Ayant lu avec grand intérêt l’article et les commentaires publiés sur votre site, « Premier port phénicien de Beyrouth du Ve s. av. J.C. déterré pour être probablement enterré à jamais » que j’ai découvert via réseau social, et en ma qualité de Libanais expatrié en Suisse qui s’intéresse toujours à son pays natal, je tiens à réagir sur les points suivants.

Le droit libanais étant inspiré du droit français, il me semble que le sous-sol des lieux reste la propriété de l’Etat, selon l’article 552 du droit civil concernant le domaine public. De facto, ce sous-sol et les artéfacts archéologiques qui s’y trouvent ne peuvent dépendre pour leur devenir de l’expertise d’une société de type Solidere ou des promoteurs, ici Venus Real Estate, mais de l’expertise des personnes nommées par les autorités compétentes libanaises, voir même internationales, point que j’étayerais un peu plus bas sur la possible appartenance au patrimoine mondial de ce site. Par conséquent, l’expertise de Hans Curvers ne font plus office d’autorité sur la question.
On peut rappeler de même que le code de l’urbanisme en France et la loi Carcopino adoptée en 1941 stipule que « le permis de construire peut être refusé ou n’être accordé que sous réserve de l’observation de prescriptions spéciales si les constructions sont de nature, par leur localisation, à compromettre la conservation ou la mise en valeur d’un site ou de vestiges archéologiques ».

Il revient, comme le stipule la procédure en cours lancée par le Ministre de la Culture, au comité qu’il a réuni de statuer sur l’origine des artéfacts archéologiques trouvés ainsi que sur leur devenir, voir même à des experts internationaux mandatés par des organismes mondiaux, puisque l’administration libanaise n’est pas connue historiquement pour son intégrité morale.

Il revient à la société civile d’exiger la transparence, un droit de regard avec des rapports accessibles à toutes et à tous, qu’ils soient simples quidams ou experts, et à ouvrir un débat public sur la question.

S’agissant d’un port ou de cales ou de rampes, l’intérêt archéologique est indéniable. S’agissant même d’une carrière phénicienne, comme ce qu’explique Mr. Jaafar, je souhaite répondre que ce même intérêt archéologique n’en est pas moindre. Souhaitons-nous porter atteinte aux carrières de pierres de Baalbeck et notamment à ce bloc de pierre gigantesque qui s’y trouve ?  Peut-on penser boucher les catacombes de Rome, simplement parce qu’elles sont des carrières ?

On peut s’interroger ainsi sur le rôle de la société Solidere. A-t-elle vendu un terrain sans avoir procédé à des sondages archéologiques préalables? Ses experts peuvent-ils être souffrir d’un quelconque conflit d’intérêt en étant sur les fiches de paye de la dite-société au lieu d’être au service des organismes publics et donc de la société libanaise en son ensemble ? Il ne revient pas à moi de juger si cela est le cas ou pas, sans connaissance du dossier ou du contrat de vente ou de l’intégrité ou pas des personnes concernées. Il est toutefois logique de croire que si de telles questions n’avaient pas eu déjà leur réponses, cette polémique aurait été évitée, les découvertes sauvegardées en raison de leur importance et le terrain retiré de la vente et faisant parti du domaine public ou le terrain vendu et les trouvailles archéologiques considérées comme insignifiantes déjà détruits dans un cas contraire.

Cette découverte, par son caractère récent, amène logiquement à la conclusion que le travail en amont n’avait pas été effectué et ne peut qu’inviter la société Venus Real Estate à se retourner le cas échéant contre Solidere qui a vendu ce terrain, et contre ses experts afin de leur réclamer des dommages et intérêts pour avoir nuit à sa réputation et pour avoir mené des dépenses inutiles préalables au lancement de ce chantier. Je m’honore de mon côté de réclamer des garanties morales dans le cadre de mes affaires et à stipuler un droit au retrait si une quelconque polémique devait concerner l’un des projets auquel je suis lié.

Je tiens également à rappeler que selon les critères concernant la définition du Patrimoine Mondial, défini en 2005 par l’UNESCO, organisation à laquelle le Liban appartient en tant qu’état fondateur, indique dans ses 10 critères parmi lesquels :

 (I) : Représenter un chef-d’œuvre du génie créateur humain.

Ici, que cela soit une simple carrière ou un port voir de cales sèches, il s’agit immanquablement d’un chef d’œuvre du génie créateur humain. Il vous ait sans nul doute inconnu que peu de ports phéniciens, voir aucun, puisqu’il s’agit d’incertitudes à l’heure actuelle sur nos côtes, berceau de cette civilisation, n’ont été trouvés en l’état.

(II) : Témoigner d’un échange d’influences considérables pendant une période donnée ou dans une aire culturelle déterminée, sur le développement de l’architecture ou de la technologie, des arts monumentaux, de la planification des villes ou de la création de paysages.

Cela ne peut qu’être le cas pour un port destiné aux transferts des marchandises, sous-entendant transfert d’influences entre les différentes civilisations méditerranéennes. Il s’agit également du développement des technologies maritimes et commerciales de l’époque.

