Samir Geagea, chef du parti des Forces libanaises (FL), a accordé le 18 février 2021 une interview à Radio Liban Libre (RLL). Il a affirmé que « la seule issue à la crise en cours est les élections législatives anticipées » et qu’ « il n’y a aucun espoir avec la majorité parlementaire actuelle ».

Le mouvement de protestation né le 17 octobre 2019 n’a pas réussi à imposer de nouveaux partis sur la scène politique. C’est pourquoi le président français Emmanuel Macron qui a déclaré soutenir ce mouvement, n’a pour interlocuteurs que les partis existants. Même s’ils ont perdu de la popularité, on ne voit pas comment le club des anciens premiers ministres (Saad Hariri, Fouad Siniora, Tammam Salam et Najib Mikati) pourrait dans l’immédiat perdre le vote sunnite. Ou comment le tandem chiite (le mouvement Amal de Nabih Berri, le Président de la Chambre, et le Hezbollah) perdrait le vote chiite. Ou comment le clan Joumblatt perdrait le vote druze, tant qu’il n’y aurait pas une paix stable.

En revanche, des élections législatives anticipées affaibliraient les chrétiens car il est probable que la majorité des électeurs chrétiens, déprimée, n’ira pas voter.

Le Courant patriotique libre (CPL) fondé par le Président de la République Michel Aoun, dispose aujourd’hui du bloc le plus important du Parlement (dirigé par le chef du CPL Gébran Bassil). Ce mouvement qui a remporté de façon éclatante le vote chrétien en 2005, 2009 et 2018, conserve une assise importante. Mais dans les nouvelles élections, il pourrait y perdre des plumes même. Profitant de l’abstention et du recul du CPL, le parti des FL et le parti Kataëb (de Samy Gemayel) y gagneraient peut-être des députés supplémentaires.

La logique d’élections législatives anticipées est donc une logique de politique politicienne, puisque les députés chrétiens seraient alors un peu plus divisés, et le principal bloc parlementaire dirigé par un chrétien pèserait donc moins. Ceux qui les réclament ne voient en réalité que leurs propres intérêts. Que le parti des FL et le parti Kataëb aient plus de députés et obtiennent même tous les ministres chrétiens dans un gouvernement suite à ces élections législatives anticipées risque peu d’être la seule solution à la crise, vu la faiblesse des réalisations des députés et des ministres de ces partis depuis l’accord de Taëf en 1989.  Ajoutons que les ministres représentant Samir Geagea ont, avec ceux représentant Nabih Berri, Walid Joumblatt et Sleiman Frangié, mené une opposition au sein même des deux gouvernements dirigés par Saad Hariri entre 2016 et 2020 (c’est-à-dire depuis l’élection de Michel Aoun comme Président de la République) et ainsi contribué à l’échec de ces gouvernements. Le plus grave de ces échecs est la non-mise en place des réformes exigées pour obtenir les fonds de la CEDRE (Conférence économique pour le développement par les réformes et avec les entreprises).

Le chef du parti des FL a également déclaré : « Notre position était claire dès le début de la crise au pays : le président de la République devrait démissionner. Toutefois, en présence de la majorité parlementaire actuelle, toute démission serait vaine. C’est pourquoi, il faut organiser des élections législatives anticipées en vue d’une nouvelle majorité parlementaire qui élira un nouveau Président. »

Dire cela, c’est faire croire que le Président gouverne. Geagea sait pourtant que le pouvoir exécutif est entre les mains du Conseil des ministres et de son président, que le pouvoir législatif est entre les mains du Parlement et de son président, que l’armée obéit au Conseil des ministres qui nomme, renouvèle ou limoge son commandant en chef, que la Banque Centrale est indépendante mais que son gouverneur est nommé, renouvelé ou limogé par le Conseil des ministres, que le pouvoir judiciaire pénal a à sa tête le procureur général près la Cour de Cassation qui est un proche du Premier ministre désigné Saad Hariri, et que désormais, le ministère des Finances (par lequel passent tous les budgets des ministères, et qui s’occupe du Trésor) sera réservé à une personne nommée par le président du Parlement : Nabih Berri. Même avec un bloc parlementaire important et un grand nombre de ministres, un Président fort électoralement n’arrive pas à peser dans les décisions essentielles. A combien plus forte raison le serait-il avec moins de députés et de ministres.

