Liban la révolte sans révolution, Saïd Chaaya

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A l’occasion de la parution du récent ouvrage du livre du Dr. Saïd Chaaya, « Liban la révolte sans révolution » , aux éditions Masadir à Philadelphia 2021, nous partageons avec nos lecteur les prémices et les conditions qui ont permis ce recueil de lettres.


Dr. Saïd Chaaya, vous venez de publier un livre de plus de 250 pages, dont le titre annonce déjà un programme, sur lequel nous reviendrons, « Liban la révolte sans révolution » . Dans quelles conditions ce livre a-t-il été écrit ?

Vous aurez remarqué, ce qui est noté sur la dernière page, que ce livre a été imprimé en juillet 2021. Il a donc été publié et proposé aux lecteurs quelques jours avant le 4 août.

Cette date, qui résonne amèrement dans le cœur de tous les Libanais, est significative. En fait, tous les chapitres de cet ouvrage, sauf c’est-à-dire l’introduction et la conclusion qui ont été rédigées à la toute fin du mois de juillet, ont été écrits sur un long temps.

Il s’agissait, à l’origine, de lettres que j’ai adressées à des amis de novembre 2019, alors que se produisaient les premiers événements de la révolte qui a secoué et continue de secouer notre pays, jusqu’en juin 2021, soit une douzaine de jours avant que le pape François déclare le Liban « trésor de spiritualité et de civilisation. »

J’étais alors en France, et c’est de là que j’observais ce qui se passait sur ma terre natale, pour laquelle je nourris un profond amour. Vingt-deux de ces lettres sont maintenant rassemblées dans ce volume. À vrai dire, lorsque j’envoyais les premières, je ne pensais nullement à les éditer en un livre. Mais au fil du temps, nombreux parmi mes correspondants sont ceux qui ont fait pression sur moi, m’assurant que mes propos ne manqueront pas d’intéresser un plus large cercle de lecteurs, Libanais et étrangers.

D’où, selon vous, naît un tel intérêt pour ce que vous écrivez dans vos lettres devenues un livre ? Y aurait-il donc un message, que vous tiendriez à faire passer ?

Disons les choses sans détours : je pense que la révolte est insuffisante.

Oh certes ! Elle est le fait de Libanais qui ont en vue le bien du Liban garant de leur bien-être, je veux dire de leur bien vivre autant que de leur bien espérer. Certes, je vis la plupart du temps à Paris, mais j’ai suivi et vécu ce tournant historique au Liban d’une manière intense.

Toutefois, viscéralement je suis Libanais, et je pourrais presque dire que je vis par procuration au Liban, sans que cela ne soit un rêve vite évanoui. Pour cette raison, en tout cas, je veux à ma manière intervenir du milieu des bouleversements, qui agitent notre pays. Je reste attentif aux soubresauts de la révolte. Je me sens proche de la jeunesse libanaise, qui veut autre chose que ce qui lui est désormais proposé. J’admire son dévouement et bien plus à la cause commune. Vous avez lu les pages que je consacre à la mémoire de George Zreik. Mais la révolte ne suffit pas. Ce qu’il faut, c’est une révolution !

Une révolution ! Est-ce un programme politique et économique, que vous présentez dans votre livre ?

Tout, bien sûr, est politique, dès lors que l’on envisage l’État, l’organisation et la gestion de la cité, mais aussi la pratique du pouvoir, appelé à en diriger les citoyens. Je trouve très éclairant ce que dit de la politique la dernière édition, en cours, du Dictionnaire de l’Académie française. Elle y est, en effet, définie en peu de mots, mais ils sont forts : « Art, manière de diriger, en vue du bien commun, toutes les activités d’une société. »

L’art et la manière d’abord, ce qui exclut toute brutalité ; en vue du bien commun ensuite, autrement dit sans le réserver à une élite autoproclamée ; et cela enfin au moyen du travail et du dynamisme de tous ceux qui y goûtent une communauté de vie. Cela étant dit, ai-je établi un programme politique et économique ?

