1 – Une montée en puissance dans un Orient désorienté

  1. L’Iran, «principale puissance non arabe du monde arabe».
  2. Avec les «Printemps arabes», l’Iran parvint à pousser sa montée en puissance de manière déterminante.

On accuse l’Iran de tous les maux pour ne pas l’accuser d’un seul! Car pendant qu’on l’accuse du nucléaire et de la «déstabilisation» du Proche et Moyen Orient (PMO1) par ses «interventions intempestives» dans les affaires d’autrui et par «son terrorisme» ou ses milices «déstabilisatrices», on l’accuse en fait d’avoir réussi là où les autres ont échoué2 : d’avoir réussi sa montée en puissance régionale face à des puissances qui peinent à asseoir la leur. Il reste à savoir si cette montée correspond à s’ériger en empire!

C’est en un laps de temps très court que la République islamique est passée du statut d’État-paria à celui d’une puissance régionale qui non seulement, aux dires de ses dirigeants, «contrôle» quatre capitales arabes, Beyrouth, Damas, Bagdad, Sanaa, mais, en outre, se veut l’héritière de l’Empire perse aux dires de ses ennemis3. D’où la nécessité de la combattre et de l’abattre.

Comme si le PMO n’était pas déjà, au moment de la montée de l’Iran islamique en puissance (1979), en crise systémique depuis la Naksa4 de 1967, à tout le moins, puisque c’est alors que les nouvelles dynamiques qui auront à sceller, à partir des décennies 1970-1980, le sort du PMO se mirent en place et commencèrent à le travailler en profondeur. En regard de notre propos, nous retiendrons, pour leur pertinence, deux de ces dynamiques conflictuelles qui travailleront l’advenir du PMO pour les décennies à venir:

Celle de l’islamisme radical5 qui donneront lieu aux guerres des da‘wât, comblant le vide laissé par la ruine du qawmi6, et celle d’une guerre ouverte d’hégémonie7 pour combler le vide de la ruine de l’hégémon nassérien.

Fin d’une époque, celle du discours qawmi, avec l’Égypte pour centre et hégémon ; commencements d’une autre, celle de l’islamisme radical mais avec deux centres et deux hégémon régionaux: l’un sunnite, l’Arabie, l’autre chiite, l’Iran, avec ses conflits, ses crises et ses guerres cherchant à ravir cette place qui seront la monnaie courante de cet Orient désorienté.

Or donc crise systémique, car la Naksa ne fut pas unique en son genre. Par le séisme qu’elle provoqua, elle ouvrit la voie à une suite déréglée de crises et de conflits qui retourneront le fond du PMO. Ainsi, au tournant de la décennie 1970, peu après la Guerre d’Octobre 1973, la scène géopolitique orientale fut chamboulée par deux événements de taille, imprévus parce qu’imprévisibles. Et par ces deux fois, ce fut un retournement d’alliances qui marqua de son sceau le cours des choses: le premier, d’ordre international, quand l’Égypte de Sadate passa sans coup férir d’une alliance stratégique au long cours avec l’URSS8 (1972), à une alliance stratégique avec les États-Unis ;

Le second, d’ordre régional, quand la même Égypte passa, toujours sans coup férir et dans la même foulée, d’une «inimitié stratégique» au long cours à une «entente stratégique» avec Israël9. Égypte dont l’hégémon s’était affaissé en 1967, perdit, avec les retournements d’alliance sadatiens, sa centralité qu’elle ne retrouvera plus et suivra son cours aux marges du Monde arabe oriental, et le PMO s’en retrouva – et se retrouve toujours – décentralisé.

2 – 1979 ou le tournant radical de l’islam politique

Les dirigeants iraniens doivent «décider s’ils représentent une cause ou une nation. […]. Si Téhéran insiste pour combiner la tradition impériale perse avec la ferveur islamique contemporaine, une collision avec l’Amérique est inévitable.» Henry Kissinger.

«Ceux qui sont morts pendant la révolution n’ont pas donné leur vie pour la liberté mais pour l’Islam. Car l’Islam contient tout. L’Islam englobe tout. L’Islam est tout.» Khomeyni, interview accordée à Oriana Fallaci, en octobre 1979 à Téhéran.

