Source image: Wikipedia

La population libanaise souffre en raison de la pandémie bien entendu mais aussi et surtout de la disparition de leurs dépôts bancaires, de la dévaluation de fait de la monnaie nationale, de l’inflation, de la perte de pouvoir d’achat, du manque d’emplois et de la destruction de ceux existants et bien sûr de la corruption, de l’enrichissement illicite, des détournements de fonds et du clientélisme politique. Pour faire face à cette multitude de crises, le Liban a besoin d’un gouvernement qui entreprendra les réformes nécessaires qui sont d’ailleurs exigées par la Communauté internationale. Le gouvernement dirigé par Hassan Diab a démissionné suite à la double explosion du port en août 2020. Finalement, après l’échec de Moustapha Adib, Saad Hariri a été désigné à son tour pour diriger le prochain gouvernement.

La Constitution a confié la formation du gouvernement au Président du Conseil désigné en partenariat avec le Président de la République. Beaucoup de Libanais accusent donc le Président de la République Michel Aoun et/ou le Président du Conseil Saad Hariri d’être responsable(s) du fait qu’il n’y ait toujours pas de nouveau gouvernement.

Saad Hariri accuse Michel Aoun, fondateur du Courant patriotique libre (CPL), de vouloir le tiers de blocage au sein du prochain gouvernement, soit sept ministres (y compris le ministre arménien relevant du parti Tachnag qui, bien qu’allié du CPL, a, contrairement à celui-ci, désigné Saad Hariri comme Président du Conseil) sur les dix-huit ministres et d’ainsi en retarder la formation. Le Président du Conseil désigné dit vouloir un gouvernement de spécialistes indépendants qui ne seraient pas liés aux partis alors qu’il est lui-même le leader de l’un d’entre eux (le Courant du Futur) et qu’il a décidé de laisser le « tandem chiite » (le mouvement Amal du Président du Parlement Nabih Berri et le Hezbollah), le PSP ou Parti socialiste progressiste (de Walid Joumblatt) et le parti Tachnag désigner respectivement les ministres chiites, druze et arménien.

Michel Aoun accuse Saad Hariri, leader sunnite, de vouloir former le gouvernement seul, et ainsi bafouer l’une des deux prérogatives qui reste au Président de la République (l’autre prérogative étant de pouvoir convoquer et diriger le Conseil supérieur de Défense), fonction dévolue aux chrétiens. Le Président de la République critique également que le fait que les critères de nomination utilisés par le Président du Conseil désigné ne soient pas les mêmes pour les chrétiens : Saad Hariri, leader d’un parti politique sunnite et membre du « club des anciens Premiers ministres » (avec Najib Mikati, Fouad Siniora et Tammam Salam, club excluant l’ancien Premier ministre Sélim Hoss et le Premier ministre démissionnaire Hassan Diab), veut nommer une partie des ministres chrétiens lui-même, ou alors, qu’ils soient « indépendants » du CPL, voire même opposés à lui (en étant affiliés au Courant Marada de Sleiman Frangié), tout en voulant que les ministre sunnites relèvent de lui, les ministres chiites du tandem chiite, le ministre druze du PSP, et le ministre arménien du parti Tachnag.

À ceci s’ajoutent les non-dits auxquels tout le monde au Liban pense, et qui nourrissent les conversations dans la rue.

Il y a ainsi l’attente, par le Premier ministre désigné, d’une bénédiction saoudienne et (ou) américaine, comme c’est habituellement le cas.

Au-delà du bras de fer confessionnel qui oppose le président Michel Aoun et le Premier ministre désigné Saad Hariri, il y en a également un autre : c’est celui qui l’oppose au trio Hariri-Berri-Joumblatt pour le contrôle du gouvernement. Le trio est d’ailleurs assuré de disposer du tiers de blocage qu’il dit refuser au Président de la République qui lui assure ne pas le réclamer.