Un, oui. J’affirme que pour parvenir à voir enfin dans notre pays des hommes et femmes « politiques », comme on dit, faire cette politique-là qui consiste à promouvoir et établir le bien commun à tous, il faut en premier lieu renvoyer ceux qui depuis la fin de la guerre civile n’ont pensé qu’à eux-mêmes en se remplissant les poches, les chasser des fauteuils où ils se trouvent si bien assis, qu’ils ne veulent surtout pas en bouger, pas lever ne serait-ce que le petit doigt pour favoriser une meilleure existence pour tous.

Je les désigne, dans mon livre, d’un mot que j’ai forgé, car il me semble rendre compte de leurs actions égoïstes et perverses : ils sont l’éco-maffia ! Alors, les chasser du pouvoir, politiciens et banquiers antisociaux ? Refuser aux dirigeants religieux de s’arroger les fonctions de chefs de partis politiques ? Oui, mais c’est une révolution !

Dr. Saïd Chaaya, vous êtes historien, formé en Sorbonne à l’École pratique des hautes études. Quelle est la valeur ajoutée, que ce soit un historien qui, comme vous le faites, écrit l’histoire du temps présent, invitant à dépasser la révolte pour aller jusqu’à la révolution ?

On connaît bien, en France, la question qu’au soir du 14 juillet 1789 le roi Louis XVI pose à l’annonce des événements de la journée et de la prise de la Bastille : « Mais, c’est une révolte ? », et la réponse que lui fit le duc de La Rochefoucauld-Liancourt : « Non, Sire, c’est une révolution ! »

En répondant ainsi, le grand maître de la garde-robe a montré avoir compris l’importance symbolique de la journée qui s’achevait et des faits qui s’y sont déroulés. Le duc a parlé, oserais-je dire, en historien. Car l’histoire n’est pas seulement l’étude érudite du passé, pas même en ce que ce passé est capable d’éclairer le présent en montrant pourquoi et comment on en est venu à l’état actuel des choses.

L’histoire est aussi, et peut-être même avant tout, un regard poser sur l’à venir, une manière de préparer ce qui va advenir, afin que l’avenir ne soit pas brouillard et malheur. Pour cette raison, lorsque par exemple je m’arrête dans mon livre à la question des frontières du Liban, terrestres et maritimes, mon problème est moins d’expliquer comment elles ont été tracées, que d’entrevoir ce qui pourrait bien arriver si nous abandonnions nos positions sur notre domaine maritime avec les richesses qu’il renferme et que notre voisin veut nous voler.

Un long chapitre du livre, intitulé « Mon testament à tous les Libanais au Liban et dans les pays de la diaspora », constitue le pivot de ma réflexion. J’y énonce vingt propositions, élaborées au printemps 2020, conduisant à ce que j’espère être un examen de conscience pour tous mes lecteurs et même pour tous nos concitoyens, apte à les convaincre et à les entraîner à prendre à bras le corps l’intérêt premier du pays. Leurs enfants et petits-enfants un jour leur en sauront gré.

Qu’on me comprenne bien, il s’agit non seulement de faire une révolution politique, mais bien au-delà il nous faut une révolution des mentalités voire une révolution socio-économique, afin de permettre au pays de perdurer. Je veux continuer de croire que les Libanais sont capables de prendre leur destin en main, de rejeter l’éco-mafia, d’être animés par un goût profond de l’indépendance et de la liberté.

Depuis quelques semaines, nous avons un nouveau gouvernement présidé par M. Najib Mikati. Sommes-nous enfin sur la bonne voie ?

Malheureusement, non. Nous constatons en effet, que son nom figure dans les Pandora Papers, parmi ceux de personnalités libanaises et étrangères accusées ou soupçonnées d’évasion fiscale.

