Une contribution à l’histoire de la séquence dite du printemps arabe, particulièrement de la guerre intestine de Syrie.
La triptyque mortifère de la démocratie en Orient: Violence, Confessionnalisme et Haine politique 3/3


Par Haytham Manna. Intervention de l’auteur au Colloque «La démocratie à l’Est de la Méditerranée», organisé par L’Institut Scandinave des Droits de l’Homme (SIHR) Genève 22- 23 Septembre 2018. Adaptation en version française René Naba, Directeur du site www.madaniya.info et membre du groupe consultatif de l’Institut Scandinave des Droits de l’Homme (SIHR). Les intertitres de même que les liens de référence et de renvoi sont le fait de la Rédaction de madaniya.info


3 ème Partie : De la haine politique

1 – La haine politique en compensation de l’échec politique

Au terme de cet exposé des questions fondamentales demeurent:
Par quelle aberration mentale se fait-il que des démocrates, qui furent nos compagnons de lutte pendant trente ans, aient rallié, sans hésitation, le projet conçu contre leur pays, la Syrie, par les Occidentaux, la Turquie et les pétromonarchies du Golfe? Que ce ralliement ait pu se produire sans la moindre hésitation laisse perplexe, sauf à y déceler la marque d’un trouble psychiatrique visant à compenser, par dépit, l’échec de leur projet politique par une haine politique à l’égard de leurs anciens compagnons de route.
Comment ont-ils pu imaginer un instant que la militarisation du conflit pouvait servir de passerelle à l’édification d’un état démocratique en substitution à la dictature ?

Comment s’imaginer pouvoir instrumentaliser les groupements islamistes éradicateurs, pourtant majoritaires au sein de l’opposition syrienne, dans un combat contre le régime jusqu’à sa chute, et, une fois cet objectif atteint, penser pouvoir s’en débarrasser sans conséquence pour le combat démocratique, sans hypothéquer le combat démocratique ?

Comment s’imaginer que des militaires et des civils qui ont collaboré avec le régime syrien et participé au pillage de l‘économie du pays, contribué à la corruption et à la répression de sa population, puissent subitement se métamorphoser, par l’effet d’une poignée de dollars, en défenseurs acharnés de la démocratie?

Comment fermer l’œil sur la métamorphose non moins subite des thuriféraires, ceux-là même qui ont massivement entretenu le culte de la personnalité et contribué à l’émergence du guide éclairé, artisan des orientations pertinentes et décisions historiques, devenir du jour au lendemain, les laudateurs des thèses du camp adverse avec son cortège de discours démagogiques et de simplisme politique?

Comment un militant qui a voué sa vie à mettre en garde contre les menées américaines, un partenaire du combat pour l‘instauration de la démocratie dans le Monde arabe, accepte, sans état d’âme, de servir de «caution non islamiste» au projet américain?

2- Les lieutenants de l’industrie anglo-américaine de la promotion de la démocratie: Anas Al Abdah, Farid al Ghadry, Ahmad Ramadan et Radwane Ziadeh.

Le propos ne porte pas sur les cas de financements occultes des mercenaires de 3eme catégorie tels Anas Al Abdah, Président du Mouvement pour la Justice et le Développement en Syrie, chef de la coalition off-shore pétro monarchique (Mars 2016-Mai 2017), ou sur Farid Al Ghadry, Président du Parti de la Réforme en Syrie, exilé aux Etats Unis et animateur d’un blog au sein du journal israélien «Times of Israel».

Le propos ne vise pas non plus sur Ahmad Ramadan, originaire d’Alep, opérant à Londres sous la couverture de chef de bureau d’Al Qods Press.

Ancien assistant d’Ali Sadreddine Al Bayanouni, chef de la branche syrienne de la confrérie des Frères musulmans, et ancien agent de liaison auprès du mouvement palestinien Hamas jusqu’en 2011, Ahmad Ramadan était en fait chargé de la coordination avec les service secrets britanniques et porteur de valises pour le compte du Qatar et de la Turquie auprès de Jabhat An Nosra, filiale syrienne d’Al Qaida et du Front Islamique, vaste coalition comprenant 12 groupements islamistes en Syrie.

Ni non plus sur Radwane Ziadeh, au CV impressionnant, un des plus fidèles lieutenants de l’industrie anglo-américaine de promotion de la démocratie. Voir à ce propos l’article de Charles Skelton: Qui produit le discours https://www.theguardian.com/commentisfree/2012/jul/12/syrian-opposition-doing-the-talking

Senior fellow d’un think tank de Washington financé par le gouvernement fédéral, l’«US Institute of Peace», présidé par Richard Solomon, ancien conseiller de Kissinger au National Security Council), Radwane Ziadeh s’est associé à un groupe de faucons de l’élite de Washington pour signer une lettre appelant Barack Obama à intervenir en Syrie. Parmi ses cosignataires figurent James Woolsey (ancien chef de la CIA), Karl Rove (le mentor de Bush junior), Clifford May (Committee on the Present Danger) et Elisabeth Cheney, ancienne directrice de l’Iran-Syria Operations Group au Pentagone.