Dans cet Orient en crise, douze années après le désastre nassérien, six années après les retournements sadatiens, en 1979, l’islam radical sonnait la charge, et il la sonna simultanément sur les fronts chiite et sunnite. Tout, brusquement, il se précipita, et ce qui mûrissait à l’ombre vint à éclater: la révolution islamique d’Iran (février 1979), la prise de la Grande Mosquée de La Mecque par un commando de wahhabites extrémistes (novembre 1979 et le déferlement du sunnisme radical avec al-Qa‘ida et l’État Islamique10),

à la suite de quoi, les Saoudiens développeront un djihad transnational – encouragé par Washington – dont le terrain de jeu sera l’Afghanistan, que l’URSS envahira en décembre 1979. Et les fils de développement de ces dynamiques conflictuels s’entrecroisèrent au même moment, fondant le religieux dans le géopolitique, redynamisant désormais, mais dans d’autres sens et selon d’autres directions, le «complexe conflictuel régional». [Cf. Encadré]

Si cette double naissance de l’islam politique est sans rapport factuel l’une avec l’autre, elle s’inscrit cependant dans une dynamique plus vaste, celle de l’émergence de l’islamisme politique qui cherche à s’imposer comme seul univers de discours de la région.

Néanmoins si ces deux islamismes se ressemblent au plan formel, par leur radicalisme et leur démarche, la da‘wa, ils se contrastent si antinomiquement quant à leur contenu, leurs enjeux et leur finalité, que la violence nue se trouve toujours inscrite comme une possibilité à portée de main.

Il est vrai qu’avec la cassure islamique, tout change dans la mémoire de ces lieux: le discours et le mémorial, les références et le référent, le passé et l’avenir, tout ; elle marque, ce faisant, le début d’une nouvelle ère au cours de laquelle se mettra en place une des dynamiques qui forgeront le futures lignes de clivage régionales, sa reconfiguration géopolitique ses conflits et ses querelles.

Jusqu’à cette cassure, la geste qawmiyya11 constituait l’essentiel de la mémoire historique de la région. Ses dates de références étaient 194812, 195213, 195614, 196715, 197316.

Avec la cassure, la mémoire du qawmi sera frappée au fer de l’oubli et disparaîtra des discours, des langages et de la mémoire de ces lieux, pour céder la place à la seule mémoire islamo-prophétique qui resurgit et revint en force dans l’espace public après avoir été occultée lors de l’ère qawmi.

Mais si 1979 fut bien l’année islamique par excellence, elle ne fut pas que ça. La dynamique islamo-chiite, se heurtant de plein front à son environnement arabo-sunnite17, s’engendra en une lutte ouverte pour l’hégémonie régionale. On a beaucoup glosé sur la nature du conflit qui oppose l’Iran à l’Arabie saoudite: s’agit-il d’une rivalité géopolitique classique, d’une guerre de religion, d’un conflit qui opposerait le principe de la «République» au principe de la «Royauté», ou l’«islam révolutionnaire» à l’«islam conservateur», un conflit natio-identitaire qui met aux prises les chiites vs les sunnites, les Arabes vs les Perses…

On se demande pourquoi tant de gloses, car il me semble qu’il s’agit bien d’une rivalité géopolitique mais qui se coule dans des signes identitaires contradictoires (principalement, chiisme vs sunnisme ; mais également Perses vs Arabes, révolutionnaire/conservateur, etc.).

Les deux axes religieux/identitaire et géopolitique s’inscrivant l’un dans l’autre sous le régime de la da‘wa qui oppose les sunnites entre eux (EI, Qâ‘ida, Wahhabites, Frères musulmans), et les sunnites en ordre dispersé contre la da‘wa iranienne de Wilâyat al-Faqîh.

Comme à le montrer dans ce propos, il s’agit de deux dynamiques conflictuels qui vont se fondre en un «complexe conflictuel régional». Cependant, il reste que c’est l’idéologie identitaire (religieuse, confessionnelle, communautaire) qui mobilise les «peuples» d’ici et de là-bas et non la rivalité géopolitique qui, elle, mobilise les États.cf18

3 – 1979-2003: Révolution Islamique

Fin géopolitique de l’Irak et montée de l’Arabie saoudite (18)

«La révolution islamique d’Iran ne s’est jamais voulu « chiite », elle s’est toujours définie comme avant-garde de la umma de tous les musulmans. Mais les réseaux religieux qui l’ont portée en Iran et qui ont servi à son exportation à l’étranger ont été essentiellement chiites. De même, son idéologie (le millénarisme, le rôle de l’Imam, le concept de velâyat-e faqih) est aussi profondément marquée par le chiisme. […]. Le chiisme est ainsi implicitement présenté comme la forme la plus parfaite de l’islam, ce qui bien sûr va heurter nombre de sunnites, y compris parmi ceux qui ont salué la révolution.» Olivier Roy, «L’impact de la révolution iranienne au Moyen-Orient», in Sabrina Mervin (dir.), Les Mondes chiites et l’Iran, Édition Karthala, Collection «Hommes et sociétés», 2007.

