Photo credit the Lebanese newspaper Al Akhbar: “In Bas Riad the thief. Down with the reign of the Dollar ”. Banner of Lebanese demonstrators Thursday, October 24, 2019 scolding Riad Salameh, governor of the Bank of Lebanon.

En adressant la semaine passée une demande d’entraide judiciaire dans le cadre d’une procédure ouverte par le ministère public de la Confédération helvétique pour « blanchiment d’argent aggravé en lien avec de possibles détournements de fonds au préjudice de la Banque du Liban », la Suisse a provoqué un véritable séisme au Liban même si les conséquences ne sont pas encore visibles.

Le député zurichois Fabian Molina a affirmé au média en ligne Daraj que la Suisse aurait gelé à titre conservatoire certains actifs du gouverneur de la Banque Centrale, Riad Salamé, que le quotidien al-Akhbar (proche du Hezbollah) évalue à 400 millions de dollars. Les actifs de sa conseillère et directrice de cabinet Marianne Hoayek ainsi que ceux de son frère Raja Salamé auraient aussi été gelés. Sur son compte Twitter, le député socialiste suisse a même publié un communiqué : « À l’issue d’un an de campagne pour faire réagir les autorités suisses, je suis satisfait de voir qu’il y a enfin du mouvement concernant le dossier des milliards de dollars volés aux Libanais (…) qui ont souffert de la pauvreté, de la violence et de la corruption pendant beaucoup trop longtemps, et qui méritent transparence complète et redevabilité (de la part de leurs gouvernants). »

Si les conséquences de la demande suisse ne sont pas encore visibles c’est parce qu’elle a été transmise par le ministère de la Justice au procureur général près la Cour de cassation Ghassan Oueidat. Ce juge qui a interrogé le gouverneur de la Banque du Liban (BDL) est à la tête du pouvoir judiciaire pénal au Liban. C’est un proche de Saad Hariri, leader du Courant du Futur et actionnaire de Bankmed. Or, le Président du Conseil désigné a toujours soutenu Riad Salamé que le premier gouvernement dirigé par son père, Rafic Hariri, avait nommé à ce poste… Par ailleurs, Riad Salamé a annoncé qu’il se rendra prochainement en Suisse pour répondre directement aux questions du ministère public suisse.

Le Liban est désormais à un tournant. Le Président de la République Michel Aoun a conditionné la formation du gouvernement au limogeage de Riad Salamé. Les États-Unis semblent enfin lâcher le gouverneur de la BDL. La semaine passée, leur ambassadrice au Liban a même reçu l’ancien banquier Dan Azzi, opposant de longue date de la politique menée par Riad Salamé et connu pour avoir dénoncé une pyramide de Ponzi et pour être à l’origine de l’expression « lollar » pour nommer les dollars « séquestrés » dans les banques libanaises. Dan Azzi a même publié sur son compte Facebook une photo de lui avec une Dorothy Shea toute sourire. Le président français Emmanuel Macron avait également parlé de pyramide de Ponzi. L’ambassadeur Pierre Duquesne, délégué interministériel français à la Méditerranée, chargé de la conférence CEDRE (Conférence économique pour le développement par les réformes et avec les entreprises) est également très critique envers la gestion du secteur bancaire libanais par la BDL et les banques libanaises. Le fait que le cabinet Alvarez & Marsal ait arrêté son audit juri-comptable (« forensic audit ») en raison du manque de coopération de la Banque du Liban a également fini de convaincre le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale (BM), la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) et la Banque européenne d’investissement (BEI) que Riad Salamé est un obstacle.

Il ne s’agit pas ici de faire de Riad Salamé le bouc-émissaire et le seul responsable de la crise et des maux du pays. En revanche, de par sa position, il est au cœur du pouvoir politico-financier. Depuis l’accord de Taëf, le Président de la République ne gouverne plus. Les deux gouvernants politiques sont le Président de la Chambre et le Président du Conseil. Le Président de la Chambre est à la tête du pouvoir législatif renforcé par le parlementarisme instauré par l’accord de Taëf. Depuis 1992, le chef du mouvement Amal Nabih Berri occupe ce poste. Ce que les Libanais appellent « la mafia des générateurs » relèverait de lui. Le Président du Conseil est à la tête du pouvoir exécutif transféré par l’accord de Taëf de la Présidence de la République au Conseil des ministres. Depuis 1992 (sauf entre 1998 et 2000, entre 2004 et 2005 et depuis un an), Rafic Hariri (de 1992 à 1998 et de 2000 à 2004) puis les membres du « club des anciens Premiers ministres » ont occupé ce poste : Najib Mikati (en 2005 et de 2011 à 2014), Fouad Siniora (de 2005 à 2009), Tammam Salam (de 2014 à 2016) et Saad Hariri (de 2009 à 2011 et de 2016 à 2020). Durant cette période, les principaux ministres des Finances ont été des proches de ce club – Fouad Siniora (de 1992 à 1998 et de 2000 à 2004), Jihad Azour (de 2005 à 2008), Raya Haffar al-Hassan (de 2009 à 2011) et Mohammad Safadi (de 2011 à 2014) – et des proches de Nabih Berri – Ali Hassan Khalil (de 2014 à 2020) et Ghazi Wazni (depuis 2020) –. Le pouvoir judiciaire pénal n’est pas séparé du pouvoir politique. Il en relève. Son chef, on l’a dit, est un proche de Saad Hariri. Enfin, le gouverneur de la Banque du Liban depuis 1993 est Riad Salamé.

La crise a été causée par la politique de parité fixe (« peg ») entre le dollar et la livre et de taux d’intérêts élevés (voire usuriers), la création de lollars et les ingénieries financières, les conflits d’intérêt entre les banques et de nombreux politiciens et médias, le fait que le Liban n’est plus le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple (démocratie) mais celui des banques, par les banques et pour les banques (bancocratie), une mauvaise gestion des finances publiques et l’absence de réformes mais aussi le détournement de fonds publics, la corruption et l’enrichissement illicite. De par sa position, Riad Salamé n’est pas innocent de cette situation. Il ne peut pas l’être.

Si Riad Salamé est toujours à son poste, c’est parce qu’il appartient ou au moins a rendu service à cette mafia politico-financière qui gouverne, à commencer par le club des anciens premiers ministres, Nabih Berri et Walid Joumblatt et, jusqu’en 2005, l’occupant syrien. Sa chute par voie judiciaire ou encore son limogeage, sa démission ou une éventuelle fuite entrainera la chute de cette véritable mafia dont tout semble montrer qu’il est le Consigliere. C’est ce que certains leaders et grands médias tentent d’éviter en concentrant exclusivement leurs critiques tantôt sur le mandat du Président de la République Michel Aoun, tantôt sur le Courant patriotique libre (CPL) et son chef Gébran Bassil, tantôt sur l’armement et l’allégeance iranienne du Hezbollah. Or, si le Président, le CPL et son chef ou le Hezbollah ne sont pas du tout exempts de tout reproche, il ne faut pas perdre à l’esprit le véritable enjeu : libérer le Liban et les Libanais du joug de la mafia politico-financière.

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