Organisateur infatigable, parfait initié de Washington en relation avec certains des plus puissants think tanks de l’establishment, ses connections s’étendent jusqu’à Londres où, en 2009, il est devenu chercheur invité à Chatham House. Radwan Ziadeh opérait en concert avec Osama Monajed et Najib Ghadbian, politologue de l’Université de l’Arkansas, «un des premiers intermédiaires entre le gouvernement US et l’opposition syrienne en exil.

Le propos ne porte donc pas sur des mercenaires de 3 me catégorie, mais sur des militants qui ont croupi dans les geôles des dictatures ou contraint à l’exil forcé, qui avaient pris fait et cause pour la Perestroïka en Union soviétique et le «Printemps de Prague», vingt ans auparavant, et pâti de la douloureuse séquence d’ «At Taliha Al Mouqatilla», la branche armée clandestine des Frères Musulmans de Syrie, dont les excès et les abus ont permis à Hafez Al Assad de se perpétuer au pouvoir vingt ans supplémentaires, sans contestation sérieuse.

3 – L’invasion américaine de l’Irak, en 2003, un test majeur pour les forces démocratiques arabes.

L‘invasion américaine de l’Irak, en 2003, a constitué un test majeur pour les forces démocratiques arabes au XXI me siècle. Un séisme qui a extirpé des entrailles tous les faits négatifs enfouis et accumulés de la période précédente, qu’ils soient des dits ou des non-dits.
Il était généralement admis au sein des forces démocratiques arabes que la transformation démocratique ne pouvait provenir que de la «BASE» et de «l’INTERIEUR». Les néo conservateurs ont réussi à retourner l’équation en soudoyant un groupe de politiciens, les affectant à plaider l’inverse de la thèse qu’ils avaient jusque-là défendu, prônant le changement par le «HAUT et de l’«EXTERIEUR». Cette école de pensée est toutefois demeurée circonscrite à l’Irak, demeurant marginale dans le reste du Monde arabe.

4- La duplicité des deux Riad: Riad Seif, le libéral, et Riad Turk, le communiste.

Riad Seif : un satisfecit à l‘occupation américaine de l’Irak
En Syrie, la voix discordante est venue de Riad Seif, réputé pour son libéralisme, qui a jugé depuis les barreaux de sa prison où il était incarcéré que l’occupation américaine de l’Irak a été «positive» et «utile au peuple irakien».

Riad Turk (communiste): La théorie du Zéro colonialiste
Le communiste Riad Turk lui a fait écho en développant la théorie du «Zéro colonialiste», considérant que l’occupation d’un pays arabe par la puissance impériale contemporaine avait propulsé l’Irak d’un «PAYS EN DESSOUS DU ZERO, A UN PAYS AU NIVEAU ZERO» (Cf. à ce propos son article paru dans le quotidien libanais An Nahar en date du 28 septembre 2008).
La position du dirigeant communiste syrien a ébranlé la confiance qui régnait entre les diverses composantes de l’opposition syrienne, semant la suspicion dans ses rangs.
Face à ce trouble suscité par cette prise de position, décision a été prise de recourir à l’avis des «sages», des personnalités unanimement respectées du calibre de Hussein Aloudat et Abdel Aziz Al Khayyer pour tenter de maintenir la cohésion du groupe démocratique syrien.
La «Proclamation de Damas» a été le fruit d’un compromis entre les diverses composantes de l’opposition syrienne. Précaution supplémentaire, elle fut expurgée de tout point des désaccords entre les participants.

Hussein Aloudat est venu spécialement à Amman en Aout 2005 où le document a fait l’objet d’un examen minutieux tout au long d‘une journée, me demandant d’y souscrire sans réserve à sa proclamation. Ce qui fut fait en raison de la grande considération que tous les démocrates syriens portaient au personnage.
Une des figures de l’opposition démocratique syrienne indépendante Hussein Aloudat a été successivement journaliste, éditeur, membre fondateur de la «Proclamation de Damas». Il a démissionné de son poste de Directeur de l’Agence syrienne de presse Sana en signe de protestation contre les massacres de Hama, en 1982. Opposant, il a néanmoins tenu à demeurer à Damas, malgré la maladie.
Il est l’auteur notamment des ouvrages suivants: «La femme arabe dans la religion et la société», «Les chrétiens arabes», «La mort et les religions orientales». En l’an 2000, Hussein Aloudat a publié «The Short Universal Encyclopedia of Human Rights»

