Les mères des disparus de la guerre civile en 2008. Odette Salem à gauche est aujourd'hui décédée sans avoir pu avoir des nouvelles de son fils et de sa fille.
Les mères des disparus de la guerre civile en 2008. Odette Salem à gauche est aujourd’hui décédée sans avoir pu avoir des nouvelles de son fils et de sa fille.

 

Savez-vous que cela fait 6 ans que les mères, femmes et sœurs des Libanais portés disparus font un sit-in devant l’Escwa au centre-ville de Beyrouth ?

« Vraiment ? Elles sont toujours là ? » ; « Ah oui c’est vrai … pauvres femmes » ; « les pauvres, elles auront encore à attendre longtemps » ; « elles croient vraiment que leurs fils reviendront un jour ? » ; « Qu’est-ce qu’on peut y faire … » etc.

Ce sont les réactions types de la plupart des Libanais qui tout simplement s’en foutent. Parce qu’ils oublient et qu’ils ont la mémoire courte, vraiment très courte.

« Pauvres femmes » dites-vous ? C’est nous tous qui sommes de pauvres hères incapables et lâches, parce qu’aucun des Libanais n’a su défendre et poursuivre sa lutte pour une cause quelconque. Nous sommes une bande de trouillards qui a peur de voir ces femmes, parce que nous n’osons pas les regarder droit dans les yeux, leurs yeux baignant dans un océan de tristesse et d’affliction, et animé par un flux et un reflux d’espoir.

Au lieu d’aller prendre part à des manifs sans fond ni forme où l’on se courbe pour un parti qui préfère brandir son drapeau à lui plutôt que le drapeau national, ou d’aller manifester pour des causes pour lesquelles notre peuple est encore beaucoup trop immature pour les voir se réaliser un jour, ou même d’aller défiler bêtement devant des ambassades afin de soutenir tel ou tel peuple dans ses manifestations et qui n’a jamais pensé à faire le moindre témoignage pour nous lorsque tout allait mal au Liban, réveillons-nous, et pensons à lutter pour cette cause urgente.

Ne vous êtes vous pas demandé pourquoi aucun politicien – à part peut-être le député Ghassan Moukheiber – ne se soulèvent pour trouver une solution à ce fardeau que traine et les familles et les mères ? N’avez-vous jamais mis de côté vos affinités politiques, et pensé qu’il doit y avoir anguille sous roche, et qu’ils doivent tous avoir quelque chose à se reprocher ? N’avez-vous pas assez d’avaler des couleuvres ? Ce dossier mettrait fin à 90% des carrières politiques, qui se sont tous graissé la patte durant la guerre, et dont les intérêts politiques divergent avec cette cause nationale.

N’avons-nous aucun sens d’appartenance à ce pays pour fouler à nos pieds la cause des Libanais portés disparus ? Ne savions-nous pas que tant que ce dossier n’est pas résolu la guerre de 1975 n’est pas encore terminée ? Aurait-il peut-être fallu que chaque famille ait un fils ou une fille disparu pour qu’elle se sente concernée ? Pourquoi cette passivité ? Pourquoi ne pas faire quelque chose pour ces femmes, pour ces disparus, qui sont nos pères, nos oncles, nos frères, et la voix de nos consciences ?

Cette année, deux films libanais ont pris cette cause comme sujet principal de leur film, l’un sous forme de long métrage « Chatti ya dini » de Bahij Hojeij et l’autre sous forme de documentaire, « Malaki » de Kahlil Dreyfus Zaarour. Mais malheureusement, les salles de ciné sont injustes avec les films libanais qui restent maximum 2 ou 3 semaines dans la plupart des salles pour ensuite survivre quelques jours de plus dans une salle au fin fond du pays. Mais je ne peux que saluer ces deux messieurs pour les efforts, pour cet hommage rendu à ces femmes et leurs êtres chers disparus.

Une seule personne ne peut faire beaucoup de choses, mais un réveil des consciences est nécessaire, pour que le sort de ces Libanais soit dévoilé : qu’ils soient vivants ou mort, en Syrie, au Liban ou en Israël.

A ceux qui prêchent imaturément une laïcité sans savoir qu’une telle notion s’acquiert avec le temps et requiert un changement de fond en comble du système éducatif avant d’arriver à la politique, ouvrez vos yeux aux problèmes de guerre que nous trainons tous avec nous, songez à résoudre les choses par ordre d’importance, commençons par sentir que nous pouvons être une nation en soutenant cette cause qui n’est point d’ordre confessionnel, pour sentir que nous sommes vraiment une patrie et non un ensemble de communauté et de clics politico-confessionnels.

Ces mots prémonitoires de Gebran Khalil Gebran sont une excellente description de ce que nous sommes aujourd’hui : « Malheur à la nation dont les hommes raisonnables sont muets, les forts aveugles et les habiles bavards. Malheur à la nation dans laquelle chaque tribu agit en nation ».

A la mémoire d’Odette Salem et de Johnny Nassif,

A Nayla Tahan Attié, A Ghazi Aad, A Dory Nammoura,

Et surtout à toutes ces mères dans la Khaymé devant l’Escwa dont le visage sera à jamais marqué dans mon cœur…

Marie Josée Rizkallah

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Marie-Josée Rizkallah est une artiste libanaise originaire de Deir-el-Qamar. Versée dans le domaine de l’écriture depuis l’enfance, elle est l’auteur de trois recueils de poèmes et possède des écrits dans plusieurs ouvrages collectifs ainsi que dans la presse nationale et internationale. Écrivain bénévole sur le média citoyen Libnanews depuis 2006, dont elle est également cofondatrice, profondément engagée dans la sauvegarde du patrimoine libanais et dans la promotion de l'identité et de l’héritage culturel du Liban, elle a fondé l'association I.C.H.T.A.R. (Identité.Culture.Histoire.Traditions.Arts.Racines) pour le Patrimoine Libanais. Elle défend également des causes nationales qui lui touchent au cœur, loin des équations politiques étriquées. Marie-Josée est également artiste peintre et iconographe de profession, et donne des cours et des conférences sur l'Histoire et la Théologie de l'Icône ainsi que l'Expression artistique. Pour plus de détails, visitez son site: mariejoseerizkallah.com son blog: mjliban.wordpress.com et la page FB d'ICHTAR : https://www.facebook.com/I.C.H.T.A.R.lb/

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