Tout bascula effectivement avec l’arrivée de Khomeyni à Téhéran. L’impact de la révolution et de l’établissement de la République islamique fut énorme à l’intérieur du monde musulman. Beaucoup, dont les islamistes de tous bords, y virent le premier succès politique de l’islam depuis la chute de l’Empire ottoman. Cette révolution ne démontrait-elle pas, à leurs yeux, qu’un régime autoritaire et répressif comme celui du chah, disposant d’un solide appareil de sécurité et du soutien étatsunien a pu être défait par l’islam qui réussit à mobiliser d’immenses foules qui prirent d’assaut le pouvoir impérial et établir un pouvoir islamique? Aussi la révolution iranienne passa-t-elle pour un exemple et un modèle.

Prenant la mesure de l’aura qui l’entourait, sacrifiant à sa «vocation révolutionnaire» et à sa volonté de former l’avant-garde d’une révolution islamique mondiale, l’Iran choisit d’exporter son projet révolutionnaire et de conduire une politique agressive à l’encontre de son voisinage proche.

Mais la suprématie démographique du sunnisme dans ce voisinage transforma cette «croisade» en un conflit sans fin.

Aussi la révolution ouvrit-elle trois séquences de radicale hostilité: contre le passé impérial au plan interne ; au plan régional et dans son voisinage immédiat, contre ceux qui avaient humilié et bafoué les «mustad‘afînafil ard» (les chiites) ; et au plan international, contre les grandes puissances avec pour conséquence majeure la sortie de l’Iran du champ stratégique des États-Unis, le «Grand Satan» par excellence, (mais également du champ épistémique de l’Occident, la Révolution islamique-iranienne serait porteuse d’un projet de société qui marque une rupture franche et totale avec le modèle occidental ; mais ça c’est une autre histoire!).

Son triomphe, puis son installation en République islamique, pavèrent donc la voie à une lutte contre les Etats de son voisinage, peuplé de chiites brimés par des sunnites19.

Les appels répétés pour qu’ils se révoltassent, rejoignant l’élan révolutionnaire et faisant triompher la cause imamite, ne pouvaient qu’«indisposer» les États Sunnites de la Péninsule. Et effectivement, les Iraniens, à travers des messages en arabes à la radio, appelaient les chiites irakiens et saoudiens à se soulever contre leur régime, exhortaient les formations politiques islamiques d’Irak, notamment le parti al-Da‘wa, à mener des manifestations massives, semblables à celles d’Iran et à revendiquer un gouvernement islamique.

Les tensions entre les deux principales branches de l’Islam s’exacerbèrent à l’extrême et se focalisèrent sur la dynastie des Saoud, «gardiens illégitimes des Lieux saints» et l’Irak parce l’Irak est la mémoire du chiisme, la gardienne de ses lieux saints (Karbala, Nadjaf, Samarra, Kâzimiyya), un centre spirituel, une terre de révolte et enfin une terre de chiites usurpée par les sunnites et qui doit revenir aux chiites. Craignant une contagion de sa population chiite, l’Irak de Saddam Hussein entra en guerre contre l’Iran (1980).

Mais en s’attaquant à l’Iran, Saddam Hussein ne devançait pas que ses soucis internes. Il poursuivait également un but éminemment géopolitique qu’il voulait parachever géo-stratégiquement !

Irrédentiste, il voulait «récupérer» Chatt al-‘Arab et le Khûzistân iranien, et par-là, démembrer la République islamique. Voyant grand, il comptait porter un coup fatal à l’islam politique radical en portant un coup fatal à la République islamique d’Iran.

L’enjeu était énorme. Il est géopolitique: que son coup réussît et voilà Bagdad qui s’imposait sans rival possible comme seule puissance régionale autant dans son voisinage immédiat, la Péninsule arabique, que dans son autre voisinage immédiat, le Levant. Mais doublant le géopolitique, l’enjeu était aussi géostratégique, car seule puissance régionale légitimée par l’éclat de son fait d’arme, il le serait, une fois la victoire assurée, internationalement par la reconnaissance de la communauté internationale -comprendre, l’Occident qui l’appuyait ouvertement d’ailleurs- pour le fait, ô combien méritoire, d’avoir mis à mort ce mal absolu.

Il échoua. Il se tourna contre le Koweït qu’il envahit (1990) pour compenser sa perte de puissance que lui occasionnait son échec iranien, et se repositionner en situation d’hégémon.

Il échoua en liguant contre lui, pour l’en chasser, une cinquantaine d’États, dont les arabes en figuration, qui lui déclarèrent la guerre, mais que firent les États-Unis (1ère guerre du Golfe/1990-1991, ou la guerre de Bush-père). D’État fort et de puissance régionale l’Irak fut réduit, au terme de cette guerre, à n’être plus qu’une ombre d’État. Quelque dix ans plus tard, en 2003, George Bush jr entreprit de parachever la mise en faillite de l’Irak arabo-sunnite.