Pour la première fois dans l’histoire de la Syrie, la «Proclamation de Damas» a constitué la première structure commune à toute l’opposition, se posant en alternative au régime syrien, crédible et acceptable aux pays occidentaux. Mais cette initiative s’est heurtée au jeu trouble des deux Riad, Riad Seif, le libéral et Riad Turk, le communiste. En effet, en juillet 2006, alors que nous organisons devant l’ambassade des Etats Unis à Paris à l’occasion de l’«Independance Day» une manifestation de protestation contre les prisons clandestines en application de la «Rendition», la sous-traitance des prisonniers à des pays tiers et le bagne de Guantanamo, les deux Riad participaient à l’ambassade des Etats Unis à Damas à la réception organisée à la fête nationale américaine.

En 2007, le congrès commémoratif de la Proclamation de Damas a marqué une claire rupture au sein de l’opposition, conduisant le Parti Socialiste Arabe et les personnalités suivantes Haytham Manna, Majed Hebbo, Nasser Al Ghazali à se retirer de cette structure, tandis que Hussein Aloudat, Abdel Aziz Al Khayyer et Fayez Sarra, poursuivaient leur combat au sein de cette instance, faisant toutefois valoir leurs divergences dans des tribunes publiées notamment dans le quotidien libanais «As Safir».

Les choses ont suivi ainsi leurs cours jusqu’au Congrès de Halboun et le congrès constitutif du «Conseil de Coordination des Forces de l’Opposition syrienne», en 2011.

5 – Le tandem Abdel Halim Khaddam- Frères Musulmans.

A dire vrai, notre retrait de la structure de l’opposition n’a pas provoqué de grands remous, en tout cas pas tant que la secousse provoquée par l’alliance entre Abdel Halim Khaddam, ancien vice-président de la République Syrienne, et la branche syrienne des Frères Musulmans, scellée par la proclamation de Damas-Beyrouth/ Beyrouth-Damas en date du 12 Mai 2006.

Si notre retrait a constitué un signe de défiance à l’égard de l‘orientation du groupe signataire de la «Proclamation de Damas», l’alliance insolite entre un ancien ponte du régime baasiste et une formation islamiste qui s’est lancée à deux reprises à l’assaut de ce même régime en vue de l‘abattre, a suscité les plus grandes réserves à l‘égard de tout collaboration avec la branche syrienne de la confrérie du fait de son alliance avec un ancien dirigeant d’un parti ultra répressif à l’égard de l’opposition et de la population.

De fait, l’alliance Abbel Halim Khaddam-FM de Syrie a donné la possibilité au pouvoir de déclencher une vague d’arrestation dans les rangs des signataires de la «Proclamation de Damas» de 2001, annonciatrice du « Printemps de Damas». Par ricochet, le pacte Khaddam-FM de Syrie a conféré à Anas Al Abda une place d’autant plus privilégiée au sein de la coalition de l’opposition syrienne qu’il bénéficiait du parrainage des deux Riad (Riad Seif et Riad Turk), deux anciens prisonniers politiques syriens acquis projet Américain.

En raison de ce parrainage, d‘ailleurs, Anas Al Abda, futur président du Conseil National Transitoire des Forces de la Révolution Syrienne, sera le premier bénéficiaire d’une subvention du Département d’état américain pour le lancement d’une chaine de télévision de l’opposition syrienne depuis le Royaume UNI, la chaine Barada TV, émettant depuis le sud de Londres.

6 –Bourhane Ghalioune

Auteur du «malaise arabe», Bourhane Ghalioune a, lui, maintenu de bonnes relations avec les deux Riad, sans toutefois partager leur avis concernant leur pari commun sur les États Unis.

Dans une interview au «New York Times», reproduit en arabe sur le site du journal «Ar Rai», en date du 23 Mars 2005, l’universitaire franco syrien a mis en garde à l’égard contre toute option qui irait dans le sens des États Unis, en ces termes: «Je suis convaincu que le Moyen-Orient est prêt à s’engager vers la démocratie. Nous sommes prêts à nous débarrasser de la dictature. Nous sommes d’accord avec les Américains sur ce point».
Se référant à deux tribunes de Haytham Manna publiées dans la presse arabe sur ce thème et intitulée, la première «A propos de l’alliance Abdel Halim Khaddam- Frères Musulmans», la seconde «La démocratie et les alliances pour y parvenir», Bourhane Ghalioune écrit à ce propos: «Haytham Manna a raison de poser la question de savoir qui mise sur qui?; autrement dit qui fait le pari sur qui? Les démocrates syriens sur les Américains ou au contraire, les Américains sur les démocrates Syriens?

