De l’attaque contre les chrétiens à Maghdouché aux cris de « chiites-chiites » à une proposition de loi électorale faisant du Liban une circonscription unique, avec un scrutin proportionnel et sans répartition communautaire des sièges

Le 29 août 2021, diverses sources locales rapportaient que des personnes identifiées comme membres du mouvement Amal et originaires d’Anqoun avaient attaqué des habitants de la localité chrétienne de Maghdouché en scandant le slogan « Shia, Shia ! » (« Chiites, Chiites ! »). La chose avait été niée par Nabih Berri, président du Parlement et chef du mouvement Amal, malgré les vidéos montrant ses partisans sur des véhicules portant le sigle du parti.

Trois jours plus tard, le 1er septembre, le bloc parlementaire Amal déposa une proposition de loi électorale consistant à faire du Liban une circonscription unique, avec un scrutin proportionnel et sans répartition communautaire des sièges.

Déjà, le fait qu’un débat autour de projets de loi pour l’amendement ou le changement de la loi électorale de juin 2017 (scrutin proportionnel dans quinze circonscriptions de cinq à treize sièges, avec vote préférentiel au niveau du caza) semble surréaliste dans la situation dramatique actuelle. A fortiori une proposition visant à supprimer le confessionnalisme politique sans supprimer le confessionnalisme dans l’état-civil.

La suppression du confessionnalisme politique purement et simplement – ou même progressivement, comme le prévoit l’accord de Taëf – est en effet dangereuse si elle n’est pas précédée d’une unification du statut personnel dans le code civil (mariage civil, etc.) et d’un processus de laïcisation avec la mise en place d’un pôle de statut personnel institué au ministère public. Celui-ci serait chargé de donner son avis sur tout litige soumis aux tribunaux confessionnels avec pouvoir d’exercer toute voie de recours contre leurs décisions. Un office étatique pourrait également être créé pour toutes requêtes et autres doléances des particuliers. Sans cette laïcisation, la suppression du confessionnalisme politique n’aurait d’autre but que l’islamisation des institutions.

Comme le prouvent les résultats de l’abolition du confessionnalisme dans l’attribution des postes de fonctionnaires, excepté ceux de premier plan (Président de la République, Premier ministre, Président du Parlement, chefs des Forces armées, de la Sûreté Générale, etc.). Cette abolition a en effet abouti, notamment dans les années 1990 et 2000, sous les Cabinets Hariri et Siniora, au remplacement de la plupart des hauts fonctionnaires chrétiens par des musulmans. Ce fut le cas, entre autres, à l’Université libanaise que fréquente la majorité écrasante des étudiants du Liban. En 1990, le rectorat était occupé par une personnalité importante du monde intellectuel libanais, Fouad Ephrem Boustani, savant, auteur d’une encyclopédie et de dizaines d’autres livres, et défenseur de l’arabisme. Il fut le dernier recteur chrétien de l’Université : ensuite, ce poste fut toujours attribué à un musulman. Idem pour la plupart des doyennés. Certains de ces nouveaux doyens n’ont pas caché leur volonté d’islamiser le programme. Ainsi, le doyen de la Faculté des Beaux-Arts a décrété, il y a quelques années, le remplacement du cours d’Histoire de l’Architecture libanaise dans le département d’Architecture Intérieure, par un cours intitulé « Histoire de l’Architecture islamique et locale ». Pour le faire admettre, il a supprimé le cours d’Histoire de l’Art et l’a remplacé par un cours d’« Histoire de l’Architecture chrétienne et occidentale », alors que le règlement de l’Université libanaise est totalement laïque et interdit le confessionnalisme. Il a fallu que les professeurs aillent se plaindre au recteur, un chiite sincèrement attaché au Liban et refusant le confessionnalisme, pour que l’Histoire de l’Architecture soit enseignée par ordre chronologique, et non sur base confessionnelle. Le doyen dit oui mais n’en fit rien. À la rentrée, les étudiants reçurent le nouveau programme et allèrent se plaindre aux professeurs. L’un d’eux se rendit au Parlement et demanda à un député de causer un scandale. Le parlementaire se rendit chez le ministre, qui lui dit qu’il n’y était pour rien. Il alla ensuite chez le recteur, qui affirma aussi n’avoir pas demandé cela. Le professeur alla voir le doyen et lui montra les documents. Le recteur s’indigna de voir supprimer la matière sur l’architecture libanaise, alors qu’il s’apprêtait à inaugurer l’enseignement de la poésie orale libanaise à la Faculté de Littérature. Il promit de rétablir cette matière et d’exiger que le doyen applique sa consigne concernant l’ordre chronologique à suivre pour enseigner l’histoire de l’Architecture. Cette fois, il appela le directeur de la branche de la Faculté dans laquelle enseignait ce professeur, et il lui demanda de s’assurer devant le professeur, que sa branche avait reçu la nouvelle consigne du doyenné. Ce qui fut fait. Le recteur remplaça ensuite ce doyen politisé par un chrétien neutre, mais le précédent, qui était proche du Courant du Futur (parti d’Hariri et Siniora), se fit parachuter de nouveau au même poste, cinq mois plus tard, au nez et à la barbe de son recteur.