Pourquoi les attaques de Geagea ciblent-elles le Président de la République, chrétien, plutôt que le club des anciens premiers ministres dont les membres ont dirigé le pouvoir exécutif et le Président du Parlement Nabih Berri à la tête du pouvoir législatif et en place depuis 1992 ?

Samir Geagea a aussi assuré que « Bkerké n’a jamais déçu les Libanais. Le Patriarche Béchara Boutros Rahi a appelé à une conférence internationale pour la résolution de la crise libanaise après avoir échoué à convaincre les responsables, notamment le président de la République, les Premiers ministres et le Parlement, de fournir les efforts nécessaires en vue d’empêcher l’effondrement qui a lieu depuis un an et quatre mois ».

Il y a quelques années, Samir Geagea reprochait à ce même Patriarche ses positions concernant la guerre en Syrie alors que la suite (apparition de l’État islamique) a donné raison au Patriarche. Si sa proposition en faveur d’une neutralité active du Liban ne peut que plaire à une majorité des Libanais (même si le Hezbollah et les dignitaires religieux chiites s’y opposent parce qu’ils ne l’ont pas comprise ou parce qu’elle leur a été mal expliquée), son appui et celui de son conseiller, l’ancien ministre Séjean Azzi (il était alors membre du parti Kataëb), à Riad Salamé le gouverneur de la Banque du Liban (BDL) a beaucoup déçu l’opinion publique, à commencer les membres du mouvement protestataire qu’il dit soutenir. Enfin, les conférences internationales sur le Liban n’ont pas vraiment servi le Liban si l’on se rappelle des résultats de l’accord du Caire, des conférences de Lausanne et de Genève, de l’accord tripartite à Damas, de l’accord de Taëf ou même de l’accord de Doha…

Enfin, concernant les droits des chrétiens, le chef du parti des FL a indiqué que la récupération de ces droits aura lieu via l’édification d’un État réel au Liban, un « État qui préservera la souveraineté, la liberté et la dignité de cette communauté ».

Ses propos sont scandaleux. Combien de temps les chrétiens devront-ils attendre pour qu’un tel État voit le jour et que leurs droits soient ainsi restaurés ? Samir Geagea s’est opposé systématiquement au chrétien le plus populaire : Bachir Gemayel, puis Fouad Abou Nader, et enfin Michel Aoun. Ce faisant, a-t-il aidé les chrétiens ?

La Résistance libanaise défendait l’État libanais. En la transformant en milice personnelle combattant l’État libanais, Samir Geagea a-t-il aidé les chrétiens ?

En soutenant l’accord de Taëf qui a dépouillé le chef de l’État — fonction réservée aux chrétiens — de ses prérogatives, a-t-il aidé les chrétiens ?

Il dirigeait la seule milice chrétienne à ne pas être soumise à l’occupant. Il a refusé de la désarmer quand les chrétiens gouvernaient le Liban, utilisant les armes à affaiblir l’armée libanaise et à bombarder les chrétiens. Geagea ne s’est désarmé que quand les chefs des milices pro-syriennes se sont partagés le pouvoir sous le patronage de l’occupant… tout en sachant que les autres resteraient armés, notamment les Palestiniens et le Hezbollah.

A-t-il ainsi aidé les chrétiens ?

Les ennemis du Liban visaient toutes les communautés libanaises. Mais ils ont choisi d’attaquer surtout les chrétiens, parce qu’ils sont le liant de la mosaïque formée par ces communautés ; mais ils sont un liant actif et volontaire, la colonne vertébrale de l’édifice. Seuls des chrétiens dont les droits auront été rétablis pourront édifier un État réel au Liban, un État pour eux et leurs partenaires sunnites, chiites, druzes et alaouites.

Et ce ne sont pas ceux qui leur ont ôté ces droits qui les leur rendront.

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Né à Baabda (Liban) en 1983, Michel Fayad est diplômé de HEC Paris, de la London School of Economics & Political Science (LSE), de la NYU Stern, de l'Université Paris-Saclay, etc. Après avoir fait des études en science-politique, diplomatie, géopolitique, relations internationales, management, droit, économie et gestion et avoir travaillé comme analyste financier dans un hedge fund, il intervient depuis 2009 dans la structuration financière de projets dans le secteur de l'énergie et des ressources naturelles et effectue des opérations de fusions-acquisitions.

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