Par Abdalah Al Sannawi. Extraits de l’ouvrage «Achille blessé» du journaliste Abdallah Al Sannawi, éditorialiste au journal «Ahram on Line». Adaptation en version française René Naba https://www.madaniya.info/

1- La guerre de succession entre Anouar el Sadate et Ali Sabri

Le pouvoir ne supporte pas le vide. A la disparition de Nasser, avant que ne s’engage véritablement encore une lutte pour le pouvoir, le débat portait parmi les caciques du régime sur la gouvernance de l’Egypte post-nassérienne.

Quel successeur? Direction collégiale? Avec, tel un leitmotiv, le mot d’ordre de la nécessité d’une transition pacifique dans un pays en guerre. Tels étaient les principaux thèmes de réflexion des cercles dirigeants égyptiens. Des idées pleines de noblesse mais qui ne résisteront pas à l’attraction qu’exerçaient sur les postulants la fascination du pouvoir.

Une scène des obsèques de Nasser résume mieux que tout le duel silencieux qui a opposé deux hommes en ces moments tragiques: Anouar El Sadate et Ali Sabri.

A- ANOUAR EL SADATE: Le vice président en titre se considérait comme le successeur naturel de Nasser, en sa qualité de Numéro 2 du régime son ancien compagnon au sein du «Groupe des Officiers Libres», tombeur de la monarchie, quand bien même il exerçait une fonction marginale dans le processus de prise de décisions en Egypte.

B -ALI SABRI: Secrétaire général de l’Union Socialiste Arabe, le parti unique égyptien, et ancien premier ministre, il estimait que ses chances de succéder à Nasser provenaient de son influence au sein des deux instances majeures du pays, l’instance politique, via le parti unique, efficace courroie de transmission des mots d’ordre, et l’appareil sécuritaire.

Les deux successeurs potentiels se sont abstenus de se joindre au cortège funèbre ou figuraient les personnalités internationales venus participer aux obsèques de Nasser. Ils finiront par quitter le cortège sous la pression de la foule en colère. Sadate a été immédiatement suivi par Ali Sabri, lui aussi en état d’épuisement. Les deux hommes ont d’ailleurs été placés dans la même salle de soins.

Adel Al Achouah, Directeur de cabinet de Chaarawi Joma’a, ministre de l’intérieur et chargé d’organiser les obsèques de Nasser, demanda alors à M. Hamdi Sayeh, président de l’ordre des médecins, d’ausculter ces deux personnalités égyptiennes en prévision de leur transfert vers un établissement spécialisé.

Hamdi Sayed: «Pas besoin. C’est une maladie politique».

En quittant les lieux de la cérémonie, Sadate invita Sabri à se joindre à lui.

Réponse d’Ali Sabri: «Non merci. Viens toi même te joindre à moi. Mon chemin n’est pas le tien. Un échange entendu par tous les témoins de la scène.

Sadate n’était pas un inconnu. Les réserves qu’il suscitait étaient connues du cercle dirigeant égyptien. En dépit de cette mauvaise opinion que le leadership égyptien nourrissait à son égard, Sadate a néanmoins accédé, sans trop d’encombres, au poste suprême. Sa candidature a été soumise au referendum populaire et fut élu Président.

Dès son accession à la magistrature suprême, Sadate lança un grand coup de filet en direction de ses adversaires, emprisonnant les pontes du régime nassérien: Ali Sabri (vice président), Ahmad Kamel, chef des SR, Mohamad Fawzi, commandant en chef de l’armée, Chaarawi Joma’a, ministre de l’intérieur, Mohamad Faeq, ministre de l’information, Sami Charaf, ministre des affaires présidentielles ainsi que Farid Abdel Karim secrétaire général du Parti unique pour le secteur de Guizeh, le premier à s’être opposé ouvertement à Sadate.

Farid Abdel Karim ne mettait pas en cause les compétences de Sadate, dont nul au sein du leadership égyptien en était convaincu, mais son intégrité.

