Sur la route maritime entre Jounieh et Tabarja, quelque part entre les déchets, les carcasses de camions et le macadam dévorant le sol des lieux, subsiste un vieux pont. Reliquat du réseau routier antique de l’Empire romain, il faisait partie de la célèbre Via Maris bordant la côte Est de la Mare Nostrum. Surmontant la rivière de Ghazir, dans le district de Maameltein réputé notamment pour ses lupanars que pour ses plages et ses belles maisons traditionnelles abandonnées, ce pont tient encore debout dans son intégralité.

Construit vraisemblablement au cours du Ier siècle de notre ère, il est composé de pierres taillées en bloc formant une arche unique en plein cintre de douze mètres de portée. Du temps des Croisées (XIe-XIIIe),  ce pont était situé à la frontière entre le Comté de Tripoli et le Royaume latin de Jérusalem. Puis du temps des Mamelouks (XIIIe-XVIe), il devint un pont séparant deux régions, la province de Tripoli et la province de Damas, qu’on pouvait franchir en effectuant une procédure de traitement ou Mu’amala, d’où le nom de Maameltein.

Les différentes guerres qu’a connues le Liban au fil des siecles, notamment celles de la fin du XXe, ont rasé un bon nombre de monuments antiques et contemporains. Le pont moderne visible à l’arrière plan de la photo en est un bon exemple, puisqu’il n’avait pas été épargné par les bombardements de l’armée de l’air israélienne lors du conflit israélo-libanais de 2006. Mais ce petit pont doublement millénaire se vante, malgré lui, de tenir encore le coup.

Les multiples ravages commis contre le patrimoine local le long du territoire libanais durant la fameuse période de reconstruction suivant les décennies de guerres fratricides et jusqu’à nos jours, ont annihilé un nombre considérable de marqueurs historiques. Si considérable qu’il est quasi impossible d’en dresser l’inventaire. Mais envers et contre tout, ce petit pont persiste, omis jusques-la des équations des politiciens et des entrepreneurs.

Malgré la main calomnieuse de l’homme, les multiples vandalismes bien visibles, les responsables qui sont aux abonnés absents, l’oubli et le piteux état dans lequel il se trouve, mais surtout nonobstant les siècles et tous les facteurs destructeurs qui ont dû, depuis belle lurette, l’anéantir, ce petit pont romain de Maameltein semble résister, absurdement peut-être, mais à la manière du pays, tout évidemment. Dans l’attente d’être traité d’une manière toute aussi digne que son importance historique, culturelle et identitaire, un cri est lancé dans un ultime espoir de le restaurer et le préserver, par une équipe scientifique sérieuse et non des  volontaires ou des amateurs qui risquent de l’endommager plutôt que de le conserver.

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Marie-Josée Rizkallah est une artiste libanaise originaire de Deir-el-Qamar. Versée dans le domaine de l’écriture depuis l’enfance, elle est l’auteur de trois recueils de poèmes et possède des écrits dans plusieurs ouvrages collectifs ainsi que dans la presse nationale et internationale. Écrivain bénévole sur le média citoyen Libnanews depuis 2006, dont elle est également cofondatrice, profondément engagée dans la sauvegarde du patrimoine libanais et dans la promotion de l’identité et de l’héritage culturel du Liban, elle a fondé l’association I.C.H.T.A.R. (Identité.Culture.Histoire.Traditions.Arts.Racines) pour le Patrimoine Libanais. Elle défend également des causes nationales qui lui touchent au cœur, loin des équations politiques étriquées. Marie-Josée est également artiste peintre et iconographe de profession, et donne des cours et des conférences sur l’Histoire et la Théologie de l’Icône ainsi que l’Expression artistique.
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