Précisant sa pensée sur le site «Aljazera.net», Bourhane Ghalioune a tenu, en 2005, les propos suivants: «L’intérêt de l’Amérique réside dans le changement des régimes politiques au Moyen-Orient. Mais il m’importe de mettre en garde conte deux illusions entretenues au sein de l’opinion arabe concernant l’entrée en force des Etats Unis sur la scène du Moyen Orient depuis l‘invasion de l’Irak, en 2003.
-«La première illusion est le fait que les États Unis projettent de changer les régimes existant au profit de régimes démocratiques; ce qui signifie a contrario que les régimes démocratiques sont conformes aux intérêts américains».
-«La deuxième illusion est de croire que les Etats Unis sont en mesure, -pour autant que cela soit conforme à leur intérêt-, disposent de la volonté d’atteindre cet objectif». fin de la citation de Borhan Ghalioun

Le 29 octobre 2006, lors du «Forum International de la Société Civile, qui s’est tenu à Doha, Bourhane Ghalioune reviendra à la charge près d‘un an après sa précédente intervention, portant un jugement empreint d’un grand pessimisme sur l’évolution du cours des choses.

«La transition vers la démocratie n’est pas la caractéristique majeure de l’évolution politique du Monde arabe. Il n’existe aucune perspective du en ce sens, contrairement a pu être suggéré à l’occasion d’élections législatives pluralistes organisées dans certains pays arabes».
«La caractéristique majeure de la période est l’effort déployé par les régimes autoritaires arabes pour faire avorter à leur profit le processus démocratique amorcé depuis le début du III me millénaire, et de neutraliser ainsi les pressions qui s’exercent sur eux, tant sur le plan interne que sur le plan international, afin de brider l’impulsion démocratique donnée par ces pressions.
«Il n’est pas exagéré de dire que les projets de réforme démocratique – pour lesquels des forces arabes ont combattu avec vaillance et payé un lourd tribut à leur réalisation face à des régimes autoritaires ultra répressifs- ont été les victimes d’une politique erronée suivie ces dernières années tant sur le plan international, que sur le plan régional ou local.

Sur le plan international, avec l’extension du champ de la «guerre contre le terrorisme», au-delà la guerre contre l’Islam et l’Arabisme. Sur le plan régional, en laissant libre cours aux gouvernements ultranationalistes israéliens d’anéantir le rêve palestinien à une patrie, à coups de destructions systématique du cadre de vie quotidien de la population et l’abandon de l’option diplomatique au profit de l’option militaire du règlement du conflit.
Sur le plan local, le choix délibéré des pays industrialisés de privilégier leurs relations avec un groupe d‘état au détriment d’autres états et l’imposition d’une politique sélective dans et le choix des programmes des réformes applicables par les pays de la zone.
Une telle politique a coupé la voie à toute possibilité d’entente entre les pays de la zone. La politique délibérée de guerre de destruction totale suscitée tant en Palestine, qu’au Liban, qu’en Irak a ainsi coupé la voie à toute solution par la négociation, seule voie menant à la paix s’agissant d’un règlement négocié et accepté par toutes les parties.

«La vague démocratique s’est heurtée à une impasse internationale du fait de la volonté des États Unis de briser la règle de l’unanimité qui régissait les rapports des pays occidentaux envers le Moyen Orient, dont ils constituaient les principaux acteurs de la zone. Une impasse internationale qui s’est répercutée sur le plan régional et local.
«Impasse sur le plan régional du fait de l’abandon de la feuille de route pour parvenir à un règlement négocié du conflit israélo-palestinien, au profit de la solution militaire.
«Une telle impasse a provoqué une profonde dépression au sein de la population et déclenché une violente explosion de colère attisée par un sentiment vindicatif, ainsi que la régression corrélative de toute pensée logique et de tout élan humaniste. Impasse sur le plan local, du fait de la consolidation des régimes autoritaires en place, lesquels ayant réussi à résister victorieusement aux pressions étrangères se sont organisés en système sécuritaire autarcique d’autosuffisance sur le plan matériel et politique, évoluant selon un orbite autonome, enfermé dans une citadelle fortifiée, aveugle à leur environnement».

Ce texte a constitué la première intervention de Borhan Ghalioun concernant sa définition du concept de démocratie. Il y établit un rapport entre développement et démocratie, l’interactivité entre le plan interne et le plan international, en mettant en garde contre l’illusion de faire le pari sur les Etats Unis, allant même jusqu’à évoquer l‘image d’un «poignard planté sur la poitrine des démocrates».