Faire du Liban une circonscription unique, avec un scrutin proportionnel et sans répartition communautaire des sièges, reviendrait à islamiser le gouvernement de façon beaucoup plus simple et moins illégale, puisque, sur les registres d’état-civil, les chrétiens résidant sur le sol libanais, sont devenus moins nombreux que les musulmans. Pour plusieurs raisons, dont la plus importante n’est pas le nombre d’enfants – puisque les familles musulmanes cultivées ont à peu près le même nombre d’enfants que les chrétiennes. Ni même le fait que la progéniture de tout mariage mixte est obligatoirement musulmane parce qu’il est interdit à un chrétien d’épouser une musulmane : il est obligé de se convertir à l’islam pour obtenir la main de sa belle. En fait, les principales raisons de la récente diminution des chrétiens sont les massacres, parfois les nettoyages ethniques, et l’émigration massive qui en a découlé, ainsi que la persécution après Taëf, favorisant les régions musulmanes au détriment des chrétiennes, et remplissant, nous l’avons dit, l’administration de haut-fonctionnaires musulmans, faisant des chrétiens des dhimmis de fait. Plus grave encore : le nombre des musulmans, surtout sunnites, a été artificiellement augmenté sous le Premier ministre Rafic Hariri. Ont alors été naturalisées en masse des familles syriennes ou palestiniennes venant pour la plupart de milieux pauvres où on a beaucoup d’enfants, et où on est polygame, et où l’attachement au Liban est quasi inconnu ; beaucoup de ces familles vivent encore en Syrie, et viennent au Liban pour voter seulement, ou pour recevoir des allocations quand il y en a. Pour diminuer le choc sur l’opinion publique, on n’a alors donné que le chiffre des hommes naturalisés (mais leurs femmes, enfants et petits-enfants étaient automatiquement naturalisés avec eux). Le nombre total de ces naturalisés par le décret 5247 du 20 juin 1994 ne peut être évalué, mais il a été estimé à plus ou moins 400.000 personnes, et ils se sont multipliés après le passage d’une génération : les nombreux enfants ou adolescents de l’époque se sont mariés, ont eu des enfants et parfois même des petits-enfants, puisque le mariage des filles de neuf ans est permis et parfois pratiqué chez les musulmans. Une fille mariée jeune peut avoir une dizaine d’enfants. Certains pères – rares au Liban – se vantent même d’avoir plusieurs dizaines d’enfants[i].

