Je commence à être tétraphobe, comme les Chinois. Je n’aime plus les 4 du mois. Que dis-je, je commence à avoir en horreur lorsque le calendrier affiche le chiffre 4.

Depuis ce 4 août maléfique qui a poignardé ma capitale, endeuillé des centaines de familles, et éclaboussé de misère des milliers de personnes, le Liban a basculé dans une toute autre dimension. Celle de la terreur et de l’iniquité absolue, qui drapent et glacent toute une population comme des bandelettes mortuaires. C’est peut-être cela en fin de compte la quatrième dimension : une malédiction qui transfère la nation vers une autre sphère, ou plutôt un cercle vicieux, où les malheurs se suivent inlassablement, sans relâche.

4 février 2021

Aujourd’hui, les forces du mal ont assassiné Loqman Slim. Un écrivain et activiste enrôlé au service de la liberté et de la mémoire. Le portrait qui gêne, le portrait de trop, pour un système qui fait tout pour tuer notre mémoire collective, massacrer notre identité, assassiner notre liberté, afin de donner les rennes du pouvoir au Mal en personne. Le Mal qui ne jure que par la corruption, la réprobation, et le sang. Et ce Mal a un nom, celui de chaque politicien au pouvoir, impliqué directement et indirectement dans la dégradation de notre situation sur tous les plans, sans oublier notamment ceux qui sont témoins et se taisent et se prennent pour des saintes-nitouches.

Ce 4 février, 4 balles ont mis un terme au cofondateur d’UMAM et de Hayya Bina. 4 balles ont visé son esprit, son corps, sa plume et son combat. Ces 4 balles ont certes eu raison de son corps, mais ne feront qu’enflammer son combat, sa plume et son esprit. Et cette flamme, rejoindra celle de Samir Kassir, de Gebran Tueni, de Moustafa Geha, de Selim el Laouzi de Kamel Mroué, et de tant d’autres noms, que les forces du Mal ont lâchement fait couler leur sang afin de mettre un terme au flux de leur encre ; ces lumières qui ne cessent d’alimenter le phare de la liberté et de la culture qui éclaire les ténèbres de l’obscurantisme d’un état oppresseur.

Tous les 4 du mois

Depuis l’explosion catastrophe de Beyrouth, chaque 4 du mois, on commençait à compter les mois qui s’amassent sans que justice soit faite, la plaie béante, avec l’énorme couteau de la classe politique actuelle planté en plein cœur, qui remue et virevolte sans compassion aucune au rythme de la décadence ambiante. Chaque 4 du mois, la rage au cœur, nous calomnions cet État criminel, source de tous nos maux, qui n’a toujours rien fait de concret pour éclairer notre chandelle sur les détails du 4 août … tout naturellement, parce qu’il en est l’auteur sans conteste aucune.

4 décembre 2020

Puis advint le 4 décembre 2020, marquant le décès du virtuose à la renommée internationale et directeur du Conservatoire national supérieur de musique au Liban Bassam Saba, des suites du Covid19. Or ce n’est pas ce virus planétaire qui est la cause initiale de son décès, mais plutôt son assassinat perpétré chaque jour depuis son retour des Etats-Unis et son accession à la tête du conservatoire. C’est le harcèlement cruel, les menaces inhumaines, le refus de lui payer son salaire depuis le début, et les manigances des petits qui ont eu peur de son souffle de changement venu purger le Conservatoire de la corruption ambiante et l’élever au rang d’institution culturelle académique nationale ; toutes ces raisons et bien d’autres qu’il est préférable de taire pour le moment, ont conduit à la mort préméditée de Bassam Saba …   

4 janvier 2021

Ensuite, j’avais cru que le pouvoir néfaste du chiffre 4 allait se résorber avec 2020, une année dont la somme est 4. Mais non, ce ne fut pas le cas. Le 4 janvier, on apprend le décès du grand maestro Elias Rahbani également fauché par la pandémie mondiale actuelle. Son décès, juste après celui de Saba, vient cimenter la triste réalité des acteurs culturels dans notre pays. Celui dont la musique est la pierre angulaire du répertoire des chants pour enfants, de la musique douce et légère ainsi que d’une musique pop libanaise, est parti, sans un juste hommage digne de son nom et du leg musical radieux et jovial qu’il a généreusement offert au public libanais. Trois ou quatre jours plus tard, il tombe dans l’oubli, comme si de rien n’était, et comme cela a toujours été le cas avec les vrais piliers du Liban que l’on aime…

Ce chiffre 4 tant appréhendé…

Hier, j’appréhendais l’avènement du 4 février 2021. J’avais comme un pressentiment qu’un malheur allait advenir… et il advint… Loqman Slim lâchement meurtri dans cet état abject, par les mains qui s’amusaient à l’exterminer depuis plusieurs années, parce qu’il s’élevait contre le pouvoir tyrannique actuel et observait le devoir de mémoire, spectre tant redouté par les mafias actuelles. Paix à ton âme Loqman Slim …

En espérant que le 4 du mois prochain sera marqué par un évènement qui, au lieu de nous attrister, nous libèrerait de tous les malheurs que nous traînons depuis plus de 40 ans … un souhait peut être irréalisable, mais seul l’espoir fait vivre dans cet abîme inimaginable dans lequel on gît…

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Marie-Josée Rizkallah est une artiste libanaise originaire de Deir-el-Qamar. Versée dans le domaine de l’écriture depuis l’enfance, elle est l’auteur de trois recueils de poèmes et possède des écrits dans plusieurs ouvrages collectifs ainsi que dans la presse nationale et internationale. Écrivain bénévole sur le média citoyen Libnanews depuis 2006, dont elle est également cofondatrice, profondément engagée dans la sauvegarde du patrimoine libanais et dans la promotion de l'identité et de l’héritage culturel du Liban, elle a fondé l'association I.C.H.T.A.R. (Identité.Culture.Histoire.Traditions.Arts.Racines) pour le Patrimoine Libanais dont elle est actuellement présidente. Elle défend également des causes nationales qui lui touchent au cœur, loin des équations politiques étriquées. Marie-Josée est également artiste peintre et iconographe de profession, et donne des cours et des conférences sur l'Histoire et la Théologie de l'Icône ainsi que l'Expression artistique. Pour plus de détails, visitez son site: mariejoseerizkallah.com son blog: mjliban.wordpress.com et la page FB d'ICHTAR : https://www.facebook.com/I.C.H.T.A.R.lb/