Que s’est-il donc passé au dernier trimestre de 2011 pour que Borhan Ghalioun renie complètement sa position? A-t-il été aveuglé par son appétit du pouvoir? Ou a-t-il rallié le projet qu’il présumait gagnant car conçu en concertation sur le double plan international et régional et qui ciblait la chute du régime syrien comme objectif central de l’opération?

7- La spectaculaire volte-face de Bourhane Ghalioune à l’annonce fin décembre 2018 du retrait américain de Syrie.

L’annonce par le président américain Donald Trump, fin décembre, du retrait des forces américaines du nord de la Syrie, où ils encadraient les troupes kurdes, a donné l’occasion à Bourhane Ghalioune d’opérer une spectaculaire volte-face.

Dans un article paru dans le journal du Qatar «New Arab», dirigé par le transfuge communiste Azmi Bishara, Bourhane Ghalioune, sans craindre la contradiction, se livre à une critique de la ligne politique jusqu’ici suivie par les adversaires du régime syrien, sans mentionner ses propres commanditaires, sans se livrer non plus à sa propre autocritique.
L’article paru en date du 30 Décembre 2018. L’auteur y prédit que l’année 2019 sera «l’année de la fin des illusions dont se berçaient les pays arabes à propos de l‘Amérique». «Le retrait américain est une étape sur la voie de la libération de la Syrie (sic).
La fin de l’illusion de la puissance américaine en tant que puissance planétaire. Un pari destructeur, que les puissances régionales ont placé, sur l’Amérique, sans la moindre garantie, pour atteindre leurs objectifs.

En 2013, ce même Bourhane Ghalioune n’hésitait pas pourtant à souligner «la grande convergence d’intérêt entre les États Unis, la France et le peuple syrien de cibler militairement Bachar Al Assad.
((NDT: Bourhane Ghalioune, il est vrai, avait été imposé à l‘époque par la France pour assumer les fonctions de chef nominal de l’opposition syrienne off-shore
«Français et Américains voulaient faire acte de présence et de ne pas permettre aux Russes et à un petit dictateur de les défier. La raison complémentaire à leur engagement était motivée par leur souci de ne pas donner l’occasion à l‘opinion internationale de les critiquer pour leur passivité face au massacre du peuple syrien», soutenait-il pas l‘époque.

La problématique de Bourhane Ghalioune sur ce lien: https://www.renenaba.com/la-bataille-de-syrie-et-la-capture-par-liran-dun-drone-americain-sophistique/
La psychologie inhérente à chacun des acteurs de l’opposition syrienne a lourdement pesé au cours de cette séquence historique en ce qu’il était de notoriété publique que bon nombre des protagonistes étaient réputés camper une posture pour la galerie, à coup d’extravagances intellectuelles, pour reprendre l’expression du politologue français Michel Seurat, auteur de «l’Etat de Barbarie» sur la Syrie, mort alors qu’il était otage à Beyrouth en 1986.
Pour aller plus loin sur cette séquence, cf ce lien https://www.renenaba.com/la-spirale-des-otages/

Il serait injuste de douter du patriotisme du philosophe Jalal Sadeq Al Azm, –auteur de deux ouvrages retentissants, «la mentalité du tabou» et la «critique de la pensée religieuse» qui lui valurent des ennuis avec les autorités syriennes–, de même que de Georges Sabra ou de Yassine Al Hajj Salem et de leur attachement à la démocratie.

Je ne crois pas, non plus, que les personnes précitées étaient animées d’une grande considération pour les «2 Hamad» l’Émir du Qatar, Hamad Ben Khalifa Al Thani et son premier ministre, Hamad Ben Jassem, les principaux animateurs de la première phase du détournement du soulèvement populaire arabe au profit de la Confrérie des Frères Musulmans en Tunisie et en Égypte.

Mais il est clairement apparu que leur expérience politique était limitée, pour reprendre l’expression de l’universitaire français Jean Paul Chagnollaud. Ce professeur de Droit, directeur de la revue «Confluences Méditerranéennes», avait porté ce jugement dans l’analyse du comportement de certains des figures de l’opposition syrienne lors d’un débat contradictoire avec l’opposant syrien Haytham Manna, sur la chaîne France 24 en Mars 2013.
Il est non moins évident qu’un complexe psychologique majeur – la haine politique- s’est développé en eux pendant les longues années de répressions, de persécutions et de marginalisation qu’ils ont subi en Syrie, de manière directe ou indirecte.

La monopolisation du pouvoir d’état signifie la négation d’autrui et partant la négation de la société dont le pouvoir est issu, au bénéfice exclusif d’un clan. Avec pour effet secondaire de transporter le conflit du stade de la rationalité politique à une forme de guerre existentielle fondée sur la négation de l’autre et une opposition absolue à l’adversaire perçu comme un ennemi.