Farid Abdel Karim a fait valoir à ce propos la mainmise de Sadate sur le palais «Al Mouji», dans le quartier de Guizeh. Ce sujet a donné lieu à une vice altercation entre Nasser et Sadate au terme de laquelle le président égyptien a demandé à son vice-président de dégager du palais et de s’exiler dans son village natal Mitt Al Kom, en attendant qu’il décide de son avenir politique.

Toutefois, pour des raisons inconnues, Nasser autorisa Sadate à rompre sa mise en quarantaine pour le rencontrer au Caire. Une photo immortalisa cette rencontre , trois semaines avant le décès du Raïs. A la disparition de Nasser, Sadate s’est ainsi retrouvé ipso facto N° 2 du régime en sa qualité de Vice Président de la République, en meilleure position que ses concurrents pour lui succéder.

Dans les procès-verbaux consignant les débats sur les responsabilités de la défaite, l’hypothèse de la disparition de Nasser avait été abordée. Les conflits potentiels entre les divers postulants ont été mentionnés.

Ainsi le Procès Verbal du 3 Aout 1967, le nom de trois candidats ont retenu l’attention des participants, dans l’ordre suivant:

C – Zakaria Mohieddine: Ancien vice-président, ancien premier ministre, ministre de l’intérieur et fondateur des SR égyptiens, et, atout supplémentaire, désigné par Nasser lui-même pour lui succéder dans son discours de démission. Zakaria Mohieddine était favorable à un accroissement du rôle du secteur privé dans le développement économique du pays afin d’attenuer la pesanteur autocratique du capitalisme d’état. Politiquement, Zakaria Mohieddine se situait à droite des préoccupations de Nasser en matière sociale et souhaitait opérer un virage économique en douceur.

Zakaria Mohieddine a critiqué les organisations populaires de masse, en présence du responsable du secteur Ali Sabri, sans que cette critique ne suscite de tension entre les deux hommes.

ALI SABRI: L’homme du premier plan quinquennal (1962), qualifié par la Banque Mondiale de «modèle dont les pays en voie de développement doivent s’inspirer». Le plan a assuré un taux de croissance de 7,6 pour cent à l’économie égyptienne. Idéologiquement, Ali Sabri se situait à gauche de Zakaria Mohieddine.

ANOUAR EL SADATE: Ancien président de l’Assemblée du peuple, sans la moindre prérogative dans le domaine exécutif, il n’a jamais critiqué Nasser, accordant à son président un soutien constant. Il n’a jamais exprimé ses vues dans le domaine social.

2 – LA FUITE D’AL AHRAM, fatale à Zakaria Mohieddine

La candidature de Zakaria Mohieddine a été écartée en premier lieu à la suite de la publication dans le journal «Al Ahram», organe officieux du gouvernement égyptien, d’une information rédigée par Mohamad Hassaneine Heykal, en personne, présentant Zakaria Mohieddine comme le premier choix.

Cette information a été perçue comme un adoubement prématuré par le confident de Nasser à propos du successeur du président. Il était de notoriété publique que Zakaria Mohieddine avait les préférences de Heykal, mais la fuite a été ressentie comme une tentative d’imposer un candidat sans le consentement de la direction collégiale.

Zakaria Mohieddine écarté, ne restait en lice que deux candidats: Ali Sabri et Anouar El Sadate. Dans une ambiance de vive tension, sur un sujet de la plus haute importance, l’affrontement était inéluctable.

3- Le clash

L’accord scellant l’Union Tripartite entre l’Égypte, la Syrie et la Libye, ratifié à Benghazi le 17 avril 1971 a servi de prétexte. Le débat au sein de l’Union Socialiste Arabe, le parti unique égyptien, a porté sur les prérogatives du président égyptien au sein de la présidence collégiale et le partage des compétences entre les deux instances, notamment en ce qui concerne le domaine militaire, particulièrement le point sensible de la détermination de l’autorité compétente pour déclarer la guerre.