Comment un Premier Ministre, partie prenante de l’éco-mafia qui gouverne le pays depuis si longtemps, peut-il être subitement un recours considéré par certains comme le sauveur ? Nous ne pouvons faire aucune réforme avec des outils anciens, ceux qui ont servi à conduire le pays à la faillite, ou plus exactement à la faillite au seul profit de la mafia politique économique et religieuse. J’ai envie ici de citer l’Évangile : « On ne met pas non plus du vin nouveau dans de vieilles outres, autrement, les outres se rompent, le vin se répand et les outres sont perdues, mais on met le vin nouveau dans des outres neuves, et l’ensemble se conserve. »

Suis-je autorisé à dire à propos du gouvernement de M. Mikati, que je suis plus que dubitatif ? Je l’ai expliqué, la révolution nécessaire implique que le pouvoir soit ôté à tous ceux qui depuis tant d’années n’ont agi et traité les affaires que dans leur propre intérêt. Peut-on avoir confiance en quelqu’un, accusé par un procureur d’implication dans des malversations financières, et soutenu par les détenteurs d’un pouvoir confessionnel qui ne devrait plus avoir lieu d’être, qui ont eu l’habileté machiavélique de s’entendre in extremis pour le porter à la tête du gouvernement ? Je crains que non, et c’est là un euphémisme, vous l’avez compris !

J’expliquais, il y a un instant, que l’histoire c’est déjà comprendre les jours à venir. Je suis persuadé que tant que l’éco-mafia tiendra les rênes, l’attelage ira au fossé. J’édite, dans mon livre, deux textes, courts mais stimulants, de deux grands Libanais, l’émir Mohammad Arslan, savant et caïmacan des Druzes, et Boutros al-Boustani, acteur essentiel de la Nahda. Le premier souligne les causes de désorganisation (déjà !) du Liban en 1863, le second en appelle au mouvement illimité de l’esprit, la raison humaine. Ils sont d’une brûlante actualité…

Dans quelques jours, les Libanais se réuniront pour le 2e anniversaire de la révolte d’octobre 2019. A-t-elle a été utile ?

Rien n’a vraiment changé sur la scène politique. Nous constatons parmi d’autres choses une paupérisation de la population ; un barrage empêchant toutes les investigations relative à l’explosion du port ; l’impunité pour les voleurs et les malhonnêtes de tout genre. Le pays se vide de ses forces vives. C’est un exode, qui ne dit pas son nom… Il me semble cependant, que retentit la sirène annonçant la fin inexorable de la République mafieuse et de tous ses symboles, qui ont duré plus de trente ans. C’est aussi sans aucun doute la fin de l’État sous sa forme actuelle, la fin c’est-à-dire du consensus dans toute affaire et des divisions qui empêchent d’avancer, mais je ne pense pas du tout que ce soit la fin du Liban. La révolte ne peut qu’appeler la révolution.


Dr. Saïd Chaaya, quels sont maintenant vos projets éditoriaux ?

J’ai plusieurs ouvrages en chantier. Mon livre sur Beyrouth au XIXe siècle m’ayant valu une appréciable notoriété, celui que j’ai publié ensuite de la correspondance de Girgi Dimitri Sursock et Martin Hartmann a été si bien distribué, que j’en prépare actuellement la seconde édition.

J’ai en outre en cours la mise au point de mon important ouvrage sur la franc-maçonnerie au Liban au XIXe siècle et son rôle dans la Nahda et dans la lutte contre l’intolérance et le fanatisme, qui devrait être publié début 2022. J’ai d’autre part rassemblé une large documentation sur une famille levantine, mais cela reste encore confidentiel et je n’en dis pas davantage ! Peut-être nous rencontrerons-nous à nouveau, bientôt, pour parler de ces livres.

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Jinane Chaker-Sultani Milelli est une éditrice et auteur franco-libanaise. Née à Beyrouth, Jinane Chaker-Sultani Milelli a fait ses études supérieures en France. Sociologue de formation [pédagogie et sciences de l’éducation] et titulaire d’un doctorat PHD [janvier 1990], en Anthropologie, Ethnologie politique et Sciences des Religions, elle s’oriente vers le management stratégique des ressources humaines [diplôme d’ingénieur et doctorat 3e cycle en 1994] puis s’affirme dans la méthodologie de prise de décision en management par construction de projet [1998].