Cette «guerre existentielle» fondée sur la haine d’autrui débouche sur un mécanisme qui dicte le comportement global des protagonistes à tous les niveaux de la société, conduisant le pays au bord du gouffre.

L’expression «guerre existentielle» a été empruntée à Ibrahim Kilani, opposant politique syrien réfugié en Norvège, dans sa tribune en date du 19 octobre 2013 et intitulé «De la divergence en politique et les mécanismes de la haine aveugle».

«Une politique dictée par la haine produit des effets catastrophiques, plaçant la paix sociale hors de portée et le pays au bord du gouffre» poursuit l’auteur.
Le blocus imposé aux opposants syriens était oppressant tant au niveau de leur liberté individuelle que de leur subsistance matérielle, que de leur expression, voire même de leur existence en tant qu’être humain.

La réaction politique de bon nombre d’opposants, de manière consciente ou inconsciente, a été de considérer que la sauvagerie du pouvoir constituait le plus haut degré de sauvagerie et le modèle syrien le pire modèle de sauvagerie de la planète.

Le dégagement de ce régime déboucherait nécessairement sur un système meilleur, quelles que soient les moyens utilisés pour s’en débarrasser.
L’amertume résultant de l’éviction des opposants voire de leur négation se ressentaient dans les propos des opposants au point qu’un opposant réputé pour son attachement à la laïcité empruntera à une grille de lecture confessionnelle aux événements de Syrie dans un ouvrage intitulé «Dialogues à propos de la Syrie» œuvre d’un important militant communiste, ancien pensionnaire des geôles syriennes, Michel Kilo, signant sous le pseudonyme Mahmoud Sadeq dans son ouvrage paru aux Editions Dar Oukaze Londres en 1993;

Ou encore une autre publication du même acabit «Le Conseil Communautaire Alaouite», qui désignait cette instance communautaire comme le véritable gouverneur occulte de la Syrie, en raison de l’appartenance religieuse à cette confession du président syrien et des principaux responsables de l’appareil sécuritaire.
Sur ce lien, l’honneur perdu de Michel Kilo https://www.renenaba.com/l-honneur-perdu-de-michel-kilo-phare-eteint-de-la-revolution-syrienne/

Comment, dans un tel contexte, fonder un partenariat politique dans un projet visant à l’édification d’un état moderne démocratique sur la base de l’appartenance confessionnelle de ses promoteurs, alors que l’un des participants mettait en garde contre la présence d’un des protagonistes appartenant à la communauté alaouite, quand bien même ces personnes stigmatisées du fait de leur appartenance communautaire ont passé la moitié de leur vie en prison, incarcéré par le pouvoir baasiste.

Comment ne pas cracher sur le visage d’un opposant qui nous mettait en garde contre la présence d’un autre opposant, contre lequel il nourrissait de vives préventions du fait de son appartenance communautaire: «Méfie- toi d’Abdel Aziz Al Khayyer.

Tu as une confiance aveugle en lui. Mais tu oublies qu’il est chiite», lancera un opposant à l‘auteur de cette étude. Propos textuellement reproduit.
Il est évident que la fonction éradicatrice exercée par le pouvoir syrien à l’égard de quiconque n’adhérait pas à ses vues a eu un effet cumulatif de haine qui animait ses contestataires au point que dans leur mépris exprimé à l’encontre du pouvoir, ils s’imaginaient pouvoir ainsi le mettre à nu au regard de l’opinion.
Un des vétérans de l’opposition syrienne exprimera ses frustrations de manière abrupte mais néanmoins éloquente: «La première fois que je suis apparu à la télévision j’avais 71 ans, alors qu’au Liban, le moindre poussin de la vie politique libanaise, de surcroît célibataire, sans la moindre action à son crédit compte pas moins de 30 apparitions à la télévision».

Un autre qui se proposait de se présenter aux téléspectateurs comme «ancien prisonnier politique» s’est vu vertement rabrouer par le présentateur du programme en ces termes: «Notre combat politique n’est pas réductible à notre condition de prisonnier d’Assad. Décline ta véritable qualité: Marxiste révolutionnaire».
Un troisième opposant lors d’une rencontre dans un café parisien nous a narré le récit de l’enlèvement de deux évêques syriens qu’il a attribué au pouvoir dans une politique d’intimidation à l’égard de la communauté chrétienne de Syrie.

Les deux prélats de l’Église Orthodoxe Syrienne, Mgr Boulous Yazigi, chef de cette église, et son assistant Youhanna Ibrahim, en poste à Alep, avaient été enlevés le 22 avril 2013 dans la région d’Alep, et l’agence officielle de presse Sana avait attribué cet enlèvement à un «groupe armé».
Dans cette optique comment négocier avec un pouvoir considéré comme «le mal absolu»?