L’abolition du confessionnalisme politique dans l’attribution des sièges au gouvernement comme au parlement, parachèverait cette islamisation politique de façon moins illégale. La démocratie du nombre que Nabih Berri et ses amis cherchent à instaurer, aboutira en effet à laminer le nombre de représentants dont bénéficient les communautés minoritaires. Les druzes, qui seraient 4% de la population, disposent actuellement de 8 sièges de députés (sur 128, soit 6,25% de l’Assemblée). Ils ne seraient pas vraiment perdants, car Joumblatt s’allie traditionnellement avec les autres partis musulmans. Les chrétiens, en revanche, perdraient la plupart des sièges parlementaires qui leur sont réservés, et qui représentent la moitié des sièges au total. Ils seraient incapables d’influer sur le vote parlementaire. Ils n’auraient plus aucun poste de premier plan dans le pays, pas même la Présidence de la République, déjà dépourvue depuis l’occupation syrienne en 1990, de presque tous ses pouvoirs au profit des communautés musulmanes. Et si un chrétien était élu, ce serait en tant que dhimmi, comme il en a été des Présidents sous l’occupation, où seuls des chrétiens non représentatifs et agréés par les puissants leaders des communautés musulmanes assistaient, impuissants, à un jeu politique dans lequel ils ne pouvaient pas intervenir parce qu’ils n’avaient pas d’assise populaire au nom de laquelle parler.

Cela n’empêche pas Kassem Hachem, député Amal, de déclarer, sans rire, que la proposition de loi de son bloc parlementaire visant à supprimer le confessionnalisme uniquement en politique, sans le processus de laïcisation dont nous avons parlé, est « moderne et répond aux aspirations des jeunes Libanais en faveur d’un État laïque ».

Est-ce pour servir les « aspirations des jeunes Libanais en faveur d’un État laïque » que son parti accapare depuis 2011 pour sa communauté et pour lui le portefeuille du ministère le plus puissant, celui des Finances ? Il exige maintenant que ce portefeuille soit réservé aux chiites de façon définitive. Ce n’est pas non plus au nom de la laïcité que le chef de ce parti Nabih Berri a refusé, en 2005, que soit modifiée la loi électorale faite par Rafic Hariri et les Syriens, qui permettait aux musulmans d’élire la plupart des députés revenant aux chrétiens, faisant de ces députés des hommes de paille travaillant contre les intérêts de la communauté qu’ils étaient censés représenter.

Ici, il convient de rappeler que malgré ses appels à la laïcité, Berri n’a jamais renié les racines religieuses d’Amal, milice du « Mouvement des Déshérités » dont le but était de fortifier ces déshérités. Dans la littérature des oulémas chiites de stature mondiale, notamment l’ayatollah Khomeiny, ce nom de « Déshérités » désigne les chiites, persécutés et spoliés, parfois massacrés par les califes durant près d’un millénaire et demi, alors qu’ils estiment être la seule confession devant légitimement régner sur les autres. Dans les discours des mollahs chiites, le nom a le même sens.

Berri a toujours révéré l’imam Moussa Sadr, fondateur du « Mouvement des Déshérités », et dont Amal était la milice. Dans les interviews qu’il donnait en 1984, Berri se vantait de « respecter l’imam Khomeiny comme les catholiques respectent le pape ». Il n’a jamais renié ses déclarations et les origines religieuses du mouvement Amal, qui conserve son comité de conformité avec la charia appelé « Hai’a chariiyya du mouvement Amal » qui n’est autre que le président du « Majless el-islami-chchii el-aala » (Conseil supérieur islamique chiite également fondé par l’imam Sadr), et représente donc la plus haute autorité chiite au Liban. C’est donc au nom du mouvement Amal que M. Nabih Berri a annoncé le 4 septembre 2021 la mort de son dernier président, cheikh Abdel-Amir Kabalan.


[i] Ce n’est que depuis quelques semaines que les sunnites libanais ont relevé à 18 ans l’âge du mariage. Ce n’était pas le cas durant les trente années passées.

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Né à Baabda (Liban) en 1983, Michel Fayad est diplômé de HEC Paris, de la London School of Economics & Political Science (LSE), de la NYU Stern, de l'Université Paris-Saclay, etc. Après avoir fait des études en science-politique, diplomatie, géopolitique, relations internationales, management, droit, économie et gestion et avoir travaillé comme analyste financier dans un hedge fund, il intervient depuis 2009 dans la structuration financière de projets dans le secteur de l'énergie et des ressources naturelles et effectue des opérations de fusions-acquisitions. Il a été consultant pour Axa, EDF et Bolloré.