables et irréfutables; la démonstration ne peut être ignorée, négligée ou rétractée; et après coup, des changements importants sont inévitables. Il fait référence à Galileo Galilei (1564-1642) un esprit universel (astronome, physicien, ingénieur) qui a présenté une étude (1616) basée sur ses propres observations défendant l’héliocentrisme développé quelque 70 ans plus tôt par Copernic dans «Révolutions des systèmes célestes» (1543) et établissant le soleil, non la terre, comme le centre de notre système planétaire; il a d’abord fait face à une farouche opposition de l’Église catholique qui avait considéré qu’il mettait dangereusement en doute des textes de la Bible, et de certains astronomes bornés; il a été soupçonné d’hérésie par l’Inquisition ; et il a subi diverses persécutions; mais à la fin, ses arguments ne pouvaient pas être ignorés et ils ont remodelé fondamentalement notre vision du système d’astronomie. En 1991, l’Église catholique par le pape Jean-Paul II a formellement rectifié le tort en reconnaissant qu’elle avait commis une erreur en condamnant Galilée 359 ans plus tôt. 

Quelques exemples récents d’effet Galilée: les études sur la forte corrélation entre le cancer du poumon et le tabagisme/la présence d’amiante dans les constructions ; les rapports objectifs sur le changement climatique et l’effet des réfrigérants CFC et HCFC sur la couche d’ozone (1974) qui ont chacun changé des industries entières et les règles d’utilisation; la publication par Edward Snowden (2013) de documents exposant la surveillance gouvernementale souvent illégale des activités nationales; les Panama Papers (2016) exposant  nominativement l’étendue de l’évasion fiscale globale, et tout récemment le rapport de Human Rights Watch documentant les pratiques d’apartheid d’Israël (2021)…

Mais il y a aussi des exemples d’effet Galilée ratés, sur des sujets pourtant prometteurs, où les conclusions étaient ambigües, mitigées, contradictoires, censurées ou simplement timides pour différentes considérations: Le rapport Muller sur l’interférence russe dans les élections présidentielles américaines de 2016 (2019); le rapport final du Tribunal Spécial pour le Liban sur l’assassinat de Rafik Hariri en 2005 (2007-2020). 

Lorsque nous regardons l’histoire récente du Liban, nous pouvons établir clairement les effets néfastes du confessionnalisme, de l’extrémisme, de l’alignement, de la polarisation, de la corruption et de la mainmise. Après la fin des violences de 1975-1990, les conclusions, les leçons apprises, les dysfonctionnements à éviter ont tous été perdus entre le déni ou l’esprit vindicatif ou revanchard, la mainmise syrienne, la complicité des parties sous-traitantes et la montée en puissance de certains groupes ou idéologies.

Depuis octobre 2019 spécifiquement, nous avons vécu des situations, lu et écrit des rapports et des analyses, mettant en avant des arguments clairs présentant comment le système a été aliéné pour perpétuer des erreurs et bloquer le moindre effort de remise en question constructive. Mais toute cette énergie et les accumulations de preuves sont restées sans effets notables pour des raisons plus ou moins visibles.

Le 4 aout 2020, une explosion a détruit une grande partie de la ville de Beyrouth, fait plus de 200 morts et 6,500 blessés, des dégâts estimés à plus de 7 milliards de US Dollars et fini d’achever une économie déjà exsangue. 11 mois plus tard, il n’est pas encore bien établi quelles en ont été les causes, les responsabilités et le cycle des décisions/ protections/ corruptions/ incompétences ou tout simplement l’origine de l’agression.

Les «pourtant nous avons entendu les avions» de centaines de témoins; l’absence douteuse d’images satellite (alors que les AWACS survolant la Jordanie n’avaient rien raté des  millions des communications en février 2005); et puis juste après l’explosion, le fameux tweet du président américain de l’époque affirmant que «ses généraux ont parlé d’une attaque » et le communiqué israélien sur l’opération chirurgicale réussie pendant deux heures et puis sa disparition sans traces juste après; le silence suspect des cors accusateurs locaux pourtant bruyants en d’autres circonstances ; les efforts pour bloquer en amont la procédure de collection des informations ; l’incendie louche d’un entrepôt à côté du lieu de l’explosion un mois plus tard (10 septembre 2020) ; l’historique des correspondances sur sept années des autorités tous bien documentés et irréfutables, n’ont pas encore été présentés de façon concluante au-delà des fuites confuses ou contradictoires et des campagnes de désinformation ignorantes ou malicieuses. Les indices et les preuves ne manquent vraiment pas…Non, l’occultation et les retards ne sont plus recevables même pour les plus crédules. 

Aujourd’hui il est demandé au juge Tarek Bitar en charge de l’enquête qui a remplacé en février 2021 le juge Fadi Sawan (qui s’était récusé dans des circonstances absurdes), d’apporter une intégrité et une objectivité exemplaires dans son enquête, de ne pas fléchir devant les intimidations ou les raisons d’état inadmissibles, de ne pas être une cible d’attaques faciles et tordues pour le déstabiliser. Il devra remonter jusqu’au sommet de la pyramide et ne pas se contenter de pointer du doigt les passifs, les incompétents, les exécutants complices ou ignorants…et puis, même si immédiatement rien ne sera fait, les résultats seront publics et les responsabilités seront clairement établies pour aller de l’avant.

Un rapport objectif sans édulcoration devra avoir un effet Galilée qui démontera tout le système et imposera un prisme adapté pour bien regarder nos problèmes et la façon de les résoudre en commençant par sanctionner les responsables et le système qui les génère, les protège et les nourrit.

Et puis ce système de détournement peut être enfin démantelé en commençant par changer le narratif et briser les arguments caducs utilisés par ses représentants en les décrédibilisant encore plus, même chez leurs partisans les plus féroces. 

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Nagy Rizk est libanais. Il a une formation d'ingénieur (AUB) et dans les affaires (INSEAD). Il est dirigeant d'entreprises au Liban. Il a une longue expérience de consultants en stratégie et Business Development dans la région MENA.