Saad Hariri, leader du Courant du Futur, dispose ainsi des quatre ministres sunnites. Nabih Berri, président du Parlement et leader du mouvement Amal, a deux des quatre ministres chiites (les autres devant être nommés par le Hezbollah) ; et Walid Joumblatt, chef du PSP, a le ministre druze. Ces trois partis ont été les plus puissants et les plus actifs durant l’essentiel de la période des gouvernements de la collaboration avec les Syriens (entre 1990 et 2005, et même après, dans la mesure où le système de corruption s’est poursuivi avec la bénédiction des grandes puissances). Ce sont eux qui portent l’essentiel de la responsabilité de la déchéance financière et économique subie par le Liban, les gouvernements Omar Karamé ayant été éphémères, et le gouvernement Sélim Hoss ayant été réformateur. Les autres gouvernements ayant été dirigés par deux autres membres du club des anciens Premiers ministres : Najib Mikati et Tammam Salam.

Ajoutons que Nabih Berri et Saad Hariri tentent d’obtenir que la moitié des ministres relèvent d’eux seuls sous prétexte que Walid Joumblatt a modéré sa position contre Michel Aoun, et que le Hezbollah est tiraillé entre son “alliance sacrée des chiites” qui le lie au président du Parlement et à son mouvement Amal d’une part, et son entente stratégique avec le Président de la République et le CPL de l’autre.

Pour cela, ils disent que le Président de la République devrait être limité à six ministres dont le ministre arménien alors que celui-ci est nommé par le parti Tachnag et non par lui (et qu’il a désigné Saad Hariri comme Président du Conseil contrairement au CPL et aux vœux du Président de la République) et qu’en plus un ou deux de ces cinq autres ministres devront être choisis ensemble par Michel Aoun et Saad Hariri. L’idée étant de s’assurer la neutralité de deux ou trois ministres du camp du Président de la République en plus de ne pas donner de tiers de blocage à ce dernier.

Les trois autres ministres chrétiens devant être nommés par Saad Hariri et être, on l’a dit, « indépendants », non-affiliés au CPL, voire opposés à celui-ci (Courant Marada de Sleiman Frangié).

Nabih Berri qui a exigé et obtenu de choisir le prochain ministre des Finances et Saad Hariri veulent la majorité pour empêcher ou en tous cas contrôler les réformes et l’audit juri-comptable (« forensic audit »). Pour cela, tous les coups sont permis, y compris l’arme de la spéculation contre la livre libanaise… La population libanaise est victime de leur stratagème.

Rappelons que la Banque du Liban (BDL) et son gouverneur Riad Salamé, l’Association des Banques du Liban (ABL) et les changeurs ont été soutenus par le Président du Parlement Nabih Berri (dont le ministre des Finances démissionnaire était le conseiller avant sa nomination), son vice-président Elie Ferzli (actionnaire d’IBL ou Intercontinental Bank of Lebanon), le Premier ministre désigné Saad Hariri (actionnaire de Bankmed), la Commission parlementaire au Budget et aux Finances et notamment son président le député CPL Ibrahim Kanaan (aux ambitions présidentielles), son rapporteur Nicolas Nahas (membre du mouvement Azem de Najib Mikati qui était actionnaire de Bank Audi et de Saradar Bank et également proche du Parti socialiste progressiste de Walid Joumblatt dont l’ami Marwan Hamadé qui a démissionné de son poste de député est membre du conseil d’administration du Crédit Libanais dirigé par Joseph Torbey, ancien président de l’ABL) et des membres comme Anwar el-Khalil (membre du mouvement Amal et membre du conseil d’administration de Bank of Beirut, la banque dirigée par le président de l’ABL Sélim Sfeir). Ensemble, ils ont nié les pertes évaluées par le gouvernement (pourtant acceptées par le FMI ou Fonds monétaire international) et fait barrage au contrôle des capitaux, au plan du gouvernement démissionnaire (accepté par le FMI) et à l’audit juricomptable (exigé par le FMI). Ils ont gagné le nom de « parti des banques ».

Si vous avez trouvé une coquille ou une typo, veuillez nous en informer en sélectionnant le texte en question et en appuyant sur Ctrl + Entrée . Cette fonctionnalité est disponible uniquement sur un ordinateur.

Cette publication est également disponible en : Français English العربية Deutsch Italiano Español

Comments are closed.