Au terme du débat, Ali Sabri a été évincé du poste de vice-président, le 1 er Mai 1971, soit deux semaines après la conclusion de l’Union Tripartie, déclenchant une guerre des clans, à laquelle il a été mis fin par une démission collective du groupe dirigeant, le 13 mai 1971. Une erreur fatale que Sadate a mis à profit pour procéder à leur arrestation collective.

4- Sadate, le plus faible des trois candidats, vainqueur par défaut.

Sadate n’a pas été la cible d’un complot. La grande erreur des présumés conjurés est qu’ils n’ont pas ourdi un complot contre le vice-président égyptien. Le groupe dirigeant était hostile à l’accession d’Ali Sabri à la présidence, un homme réputé pour être un homme à poigne, lui préférant Sadate, un homme sans relief, réputé pour sa docilité à l’égard de son chef.

Le plus tragique, dans cette affaire, est que les hommes clés du régime nassérien ont été sanctionnés par leurs anciens subordonnés.

Ainsi, le général Mohamad Sadek, chef d’état major, a dessaisi son supérieur hiérarchique direct, le général Mohamad Fawzi, nommé par Nasser après la défaite de juin 1967, commandant en chef, de ses attributions, sans la moindre résistance.

Mamdouh Saleh, le plus proche collaborateur du ministre de l’Intérieur Cha’arawi Joma’a, s’est emparé du dossier sécuritaire, sans coup férir.

Mohamad Abdel Salam Zayat s’est emparé du ministère de l’information dégageant sans autre forme de procès le titulaire du poste Mohamad Faeq

Le chef de la Garde présidentielle, le général Al Laythi Nassif, a procédé à l’arrestation de Sami Charaf, ministre des Affaires présidentielles, dont il était encore la veille son subordonné.

Tout s’est effondré brusquement. Le régime nassérien n’a pas résisté à la première tempête qu’il a essuyée après la disparition de son fondateur.

5- La convergence de Sadate avec les Frères Musulmans et le levier confessionnel.

Une large fraction de la population était convaincue de l’aptitude de Sadate à combler le vide par le décès de Nasser et le nouveau président était parvenu à consolider son pouvoir après avoir neutralisé ses adversaires, désormais en prison.

Les choses suivaient leurs cours quand surgit brusquement le conflit confessionnel en Égypte, le 6 Novembre 1972.

Les témoignages l’attestent: L’entourage de Sadate a envisagé à cette époque de recourir au levier confessionnel en vue de neutraliser les courants nassériens et communistes.

Des contacts ont eu lieu en vue de favoriser le retour de la confrérie des Frères Musulmans en Égypte et sa réconciliation avec le nouveau régime. Au sein du groupe des officiers libres, tombeur de la monarchie, Sadate était un sympathisant des FM, bannis d’Égypte sous Nasser.

Ainsi Mohamad Osman Ismaïl, ancien administrateur d’Assiout, n’a pas hésité à proclamer publiquement que «le régime de Sadate faisait face à trois ennemis: Les communistes, les Nassériens et les Coptes». Minorité chrétienne de rite orthodoxe, les Coptes constituent la population originelle de l’Egypte avant l’islamisation de ce pays;

Cette agitation a déblayé le terrain à une prise de position publique de Sadate lui même, sur le registre confessionnel, qui s’est proclamé «un président d’un pays musulman», encourageant ainsi implicitement les dissensions confessionnelles.

Des incidents ont suivi cette proclamation à Salmat Abou Zaabal (1978), Zawiya al Hamra (1981), Choubra al Zeitoun (1991), Al Khackhach (2001). Cette vague a culminé en 2013 avec l’incendie d’une église, commise cette fois, par les Frères Musulmans, pour conférer un caractère religieux à un conflit politique qui a abouti à la chute de deux régimes successifs, le régime post nassérien d’Hosni Moubarak, après une trentaine d’années de règne, puis celle de Mohamad Morsi, premier président néo islamiste d’Egypte, après un an de règne.

6- La liquidation de l’héritage nassérien sous couvert du «Droit d’inventaire».