(III) : Apporter un témoignage unique ou du moins exceptionnel sur une tradition culturelle ou une civilisation vivante ou disparue.

Des découvertes archéologiques récentes laissent supposer que le port nord de Tyr a été dernièrement découvert en mer. Peut-on prétendre que le port de Byblos a conservé son caractère phénicien ? Le port ou les cales sèches trouvées au centre ville de Beyrouth constituent par conséquence, un outil pédagogique extraordinaire voir un témoignage unique non dénaturé pour les générations futures concernant le génie de nos ancêtres phéniciens, accessibles à pied sec au plus grand public et non en tenue de plongée.

(IV) : Offrir un exemple éminent d’un type de construction ou d’ensemble architectural ou technologique ou de paysage illustrant une ou des périodes significative(s) de l’histoire humaine.

Nous ne sommes pas sans savoir que nos ancêtres phéniciens ont été connus pour leur rapport à la mer et les explorations des différentes côtes depuis le Liban jusqu’en Angleterre ou vers la côte d’ébène africaine. Ce port ou ses cales sèches à caractère commercial se définissent donc comme un apport indéniable pour nos connaissances de leurs techniques maritimes ou de leur rapport économique, comme le réitère le dernier point :

(V) : Être un exemple éminent d’établissement humain traditionnel, de l’utilisation traditionnelle du territoire ou de la mer.

L’identité possible de ce port, selon les uns, ou d’une carrière selon d’autres, possède 5 des 10 critères de la définition d’appartenance au Patrimoine Mondial de l’Humanité, alors qu’il ne suffirait que d’un seul, et cela devrait amener les organismes mondiaux à se saisir de l’affaire. Il est donc nécessaire d’appeler les autorités libanaises à demander l’expertise de la communauté internationale. Il ne s’agit plus simplement d’une question libanaise mais de l’Humanité.

Enfin, je m’offusque de voir lier un possible abandon de ce projet à des menaces contre l’économie de notre pays.

Si on considère la définition de la Commission mondiale sur l’environnement et le développement dans le rapport Brundtland en date de 1987, « un développement qui répond aux besoins des générations du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs. »

Il ne s’agit plus d’avoir à faire face à des conceptions passéistes d’un développement au coup par coup par des projets de BTP ou d’autres. Il s’agit d’un développement durable, conformément aux pratiques économiques actuelles à l’échelle des nations modernes, prenant en compte, non pas la mise en place d’un projet ou d’un apport ponctuel à la croissance du Liban, mais prenant en considération les aspects environnementaux, sociaux et patrimoniaux de notre pays et plus particulièrement à un apport à l’industrie touristique – véritable « long terme » de notre économie, en l’absence de matière première.

L’une des annexes du rapport de cette commission indique précisément :

« Le patrimoine culturel ne doit pas être oublié : transmis de génération en génération et faisant preuve d’une grande diversité, l’UNESCO en souhaite la préservation. La culture au sens large (ou l’environnement culturel) s’impose d’ailleurs peu à peu comme un quatrième pilier du développement durable ».

L’économie est donc liée à la sauvegarde du patrimoine et devrait être éloignée de toute logique simple de calculs de gains purement financiers voir même « comptables » mais au bénéfice du bien national et dans le respect du droit du patrimoine de notre Liban.

Souhaitons-nous justement un Liban moderne, en phase avec les considérations économiques et sociales mondiales, respectueux de son héritage et prêt à le transmettre aux générations futures ? ou un Liban passé, qui après s’être consumé dans affres de la guerre civile ayant mené beaucoup de Libanais dont je suis à l’exil à l’étranger mais tout de même fiers de leurs héritages historiques, et ayant eu la chance unique de se réconcilier avec un passé glorieux, un héritage commun à toutes ses composantes communautaires dans la mise en place d’un projet socio-économique rassembleur et présent au sein même de sa capitale, se déchirer une nouvelle fois, en reniant ce passé et en le détruisant, laissant ses générations à venir sans identité.

Ce débat, quant à cet avenir et à ses choix, est nécessaire et on ne peut que saluer la volonté des personnes qui souhaitent y prendre part.

Ghassan Chiha
[email protected]
Lausanne, Suisse.

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Ajout: Suite à la prise de contact de représentants de la société Venus Real Estate, Libnanews reste en attente des précisions que souhaitent apporter les promoteurs du lot 1398 au centre ville de Beyrouth et qui feront l’objet d’une prochaine mis-à-jour du la situation.

2 COMMENTAIRES

  1. Merci pour l’article ghassan. Etant aussi en suisse en ce moment j’espere que les libanais sur place organiseront une marche contre ce qui se passe, pour gagner l’attention des médias car beacoup de gens n’ont meme pas entendu parler de l’affaire jusqu’a aujourd’hui.

  2. Je prefere qu’on enterre l’ancien port,
    qu’on construise un noueau batiment : un centre commercial de 88 etages avec 9 parkings sous-sol, et qu’on le nomme « Saad  Traiding Tower  2012 »
    ce serait tres utile pour l’economie natioanle, et surtout que les dettes de l’etat libanais s’accumulent pour arriver a` 60 milliards de u.s.d. $

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