Traduction partielle, décret royal promulgé par Sa majesté le roi de Haute et Basse Egypte, Ounnéfer, (Osiris) vous les grands dieux de la nécropole d'Abydos, les bienheureux dans la cour d'Osiris, les défunts de la grande cour. Vous les dieux et les déesses dans la colline de Djamé, les bienheureux parfaits à l'occident de Thèbes, vous les dieux dans leur totalité. Musée du Louvre. Crédit Photo: François el Bacha, tous droits réservés. Visitez mon blog http://larabio.com

Jean Winand, Université de Liège

The Conversation

Née sur les bords du Nil à la fin du IVe millénaire avant notre ère, l’écriture hiéroglyphique servit à noter toutes sortes de textes rédigés dans la langue des Égyptiens. À la fin de l’Antiquité, cette écriture fut confinée dans les bibliothèques des temples, où elle devint l’instrument d’une théologie raffinée.

L’Antiquité classique entretenait avec l’Égypte une relation ambiguë faite à la fois de répulsion et de fascination. C’est dans ce contexte que des historiens, des géographes, mais surtout des philosophes, appartenant le plus souvent à l’école platonicienne, s’intéressèrent aux écritures de l’Égypte ancienne. On leur doit les termes que nous utilisons encore aujourd’hui pour qualifier les différents états de cette écriture : hiéroglyphique, hiératique, démotique.

Un système général d’interprétation du monde

L’Antiquité classique ne chercha jamais à comprendre le fonctionnement du système hiéroglyphique. Les philosophes préférèrent intégrer dans un système général d’interprétation du monde une certaine image de l’écriture hiéroglyphique. Celle-ci fut comprise comme un système réservé aux hiérogrammates des temples, utilisée pour consigner les secrets les plus élevés de la religion et de la philosophie auxquels le public profane ne devait pas avoir accès. Les philosophes néo-platoniciens y virent aussi une écriture fonctionnant sur un mode symbolique, déconnectée de toute réalisation linguistique. Du reste, on ne faisait alors guère de différence entre des signes d’écriture, au sens restreint, et des compositions iconographiques monumentales, lesquelles étaient susceptibles d’une lecture symbolique.

Cette focalisation exclusive sur un aspect du fonctionnement des hiéroglyphes atteignit un point d’orgue dans les Hieroglyphica d’Horapollon, un traité d’interprétation symbolique de quelques signes hiéroglyphiques datant au plus tôt du Ve siècle de notre ère. Redécouvert au début du XVe siècle, ce texte conditionna la perception des humanistes de la Renaissance et bloqua toute tentative sérieuse de déchiffrement pendant plusieurs siècles.

La réinterprétation humaniste

À la Renaissance, l’édition des Hieroglyphica d’Horapollon, mais aussi des textes de Platon, de Plotin et du Corpus hermétique allait donner naissance à une vaste culture néo-hiéroglyphique, dont le plus illustre témoignage fut le Songe de Poliphile de Francesco Colonna, publié en 1499, qui devait inspirer la littérature des emblèmes et des devises tout au long du XVIe siècle. Dans ce type d’écriture, des images tirées de l’iconographie romaine et investies d’une force symbolique étaient assemblées à la manière d’un texte pour véhiculer une idée généralement très courte.

Une page de l’Hypnerotomachia Poliphili. Wikimedia

Cette réinterprétation du système hiéroglyphique par les humanistes, qui cadrait avec les spéculations des philosophes de l’Antiquité tardive sur les mécanismes de la connaissance, connut une spectaculaire diffusion dans une grande partie de l’Europe. Les hiéroglyphes furent alors perçus comme une écriture universelle, directement connectée au monde des idées, sans les interférences de la parole.

L’interprétation symboliste de Kircher

Les choses allaient changer au XVIIe siècle. Après la publication de deux volumes qui marquèrent la naissance des études coptes, le père Athanase Kircher (1602-1680) se lança dans le déchiffrement des hiéroglyphes. Appliquant la méthode symboliste de la Renaissance à des monuments authentiquement égyptiens, il se laissa guider par l’enseignement de l’Église selon lequel chaque peuple aurait conservé après le Déluge une parcelle de la révélation divine. Persuadé que l’écriture hiéroglyphique ne servait qu’à noter les vérités les plus élevées de la religion, Kircher développa une théorie selon laquelle chaque signe d’écriture avait un contenu symbolique. Ses écrits conduisirent malheureusement l’égyptologie naissante dans une impasse.

