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Lina Kennouche, Université de Lorraine

Les négociations sur le nucléaire iranien qui ont repris le 8 février dernier à Vienne entre d’un côté, la France, le Royaume-Uni, la Russie, la Chine et l’Allemagne avec la participation indirecte des États-Unis et, de l’autre, l’Iran, seraient sur le point d’aboutir à un accord.

Bien que Washington et Téhéran partagent la volonté de parvenir à un deal, plusieurs facteurs ont, du côté américain, entravé au cours des derniers mois les progrès sur ce dossier. L’évolution récente du contexte international semble toutefois aujourd’hui de nature à surmonter les derniers obstacles. Mais la signature d’un accord n’impliquerait pas nécessairement une baisse des tensions au Moyen-Orient.

Aux États-Unis, pressions internes et enjeu électoral

Dès son entrée en fonctions, l’administration Biden avait exprimé sa volonté de trouver un accord avec l’Iran, après la décision en 2018 de l’ancien président Donald Trump de sortir unilatéralement du Plan d’action global conjoint (Joint Compréhensive Program of Action ou « JCPOA ») conclu lu le 14 juillet 2015 et de rétablir les sanctions contre Téhéran.

Malgré cet objectif déclaré et l’existence de nombreuses voix au sein de l’administration qui privilégient la négociation au rapport de force, les discussions avec l’Iran se sont enlisées dans une impasse.

Nucléaire iranien : pour Ali Khamenei, Joe Biden n’est pas différent de Donald Trump, France 24, 28 août 2001.

Ces mois de blocage s’expliquent en bonne partie par le fait que l’administration Biden, dont le bilan en matière de politique intérieure est pour le moins mitigé, redoute de donner des arguments supplémentaires à ses adversaires en faisant des concessions à l’Iran.

En effet, la politique étrangère américaine ne peut être décorrélée de la politique intérieure et des considérations électorales. Après le retrait d’Afghanistan, qualifié par Le Pentagone d’« échec stratégique », le risque est de taille pour le successeur de Donald Trump.

Une attitude trop complaisante à l’égard de l’Iran serait interprétée comme une nouvelle manifestation de faiblesse qui se traduirait par un coût électoral important. Bien que Biden demeure en mauvaise posture et que les pronostics donnent les Démocrates perdants lors de la prochaine échéance électorale des midterms, trois facteurs peuvent éclairer l’évolution de la position de l’administration américaine dans les négociations sur le nucléaire.

La consolidation d’une ligne modérée

Le premier a trait à l’affirmation de la ligne incarnée par le conseiller du président Biden pour le Moyen-Orient Robert Malley après le départ de l’équipe de négociateurs de Richard Nephew et de deux de ses collaborateurs qui préconisaient une attitude beaucoup plus ferme à l’égard de l’Iran, exigeant notamment de fixer à Téhéran une échéance à partir de laquelle les négociations prendraient fin si les Iraniens s’arc-boutent sur leur intransigeance.

Il est vrai que depuis le début des discussions, l’Iran, bien que confronté à de graves problèmes économiques internes, a démontré sa volonté de négocier à son rythme sans prendre le moindre engagement tant que son exigence quant à la levée d’une partie significative des sanctions qui le frappent ne serait pas entendue.

Pour donner plus de poids à sa position, Téhéran a accéléré au cours de ces dernières années son rapprochement avec la Russie, pays avec lequel il entretient des relations de coopération étroite sur les plans militaire, commercial et technologique.

Cette volonté d’aller plus avant dans la coopération stratégique s’est notamment matérialisée le 19 janvier dernier lors de la visite du président iranien Ibrahim Raissi à Moscou, où il a prononcé un discours devant la Douma. Dans le contexte de l’offensive militaire en Ukraine, l’Iran s’est rangé du côté russe, considérant le potentiel élargissement de l’OTAN vers l’est comme une « menace grave » et s’abstenant de condamner ou de critiquer les actions de Moscou, bien qu’il estime que « la guerre n’était pas une solution ».

Dans le même temps, l’Iran a envoyé le message qu’il est une force avec laquelle il faut compter en dévoilant un nouveau missile balistique le 16 février dernier.

L’urgence de parvenir à un accord

Par ailleurs, si la ligne incarnée par Malley dans le cadre de ces négociations s’est trouvée consolidée avec le départ de Nephew, le facteur temps a également rendu urgente la conclusion d’un accord.

Avec leur retrait du JCPOA, les États-Unis ont versé dans un maximalisme qui leur a coûté leur avantage et entraîné un inévitable retour de bâton les empêchant aujourd’hui d’arracher des concessions majeures à l’Iran. Depuis avril 2021 et l’attaque contre le site nucléaire de Natanz, imputée par Téhéran à Israël, l’Iran a augmenté l’enrichissement de son uranium de 20 à 60 %, soit dans des quantités très supérieures à celles agrées par l’accord sur le nucléaire de 2015.

Nucléaire iranien : Téhéran va enrichir à 60 % son uranium, Euronews, 14 avril 2021.