Même Moaz al Khatib, dignitaire religieux respecté, qui a avait pourtant préconisé alors qu’il présidait la coalition de l‘opposition syrienne, le mot d’ordre de la légitimité de la négociation, -«la négociation est un devoir politique et légitime»,- a dû se résoudre moins de deux semaines après son intervention au colloque de Doha à concéder à ses contestataires un mot d’ordre contraire à sa profession de foi, acceptant d’inscrire dans la charte fondamentale de la coalition des forces de l’opposition le mot d’ordre suivant: «Non au dialogue. Non à la négociation».

Au terme de ce camouflet, Moaz Al Khatib démissionnera de son poste de chef de la coalition de l’opposition syrienne, en signe de protestation contre les ingérences du Qatar dans les affaires intérieures de cette instance. Et lorsqu’un organisme politique s’arroge le monopole de la représentation politique de l’opposition, en s’auto proclame «Représentant unique et légitime de la Révolution et du peuple Syrien», il condamne iso facto à l’exclusion et à l’ostracisme les opposants à cet unilatéralisme, en les criminalisant de l’accusation du suppôt du régime.

Il n’est pas indifférent de noter que cela soit un ancien prisonnier politique, Mohamad Sayyed Rassas, qui compte de nombreuses années de captivité, ait été le premier à critiquer la notion selon laquelle «la haine comme guide et moteur de l’action politique en Syrie».

A diverses reprises nous avons mis en garde des méfaits de la haine en politique, de son effet contre productif. La haine en politique rend aveugle. La cécité entraine une perte d’une claire vision, et partant d’une perte de la perception et, corrélativement, d’une perte de la sagesse.

8 – La rupture Mouncef Marzouki (Tunisie) – Haytham Manna (Syrie): Deux co-fondateurs de la Ligue Arabe des Droits de l’Homme.

Il me souvient d’une intervention de Mouncef Marzouki invoquant, Sigmund Freud, le père de la Psychanalyse. A l’appui de sa démonstration, l’orateur tunisien soutiendra qu’ «une cohabitation prolongée avec un oppresseur déteint sur la personnalité de l’opprimé».
Un ancien prisonnier, présent au colloque, me soufflera alors à l‘oreille «ton ami Mouncef a besoin d’une thérapie». En ce qui me concerne, j’ignore qui soigne qui».

En tout état de cause, un fait demeure: Les deux cas de haine politique objet de l’étude de Patrick Martin Cenier, le cas du tandem Nicolas Sarkozy Dominique de Villepin pour la droite française, d’une part, et celui de Ségolène Royal et de Martine Aubry pour la gauche française, d’autre part, apparaissent dérisoire comparativement à la haine sécrétée en Syrie (CF: Patrick Martin Cenier; «La Haine en politique ou l’autodestruction», in Le Monde en date du 29 septembre 2009)

La triptyque mortifère (La violence, Le confessionnalisme et la haine politique) nous a infligé un grand retour en arrière dans le combat pour la démocratie.
Au-delà des exercices d’auto flagellation critiques, des liens de confiance ont été rompus, alors que certains acteurs de cette séquence se complaisent dans une posture de victimisation et que d’autres se vautrent dans la reconnaissance de la défaite, comme justificatif à leur pérennité politique. Victime de l’intervention russe, iranienne ou du défaitisme américano-turc, qu’importe, du moment que la faute est rejetée sur autrui.
Au-delà de cette casuistique, ce qui importe vraiment c’est le montant de la véritable facture que devra acquitter la Syrie, sans doute la plus importante facture à honorer jamais établie depuis la fin de la II me Guerre mondiale (1939-1945).

Dans la foulée de l’attaque controversée à l’arme chimique de Khan al-Assal, qui a eu lieu le 19 Mars 2013, à l’ouest d’Alep, dans laquelle j’actais ma rupture avec Mouncef Marzouki du fait de son mutisme sur les fatwas du prédicateur confrérique du Qatar Youssef Al Qaradawi, le premier président post dictature de la Tunisie, m’a répondu laconiquement: « C’est honteux à toi d’évoquer cela».

Nous nous attendions que M. Marzouki se prononce sur le déferlement des djihadistes de Tunisie vers la Syrie en vue de combattre les «Nousseyrites» (Alaouites-Chiites). En fait ce combat purement sectaire a débouché sur le massacre de Syriens sans distinction ethnico religieuse et à la destruction de l’infrastructure syrienne, intronisant le pouvoir, par contre coup, comme le défenseur du peuple syrien et protecteur de ses biens.