Il y réussit pleinement, au prix d’un désastre. Il l’envahit sous un faux prétexte et la livra aux chiites -qui prirent Bagdad en 2008 et en chassèrent les sunnites- la livrant par ricochet à l’Iran qui entreprit de s’y installer.

L’Irak, sous le coup de l’invasion de George Bush jr, devint un État inhabilité, divisé, instable, failli ce qui ne pouvait qu’y renforcer l’influence iranienne et conforter ses aspirations à l’hégémonie désormais qu’il disposait non plus d’une milice comme c’est le cas avec le Hezbollah libanais, mais d’un État géopolitiquement situé à la charnière de la Péninsule et du Levant, ce qui lui permettait de prendre les États sunnites du Golfe à revers. Ainsi, du fait de l’«expédition» étatsunien en Irak, l’Iran devenait la «principale puissance non arabe du monde arabe» (Michel Foucher). D’État sunnite, l’Irak et sa capitale devenaient chiites.

Toute la géopolitique du Golfe et du Levant s’en trouva sérieusement bouleversée. En perdant l’Iraq après avoir perdu l’Afghanistan, les sunnites perdaient, face à l’Iran, leur dernière place forte-20.

Kaput le dernier représentant de la période qawmi. Obsolète! Pour faire pièce à la montée de l’islamisme chiite, place à l’islamisme sunnite pure et dure, non-étatique d’abord (al-Qâ‘ida), étatique ensuite (wahhabisme saoudien, Frériste21 EI,), mais l’étatique ne prit le pas que sur le tard, après que fut neutralisé géopolitiquement (et encore !) le radicalisme sunnite non-étatique.

C’est alors que s’organisa la riposte des États, Arabie saoudite en tête, qui tente depuis de se placer au centre du jeu régional et de s’imposer comme le leader du monde sunnite pour s’opposer à «l’expansionnisme chiito-iranien»… sans y réussir de façon satisfaisante. Pour conduire à bien son entreprise, le Royaume fit de l’Iran, son ennemi principal, l’ennemi principal de tous les Arabes-sunnites, et la contradiction avec l’Iran la seule et unique contradiction, oblitérant pour la reléguer dans les oubliettes de l’histoire, celle avec Israël avec lequel l’Arabie saoudite partage la même inimitié à l’encontre de l’Iran.

Les crises et les conflits, depuis, s’ordonnèrent selon une dramaturgie où il appartiendra à la religion de développer la structure de la représentation politique de la confrontation géopolitique sous le signe du confessionnel: sunnites vs chiites.

4 – 2011, Les printemps arabes

Les Printemps arabes ajoutant du chaos au chaos régnant, se révélèrent un formidable accélérateur d’effondrement. Entre 2011 et 2015, quatre présidents – l’égyptien, le yéménite et les lointains tunisien et libyen – furent «dégagés» ; des États – la Syrie, le Yémen et la lointaine Libye – sombrèrent dans de sanglantes guerres intra-étatiques qui très rapidement se régionalisèrent et s’internationalisèrent ;

Au Bahreïn, les troupes saoudiennes et émiraties durent intervenir pour rétablir l’ordre sunnite pendant que l’Iran, la Russie et les États de la Péninsule intervenaient en Syrie et ailleurs et les États-Unis un peu partout ; pendant ce temps l’Arabie saoudite – et sa consœur les EAU – (à la tête d’une coalition d’États sunnites, arabes ou pas), intervenaient au Yémen.

Dans la foulée de cette décomposition généralisée, la porosité des frontières se banalisa et devint la norme, une prolifération d’acteurs non-étatiques armés (les milices) envahirent les scènes orientales, les déplacements de populations (émigration, immigration, exil intérieur) étaient monnaie courante ; la dissolution de l’ordre régional issu de la Seconde Guerre mondiale avançait à grands pas sans autre issue que le chaos.

Mais l’effondrement induit par ces Printemps n’a pas affecté que les États dits «Nations» ; les sociétés, dites «nationales» eurent aussi à subir ses contrecoups. Car, face à la fragmentation des États – précipitée, seulement, le processus remontant à plus loin -, l’idée de nation à l’occidentale se désagrégea ; les diverses communautés qui peuplaient ces «États-nations» répudièrent leur simulacre «identité nationale» pour afficher une identité communautaire (confessionnelle et/ou ethnique), laquelle devenait ipso facto le seul pôle de «référence transcendantale»22.

Se créa alors une conjoncture favorable à l’intromission externe des grands dans les affaires internes des petits23.

Tous les acteurs qui en avaient les moyens et l’ambition nécessaires (EAU, Qatar, Turquie), dont les grands l’Arabie saoudite et l’Iran, s’y engouffrèrent. Le jeu des ‘açabiyya (les solidarités familiales, tribales, communautaires, ethniques) jouèrent à plein régime et occupèrent alors une grande part des stratégies politiques de tous les acteurs locaux.