Or, comme l’a fait récemment remarquer Foreign Policy, « en 2015, quand les restrictions du JCPOA étaient en place, les États-Unis ont estimé qu’il faudrait 12 mois à l’Iran pour produire suffisamment de combustible nucléaire pour pouvoir fabriquer une bombe s’il décidait d’abandonner l’accord. […] Aujourd’hui, cette estimation s’est réduite à environ un mois. »

Ce constat est largement relayé par les responsables politiques occidentaux, qui ont souligné le risque de voir l’Iran s’imposer comme un État du seuil. De l’aveu même de Robert Malley, « un accord nucléaire aujourd’hui ne serait pas en mesure d’offrir les mêmes avantages en matière de non-prolifération nucléaire, car le breakout time de l’Iran – les mois nécessaires pour acquérir suffisamment de matières fissiles nécessaires à la fabrication d’une bombe – est nettement plus court ».

Cette nouvelle réalité a donc brutalement accru la nécessité de parvenir à un accord, le temps jouant désormais en faveur de Téhéran.

L’impact du contexte géopolitique

Enfin, le nouveau contexte d’exacerbation des tensions internationales avec la Chine et la Russie et la crise en Ukraine tendent à accréditer le point de vue des tenants d’une politique de désescalade.

Les développements récents attestent en effet que Washington n’a plus les moyens d’affirmer sa prééminence sur la scène internationale en s’engageant dans un bras de fer avec tous les acteurs qui manifestent leur volonté de réduire la prépondérance américaine, à savoir contre la Chine dans son environnement régional, la Russie en Europe et l’Iran au Moyen-Orient.

Ainsi, en dépit des différences de vues en interne aux États-Unis et des objections formulées par les détracteurs de l’accord sur le nucléaire – comme le président du Comité des affaires étrangères du Sénat Bob Menendez qui a récemment affirmé que « le seul accord possible est un mauvais accord » et que « l’administration veut tellement un accord qu’elle s’engage dans un accord vraiment dangereux » –, les États-Unis sont désormais contraints à une attitude plus conciliante à l’égard de l’Iran.

Un accord serait donc « en vue » et pourrait prendre forme rapidement si les Iraniens obtiennent la garantie que les engagements américains résisteront aux alternances électorales.

Inquiet d’un possible retour en arrière en cas de réélection de Donlad Trump en 2024, Téhéran demande aujourd’hui des assurances en ce sens au Congrès. Le dénouement proche de ce huitième cycle de pourparlers n’est cependant pas sans provoquer l’inquiétude croissante des alliés de Washington, au premier rang desquels Israël.

Les craintes d’Israël

À l’heure actuelle, Washington doit tenter de résoudre un dilemme complexe : parvenir à un accord avec l’Iran pour se recentrer sur ses priorités stratégiques tout en restant présent et crédible aux côtés de ses alliés régionaux.

Les premiers signes d’une évolution en faveur d’un accord avec Téhéran ont conduit Israël, pour la première fois depuis le début des négociations, à envoyer un émissaire aux pourparlers de Vienne pour rencontrer des représentants des États-Unis et exprimer ses réserves sur les grands principes d’un accord.

Quelques jours auparavant, le premier ministre Naftali Bennett a fait savoir au ministre allemand des Affaires étrangères que « la signature d’un accord nucléaire avec l’Iran serait une erreur qui mettrait en danger toute la région ».

Dès le début, Israël, qui se considère de plus en plus vulnérable à la menace balistique iranienne, a affiché son hostilité à un accord qui ne lierait pas le volet nucléaire au volet balistique. Si certains experts israéliens ont appelé à frapper les sites nucléaires iraniens avant que Téhéran ne dispose d’une capacité militaire atomique, les rapports militaires les plus sérieux affirment qu’un tel scénario serait contre-productif sans être réellement efficace.

Une coalition régionale face à l’Iran ?

Pour tenter de sauvegarder leurs intérêts et de se prémunir contre les effets négatifs d’un accord sur le nucléaire, les Israéliens cherchent donc aujourd’hui à renforcer leur coopération avec les pays du Golfe.

La visite de Naftali Bennett au Bahreïn le 15 février dernier, au cours de laquelle il a exprimé sa volonté d’approfondir les relations stratégiques pour faire face aux défis régionaux, s’inscrit dans le prolongement de son déplacement aux Émirats en décembre dernier. Ce rapprochement est dicté par la crainte partagée aussi bien par Israël que par les pays du Golfe de voir un accord sur le nucléaire renforcer la position régionale de l’Iran.

De leur côté, les Émirats arabes unis, qui ont subi en janvier dernier plusieurs attaques imputées aux rebelles houthis du Yémen, proches de Téhéran, maintiennent tout de même de très bonnes relations avec l’Iran, tandis que l’Arabie saoudite poursuit ses négociations avec ce dernier, consacrées essentiellement au conflit du Yémen. Israël n’en espère pas moins mettre sur pied une coalition régionale face à Téhéran. Ainsi, la perspective d’un accord prochain sur le nucléaire est loin de mettre un terme à la confrontation régionale ; celle-ci semble au contraire appelée à se poursuivre…

Lina Kennouche, Docteur en géopolitique, Université de Lorraine

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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