Le XVIIIe siècle fut d’abord une entreprise – nécessaire – de déconstruction de la pensée de Kircher. Comme on peut le voir dans l’Encyclopédie, l’écriture égyptienne fut englobée dans une réflexion plus générale sur l’histoire mondiale des civilisations et des écritures. L’écriture hiéroglyphique était alors perçue comme une des premières étapes dans l’histoire de l’écrit menant au système parfait qu’était l’alphabet.

L’hypothèse chinoise

De manière générale, la voie de l’interprétation symbolique suivie par Kircher ne fut guère poursuivie. On notera toutefois qu’en 1759, Joseph de Guignes fit paraître une étude dans laquelle il tentait de prouver que la Chine n’était rien d’autre qu’une colonie de l’Égypte ancienne. Poursuivant une idée déjà avancée par Kircher, de Guignes soutenait que l’écriture hiéroglyphique était à l’origine de l’écriture chinoise et que les caractères chinois étaient formés de l’assemblage de deux ou trois lettres empruntées à l’alphabet égyptien ou phénicien.

L’hypothèse chinoise gagna en intensité avec l’affaire du « buste de Turin », sur lequel John Tuberville Needham avait cru reconnaître, en 1761, des caractères chinois dérivés de signes égyptiens. Expertises et contre-expertises se succédèrent jusqu’à ce qu’il soit établi que le fameux buste était une production récente et que les caractères – sans doute tirés de l’astrologie – n’étaient pas plus chinois qu’égyptiens. L’engouement pour l’écriture chinoise était encore alimenté par des philosophes, comme Wilkins et Leibniz, qui voyaient en elle un possible chemin vers une écriture universelle, libre de tout rapport avec une langue particulière, proche du monde des idées, ce que semblait garantir son système idéographique, une conviction bien ancrée à la Renaissance à propos de l’écriture hiéroglyphique.

Bonaparte devant le Sphinx, Jean-Léon Gérôme, 1886. Wikimedia

Le XVIIIe siècle fut aussi l’époque où se constituèrent les premières grandes collections d’objets égyptiens et où parurent les premiers catalogues de référence. Si les progrès ainsi réalisés sont bien réels, c’est l’expédition d’Égypte, emmenée par le jeune général Bonaparte à la fin du siècle, qui renouvela les connaissances sur l’Égypte ancienne. Un événement fortuit allait enfin permettre de percer le mystère des hiéroglyphes. Au mois de juin 1799, fut découverte à Rosette une stèle d’époque ptolémaïque, contenant un décret promulgué en 196 av. J.-C. par le clergé de Memphis en trois versions différentes : égyptien de tradition, en écriture hiéroglyphique, démotique et grecque.

La course au déchiffrement

L’intérêt de ce document fut assez vite réalisé. Dans cette véritable course au déchiffrement qui allait s’étaler sur un peu plus de vingt ans, les principaux compétiteurs furent Sylvestre de Sacy, Johan David Åckerblad, Thomas Young, et bien sûr Jean-François Champollion.

Dessin publié dans la Description de l’Égypte, représentant la partie supérieure de la pierre de Rosette (1809). Wikimedia

Champollion se distinguait de ses prédécesseurs par son approche immersive de la culture égyptienne et sa connaissance approfondie du copte. Il montra d’abord que l’hiératique et le démotique étaient des formes cursives de l’écriture hiéroglyphique. Les rapports structurels entre ces écritures lui permirent d’entrevoir la dimension phonographique de l’écriture hiéroglyphique et donc l’existence de signes phonétiques en plus des signes idéographiques qu’il pensait jusqu’alors composer la totalité du système.

C’est cette découverte que l’on retient comme le « déchiffrement », avec le 27 septembre 1822 comme date symbolique. Grâce à sa position dans un cartouche sur la Pierre de Rosette, Champollion parvint ainsi à repérer et à lire le nom, écrit phonétiquement, de Ptolémée, qu’il compléta plus tard par celui de Cléopâtre, qui apparaissait sur un autre monument. C’est dans son Précis du système hiéroglyphique, paru en 1824, qu’il apporta la preuve définitive que l’écriture égyptienne n’était pas uniquement composée de signes d’idées. Dans cet essai, il dénombrait 864 signes hiéroglyphiques distincts qui composent un système complexe : « une écriture tout-à-la-fois figurative, symbolique et phonétique ». De retour en France après une expédition en Égypte, il se vit confier en 1831 la chaire d’Archéologie égyptienne au Collège de France, créée tout exprès, qui marqua ainsi les débuts de l’égyptologie académique.


A voir au Grand Curtius de Liège jusqu’au 22/05/2022, l’exposition : « Les hiéroglyphes avant Champollion, Depuis l’Antiquité classique jusqu’à l’Expédition d’Égypte ».

Jean Winand, Premier vice-recteur et professeur d’égyptologie, Université de Liège

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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