Pris dans les rets de la dynamique géopolitique, les identités communautaires furent «reprises» et le sont toujours, par les objectifs stratégiques des grands décideurs régionaux. Néanmoins, depuis les Printemps, et la guerre des da‘wât qui s’en est saisie, les identités communautaires furent encore plus investies et encore plus mobilisées pour s’inhérenter dans des rhétoriques religieuses et une dynamique géopolitique plus amples.

Cependant, l’Arabie saoudite et l’Iran connurent, au cours de ces Printemps, des évolutions contrastées. La chute des dictateurs sunnites, alliées de l’Arabie, et leur lâchage par Barack Obama (dont le plus spectaculaire fut l’abandon à son sort de Hosni Moubarak), n’a pu que renforcer par défaut la posture de l’Iran dont le poids et l’influence se renforçaient au Liban, en Syrie, en Irak et au Yémen, d’où furent chassés ou réduits à presque rien le poids de l’Arabie saoudite et des États de la Péninsule.

Ainsi donc, si depuis 2003 l’Iran amplifiait son poids géopolitique au PMO, c’est avec les Printemps qu’il parvint à pousser sa montée en puissance de manière déterminante, mettant à profit le failli des États et l’ébranlement des sociétés arabes pour s’offrir la possibilité d’exercer sa puissance et d’étendre encore plus son influence et son emprise ;

Ce que les États sunnites arabes ne pouvaient percevoir que comme la volonté de (re)créer un empire perse s’étendant partout où se trouvent des chiites, c’est-à-dire, entre autres, sur leur territoire.

A plus forte raison dès lors que les Printemps initièrent un tournant malheureux dans les relations entre les pétromonarchies de la Péninsule et leurs chiites, marqué par un double processus de radicalisation. Radicalisation des régimes inquiets de la mobilisation de leurs chiites perçus comme une cinquième colonne, et radicalisation des chiites galvanisés par la victoire de la Révolution islamique qui a retenti à leurs oreilles comme un appel.

5 – L’intempestive irruption de l’État Islamique

L’irruption de l’EI comme nouvelle entité proto-étatique ajouta, on s’en doute, du chaos au chaos charrié par les Printemps – qui lui-même prolongeait, l’amplifiant, le chaos antérieur.

A partir de juin 2014, le califat d’al-Baghdâdi se lança dans une offensive généralisée et foudroyante sur l’Irak et la Syrie qui le conduisit aux portes de Bagdad, au sud du Kurdistan, aux frontières de l’Iran, à 100 km de celles de l’Arabie saoudite, et au terme de laquelle il proclama son califat dont l’établissement, à cheval sur deux États: la Syrie et l’Irak, menaçait d’emporter les frontières, déjà bien «effacées», du grand partage colonial ;

Et, sur un autre plan l’offensive menaçait d’interrompre la continuité du géopolitique «corridor iranien»24, entre l’Iran et le Liban, au travers de l’Irak et de la Syrie.

Tout comme lors des Printemps arabes, le sort devait fouetter différemment les destins de l’Iran et de l’Arabie saoudite quand le califat de l’EI s’invita comme acteur majeur de la scène orientale.

La nature de l’inimitié qui se voua entre les trois ne fut pas de même nature. Et si l’Arabie saoudite fut l’ennemi effectif de l’EI, il ne le fut pas tout le temps et ne le fut que dans l’ordre du politique, pendant que l’EI nourrissait à l’encontre de l’Iran chiite – une inimitié absolue dans tous les ordres possibles et imaginables.

6 – État Islamique et Arabie saoudite

Ce n’est qu’au moment de la proclamation du califat que l’Arabie saoudite fut l’ennemi effectif de l’EI. Dans la période pré-califale – de la naissance du groupe paramilitaire d’Abou Mousa’ab Al Zarqâwi (2003-2006) qui devint, à travers moult avatars, l’EI -.

Plutôt que d’inimitié on devrait parler peut-être pas d’alliance,

mais très certainement de «partenariat situationnelle»25 tant était totale la connivence26 idéologique entre ces bons disciples d’Ibn Taymiyya27.

La proclamation du califat engageait doublement le fer contre le Royaume saoudite. Elle l’engageait contre son régime politique, opposant l’historique et prestigieux régime «califal» propre à l’islam et rien qu’à lui, à la royauté qui fut décriée en son temps par le Prophète. Mais elle l’engageait aussi de par son projet territorial qui explicitait on ne peut plus clairement que le projet de l’État islamique – qui s’est conçu contre la balkanisation de l’Empire ottoman.