Au zénith de sa popularité, dans la foulée de la guerre d’octobre 1973, Sadate s’est attaqué à un sujet ultra sensible, la liquidation de l’héritage nassérien sous couvert du droit d’inventaire, afin de solder définitivement cette séquence de l’histoire égyptienne.

Sous couvert de la réévaluation de la politique égyptienne, à la faveur du «Dossier Nasser», Sadate a amorcé un net virage tant sur le plan économique que diplomatique.

«Al Infitah», la politique d’ouverture vers l’économie libérale, a favorisé la constitution d’une nouvelle bourgeoisie affairiste pro-américaine. Sur le plan diplomatique, «Al Infitah» s’est traduite par le reniement de l’alliance avec l’Union soviétique, artisan du réarmement et de la réhabilitation militaire de l’Égypte, et le basculement dans le camp américain, prélude à une normalisation avec Israël.

Deux mots d’ordre ont guidé Sadate dans sa pédagogie politique à l’adresse du peuple égyptien pour justifier son reniement politique: le premier est le suivant «70 pour cent de la guerre avec Israël est en fait une guerre avec nous -mêmes». Le second, celui-ci, «99 pour cent des cartes du jeu du Moyen-Orient sont détenus par les États-Unis».

Depuis le Koweït où je me trouvais, j’ai assisté à la visite de Sadate à la Knesset. A son apparition sur les écrans de télévision, les dames présentes dans l’assistance se sont éclipsées dans des salles voisines pour pleurer à l’abri des regards.

7 – L’Égypte, un paria du Monde arabe et du Tiers-monde.

La visite de Sadate en Israël, en novembre 1977, a opéré une profonde redistribution des cartes et des alliances au niveau arabe inimaginables auparavant.

L’un des plus virulents censeurs de Sadate a été le bâtonnier de l’ordre des avocats égyptiens, Abdel Aziz Al Chourbaji, un membre du parti Wafd, jadis résolument hostile à Nasser. Le juriste s’écriera devant le parquet, où il avait été convoqué: «Je jure par Dieu, au delà de toutes mes critiques à l’égard de Nasser, que si l’ordre m’avait été donné, j’aurai rallié ses hommes et combattu sous ses ordres».

Mahmoud, grand ténor du barreau égyptien, renchérira en ces termes: «Les Etats-Unis ont instrumentalisé Sadate pour torpiller le projet de Nasser». Le ténor a fait cette déclaration au périodique «Al Manchour» en dépit de sa vive opposition à la politique de Nasser.

La paix avec Israël a provoqué un bouleversement radical de la stratégie égyptienne. Son ouverture au capitalisme financier a donné lieu à la constitution d’une nouvelle caste bourgeoise pro américaine et à la civilisation consumériste, accentuant les frustrations des classes les plus défavorisées.

Mais dans le même temps, la normalisation de l’Égypte avec l’ennemi officiel du Monde arabe, a été sanctionnée par son expulsion de la Ligue Arabe et le transfert du siège de l’organisation pan arabe du Caire vers Tunis. La mise en quarantaine de l’Égypte par le Monde arabe s’est accompagnée de son isolement diplomatique dans le tiers monde, particulièrement la perte de son influence en Afrique et dans le monde musulman.

Le publiciste Aziz Sedki m’a rapporté, le 4 juillet 2005, les propos prémonitoires que lui avaient tenus Nasser en 1968: «Nous ne vivrons pas longtemps et j’ignore ce que fera mon successeur».

Nasser avait conscience de l’impasse dans laquelle se trouvait son régime et de son essoufflement, faute d’avoir su le renouveler à temps.

Par une ironie de l’histoire, Anouar El Sadate, l’artisan de la reconquête du Sinaï, en 1973, sera assassiné le 6 octobre 1981, à la date commémorative du 8eme anniversaire de la victoire égyptienne de la guerre d’Octobre, dans la tribune présidentielle d’où il présidait le défilé de la victoire par un commando islamiste de l’armée, victime du levier islamiste qu’il avait lui-même activé pour neutraliser ses rivaux laïcs.

Pour aller plus loin sur l’Égypte post nassérienne

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