Mouncef Marzouki dénoncera le terrorisme qui sévit en Tunisie à la suite de l’assassinat de huit soldats tunisiens, mais ne soufflera mot des dix-huit mille (18.000) membres des groupements islamistes éradicateurs en provenance de 40 pays arabes et musulmans, voire même des pays occidentaux, qui ont afflué vers la Syrie.

A Khan Al Assal, 200 civils avaient été tués en sus des militaires. Pas un mot là aussi de l’ancien opposant tunisien. Mouncef Marzouki a été désavoué par le peuple lors du scrutin sanctionnant la fin de son mandat présidentiel.
Ibidem pour Mohamad Morsi. Premier président néo islamiste de l’Égypte, Mohamad Morsi s’est logé une balle dans la tête en décrétant le djihad en Syrie, un pays qui fut le partenaire de l’Égypte dans 4 guerres contre Israël; Une erreur d’appréciation que ne lui pardonnera pas la Nomenklatura militaire égyptienne. Il sera éjecté du pouvoir au terme d’un an de mandat présidentiel.

Si l’égyptien peut se prévaloir d’avoir agi par conviction idéologique, le tunisien Marzouki n’a pu être motivé que par l’appât du pouvoir. Se livrant à un plaidoyer pro domo justifiant sa gestion présidentielle, Mouncef Marzouki avancera les arguments suivants:

«J’ai refusé la militarisation du conflit en Syrie et son internationalisation. J’ai ouvert les portes de la Tunisie aux réfugiés de Syrie. J’ai expédié deux avions d‘aide humanitaire à la Syrie. J’ai condamné l’enrôlement de la jeunesse dans les combats et interdit à 4.500 jeunes tunisiens à se rendre en Syrie pour participer à la guerre. Je suis même intervenu auprès des dirigeants turcs, le président de la République Abdullah Gul (2007-2014) et à son successeur Recep Tayyip Erdogan de refouler d’intercepter tout tunisien qui transiterait par la Turquie pour rejoindre les combats en Syrie.

…«J’ai certes ordonné l’expulsion de l’ambassadeur syrien de Tunis car il représentait un régime aussi criminel que les groupements éradicateurs, -un acte qui relevait de mes prérogatives-, mais, dans le même temps, j’ai préconisé un règlement politique et convié pour cela toutes les forces de l’opposition y compris Haytham Manna en personne, pour envisager en commun une sortie de crise. J’ai fait cela librement».

Alors que M. Marzouki énumérait ses initiatives en faveur de la Syrie, un membre du «Front Populaire» a soumis à mon attention des photos montrant les préparatifs de voyage effectués depuis l’aéroport de Tunis vers la Syrie par des jeunes tunisiens. Des documents photographiques montrant tant les préparatifs de voyage que les versements de sommes d’argent aux candidats au départ.

Près de deux mille tunisiens (2.000) ont rallié Jabhat An Nosra, la filiale syrienne d’Al Qaida et Daech (Etat Islamique).

(NDLR Le boycott des démocrates syriens par la France et l’Émissaire spécial de l’ONU sur la Syrie Staffan Di Mistura
Chef de file du camp occidental en sa qualité d’ancienne puissance mandataire sur la Syrie, la France de même que l’Émissaire spécial de l’ONU sur la Syrie, Staffan Di Mistura, ont d’emblée boycotté les démocrates syriens, s’employant à les marginaliser et à les combattre, à l’exception de ceux qui avaient consenti à faire alliance avec les Frères Musulmans et le «Front Islamique». La France a même placé à la tête de de la première mouture du conglomérat de l’opposition of shore pétro-monarchique deux binationaux franco syriens, Bourhane Ghalioune (président) et sa porte-parole Basma Kodmani.

Staffan di Mistura (2014-2018) considérait l’opposition démocratique syrienne comme le groupement politique le plus intelligent de l’opposition syrienne, celui qui a fait preuve de la plus grande maturité politique, mais s’employer méthodiquement à écarter les démocrates syriens de la scène des négociations sur instructions de la Turquie, des pétromonarchies du Golfe et des pays occidentaux.

Épilogue: Le jugement de Hafez Al Assad sur le pouvoir syrien et ses contestataires.

Lors d’une réunion du haut commandement militaire syrien, dans la foulée de la révolte de Hamas, orchestrée par les Frères Musulmans, en 1982, à cinq mois de l’invasion israélienne du Liban en vue de porter au pouvoir à Beyrouth le chef phalangiste Bachir Gemayel, des officiers syriens ont entrepris de chanter les louanges de leur président, vantant ses mérites, ses qualités, sa gestion de la crise et sa clairvoyance, Hafez Al Assad les interrompra net, leur tenant le propos suivant:
«Tout cela relève de la mastication verbale qui n’a pas sa place ici. Nous sommes au pouvoir car ceux qui rêvent de se substituer à nous sont pires que nous». NDLR

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