Comprendre contre la balkanisation de l’islam sunnite – se battait et se battra toujours pour redéfinir les frontières de la région et y instaurer une entité transnationale, le califat, englobant de gré ou de force, tous les territoires et toutes les populations sunnites, dont bien évidemment ceux du Royaume.

Aussi le Royaume wahhabite n’a-t-il rompu son «partenariat situationnel» avec l’EI que lorsque la menace se fit pressante à ses frontières ; mais aussi lorsque la menace, franchissant les frontières, s’abattit sur le Royaume en une vague d’attentats et d’actes guerriers non-étatiques28.


Roger Naba’a

Roger Naba’a, philosophe et universitaire libanais. Concepteur et l’un des fondateurs de la Revue d’Études palestiniennes qu’il a dirigée de 1981 à 1984, il est également membre du comité éditorial de la « Revue des peuples méditerranéens ». Roger Naba’a est co-auteur avec René Naba du livre “Liban, Chronique d‘un pays en sursis” – Editions du Cygne 2008.


NOTES

  • 1 Proche/Moyen-Orient
  • 2 On y reviendra dans le cours du propos.
  • 3 Au plan régional: l’Arabie saoudite et Israël comme «ennemis principaux» et au plan international, les Etats-Unis comme «ennemi principal».
  • 4 La Naksa (littéralement, la «chute»), se rapporte tout à la fois à la défaite de l’Egypte nassérienne lors de la Guerre des Six jours (juin 1967) – un désastre! ; à l’exode des 300 000 Palestiniens contraints de quitter qui leur Cisjordanie natale, dont Jérusalem-Est ; tout comme elle renvoie à la fin du rêve unitaire, le Grand dessein de l’État arabe – mina-l-muhît ila-l-khalîj (De l’océan au Golfe) -, un État Uni, progressiste, nationaliste et moderniste qu’incarnait le qawmi dans ses figures de proue, le nassérisme et le baasisme.
  • 5 On adoptera, dans ce propos, la définition qu’en donne Mathieu Guidère: «… l’islamisme désigne aujourd’hui une idéologie d’inspiration religieuse ayant une visée clairement politique. Il a évolué depuis les années 1990 pour donner lieu à diverses formes d’actions militantes – et parfois violentes – définissant l’islamisme radical. Par « islamisme radical », il faut comprendre toutes les formes de radicalité revendiquées par les militants islamistes : radicalité des fondements (fondamentalisme), radicalité des actions (djihadisme), ou encore radicalité des objectifs (panislamisme), Mathieu Guidère, «L’islamisme radical dans les relations internationales (1991-2011)», URL: https://www.academia.edu/9233411/Lislamisme_radical_dans_les_relations_internationales, consulté: 29/9/2019.
  • 6 Da‘wa (plur.: da‘wat) = appel à l’islam qui connut en milieu sunnite de nombreuses figures : Frères musulmans, wahhabisme, Qa‘ida, Etat islamique, et en milieu chiite: la «révolution» khomeyniste. Qawmi = pan-nationalisme arabe.
  • 7 On utilisera hégémonie et hégémon pendant qu’il faudrait parler de ghalaba et de ghâleb. Pour un essai de définition de ces concepts, cf. notre article «De l’hégémonie et de la ghalaba».
  • 8 Le 18 juillet 1972, Sadate renvoya tous les conseillers et experts militaires soviétiques et plaçât sous l’autorité du commandement égyptien tous les équipements et installations militaires se trouvant en Égypte.
  • 9 1977: discours à la Knesset ; 1979: reconnaissance en bonne et due forme d’Israël, sous l’espèce d’un traité de paix.
  • 10 désormais EI
  • 11 Qui avait récupéré la mémoire islamique en l’arabisant.
  • 12 Création de l’État d’Israël et la Nakba de 1948.
  • 13 Nationalisation du Canal de Suez et grand appel du qawmi dans sa version nassérienne qui submergea, idéologiquement, le PMO.
  • 14 Guerre de Suez et la «victoire» (sic) des Arabes. Reconduction amplifiée du qawmi toujours dans sa version nassérienne. Ces évènements (1952 et 1956) firent de Nasser le leader incontesté du monde arabe et propulsèrent l’Égypte comme État hégémon et le qawmi d’inspiration nassérienne, comme l’idéologie dominante des/du peuple/s arabe/s, min-al-muhît ila-l-khalîje (du Golfe a l’océan)
  • 15 La Naksa est la mort symbolique, quoique déniée, du nassérisme et du qawmi comme tel, et mort qui marque la naissance, encore sous-jacente, d’une double dynamique de substitution: la radicalité islamique en lieu et place du qawmi et une lutte géopolitique acharnée pour «combler le vide de puissance» léguée par le désastre nassérien et conquérir la place de l’hégémon.
  • 16 Guerre d’Octobre
  • 17 La dynamique chiite s’est d’abord heurtée à un reliquat du PMO qawmi, dans sa version islamo- nationalitaire – quoiqu’estampillé d’islamo-sunnisme; Saddam Hussein n’a-t-il pas fait frapper sur le drapeau Irakien la formule oh combien islamiste d’«Allahou akbar» ? –, puis une fois celui-ci épuisé, à une dynamique plus nettement islamo-sunnite, sous une forme non-étatique (al-Qa‘ida de Ben Laden), enfin sous une forme étatique (l’Arabie saoudite en tête des États sunnites du Golfe et l’État islamique = EI).
  • 18 Cf. Encadré 2
  • 19 Les chiites au PMO.La taille de la communauté chiite dans les États sunnites du Golfe est bien plus qu’un simple chiffre statistique, elle constitue un réel enjeu politique. Faute de recensements véritables, les chiffres ici avancés sont approximatifs.
    • Chiisme duodécimain (Irak, 60-70% Bahreïn, 65-70% ; Koweït : 20-25% ; Qatar, ~ 10%; Arabie saoudite, 15-20%; Émirats arabes unis, ~ 10%)
    • Liban, 45-55 %; Syrie : 15-20 %
    • Chiisme zaydite
    • Yémen, 35-40 
    • Chiisme ibadite (branche du kharijisme)
    • Oman: ~ 75 %
  • 20 Une des incidences de la guerre d’Irak fut la relance par l’Iran, dès 1984, de son programme nucléaire répudiée par la République islamique parce qu’héritage du chah. Des raisons multiples qui ont pu inciter à la relance de ce programme, on retiendra dans la perspective de notre propos, le double isolement internationale et régional de l’Iran alors que la responsabilité de l’Irak dans le déclenchement de la guerre était un fait avéré pour tous. Or cette «quarantaine» diplomatique n’était pas sans conséquence militaire, puisque l’accès aux sources d’armements conventionnels lui était fermé, cependant qu’il était entouré de voisins proches (les États sunnites de la Péninsule) et lointains (Israël et la Turquie) pour le moins hostiles, et qui avaient, eux, accès à ces mêmes sources interdites. L’option du nucléaire pour compenser ce handicap stratégique qui mettait l’Iran à découvert, ainsi qu’à leur merci, face à ses ennemis ? Bref, le nucléaire arme de dissuasion ?
  • 21 Les Frères musulmans (Turquie, Qatar)
  • 22 Ces propos s’appliquent probablement aux chiites, aux druzes, aux kurde (ethnie), … plutôt qu’aux sunnites qui connaissent, selon le pays de leur localisation, des situations différentes. Il faut, en l’occurrence, examiner les choses au cas par cas. Ainsi, dans le cas libanais, les sunnites sont, depuis la gouvernance de Rafic Hariri, à cheval entre deux identités, l’identité locale/nationale et l’identité arabo/sunnito-saoudienne, mais qu’«on» n’arrive toujours pas à concilier dans une vision et un discours inclusifs et qui passent bien. Quoique s’identifiant à l’islam-sunnite – c’est le première de leur identité -, l’idée locale/nationale par contre semble plus ancré auprès des sunnites de la Syrie. Certes la guerre intestine issue des Printemps leur a rouverte les voies de la solidarité communautaire transfrontalière – avec la Péninsule et le Liban -, mais leur stratégie, leur objectif et leur discours politique (et non leur idéologie religieuse) semble se focaliser sur la scène syrienne. Quant aux sunnites des autres États arabes, je ne saurai en parler. Mais dans un environnement chaotique où le pire est à portée d’évènement, la solidarité-identité ethno-communautaire fonctionne à plein.
  • 23 «Grands» et «petits» se diraient en termes khalduniens ad-duwal al-ghâliba – ceux à vocation (ou à prétention) de ghalaba, de dominer, et ad-duwal al- mustatba‘a, ceux voués à la dépendance, les «obligés».
  • 24 «croissant, axe, autoroute, pont terrestre ou couloir iranien», les noms pour qualifier ce continuum géographique/géopolitique font florès. Pour saisir l’importance stratégique, aux yeux de la République islamique, de ce «croissant chiito-iranien», on revoie à l’excellent article de Fabrice Balanche, «Le pont terrestre iranien au Levant: le retour du territoire en géopolitique», URL : http://www.telospress.com/the-iranian-land-bridge-in-the-levant-the-return-of-territory-in-geopolitics/, consulté : 16/10/2019.
  • 25 «Après la mort de Zarqâwi tué dans un bombardement américain, son organisation, reprise en main par … Abu-Bakr al-Baghdâdi, a continué de bénéficier du soutien actif des services saoudiens dans la perspective de s’opposer à la mainmise totale des chiites sur le pouvoir irakien et à la connivence de plus en plus marquée entre Bagdad et Téhéran.» Saïd Branine et Ian Hamel, «Alain Chouet, « L’Etat islamique manquera bientôt de ressources humaines et financières »», mis en ligne sur Oumma le 10 septembre 2014, URL : https://oumma.com/alain-chouet-letat-islamique-manquera-bientot-de-ressources-humaines-et-financieres, consulté : 9/10/2019. Comme son nom l’indique, on définira «partenariat situationnelle», par la situation à laquelle sont confrontés des acteurs qui s’associent en la circonstance pour conduire une action, en conséquence de quoi ils acceptent de faire en sorte que leurs efforts convergent en vue de réaliser leur objectif commun.
  • 26 Connivence: «1. Complicité morale et intellectuelle. 2. … «Participation secrète ou discrète à une action plus ou moins licite. » Les dictionnaires. [SPN] Le langage courant véhicule le premier sens seulement, pendant que l’usage qu’on en fait dans ce propos fait appel aux deux.
  • 27 Taqî ad-Dîn Ahmad ibn Taymiyya (1263-1328). Théologien et jurisconsulte (faqîh) musulman traditionaliste du XIIIe siècle, influent au sein du mazhab hanbalite, le plus dogmatique des mazahib (plur. de mazhab) sunnites qui en comptent quatre. Son époque est marquée par les conflits entre Mamelouks et Mongols, et il tente d’organiser le djihad contre ces derniers qu’il accuse de mécréance. Se distinguant par son refus de tout ce qu’il considère comme innovation dans la pratique religieuse. […] Il défendra toute sa vie la foi authentique (al-‘aqîda) et la méthodologie des salaf/s (al-manhaj). Il passe, en tout cas aux yeux des wahhabites et des djihadistes de l’EI, pour avoir hérétisé les chiites, ce que contestent certains islamologues arguant du fait qu’il ne condamna les chiites que pour collaboration avec les Mongols.
  • 28 L’Arabie saoudite fut le théâtre, entre 2014 et 2016, d’une vague d’attaques et d’attentats revendiqués par l’EI. Ces actions ont principalement visé la minorité chiite, les forces de sécurité et ont cherché à atteindre les espaces diplomatiques étatsuniens. Après avoir été le mentor idéologique et financier des djihadistes durant la guerre en Afghanistan contre les Soviétiques, le temps de l’inimitié avait sonné. Les plus notoires attentats: – février 2014: les autorités saoudiennes changent de ton à l’égard du radicalisme, adoptent une loi contre le terrorisme, durcissent leur politique à l’égard des extrémistes et multiplient les arrestations des radicaux du Royaume ; – juillet 2015 : attentat à la voiture piégée à Riyad ; juillet 2016 attaque-suicide contre la mosquée de la ville de Médine – mai 2016 : deux attaques visant des mosquées chiites dans l’est du royaume ; – août 2016 : attentat-suicide perpétré dans le QG des forces spéciales de la ville d’Abha ; – printemps-été 2016 : tentatives d’attentat (déjouées) contre l’ambassade des États-Unis et les consulats américains ; – octobre 2016 : les autorités saoudiennes ont déclaré dimanche avoir démantelé deux cellules «terroristes» liées au groupe djihadiste État islamique (EI), dont l’une avait projeté un attentat lors d’un grand match de football à Djeddah (ouest). Les membres de l’une des cellules, basée dans la province de Chaqra (centre), sont des Saoudiens. Six autres Saoudiens, arrêtés, sont interrogés sur leurs liens présumés avec la cellule ; – octobre 2016 : dans un autre communiqué, le ministère de l’Intérieur dévoile une liste de neuf suspects — huit Saoudiens et un Bahreïni –, accusés d’implication dans une série d’ »attaques terroristes » menées ces derniers mois dans la province Orientale, notamment à Qatif et Dammam. Une guerre ouverte opposera la monarchie des Saoud a l’EI (de même qu’a al-Qâ’ida d’ailleurs), deux radicalismes fort bien implantés dans le pays. Depuis, le changement de discours fut net : de la connivence il passa à l’inimitié déclarée : « Les idées extrémistes, militantes et terroristes qui répandent la ruine sur la terre détruisant la civilisation humaine, ne font en aucune façon partie de l’Islam mais sont son premier ennemi et les musulmans en sont ses premières victimes » (Le grand mufti d’Arabie, la plus haute autorité religieuse du pays, 20 août 2014).

Si vous avez trouvé une coquille ou une typo, veuillez nous en informer en sélectionnant le texte en question et en appuyant sur Ctrl + Entrée . Cette fonctionnalité est disponible uniquement sur un ordinateur.