Depuis Tyr, au cœur d’un Liban-Sud toujours exposé aux frappes israéliennes et aux tensions autour de l’avenir des armes du Hezbollah, le premier ministre Nawaf Salam a donné vendredi 21 août une portée politique au déploiement de l’armée. Devant les militaires, il a affirmé que leur présence dans le Sud ne constituait pas un simple déploiement sécuritaire, mais matérialisait le retour de l’État, de sa souveraineté et de son autorité. Son discours lie directement trois dossiers que le gouvernement cherche à faire avancer simultanément : le renforcement de l’armée libanaise, le rétablissement du monopole étatique sur les décisions de guerre et de paix et l’extension de l’autorité publique à l’ensemble du territoire.
Les mots choisis à Tyr dépassent ainsi le traditionnel hommage gouvernemental aux forces armées. Dans une région où la question de l’autorité militaire reste au centre du rapport entre l’État et le Hezbollah, Nawaf Salam a défini le déploiement de l’armée comme l’un des instruments d’une transformation institutionnelle. Son message repose sur une équation simple : le Liban ne peut recouvrer sa souveraineté sans État capable d’agir, et cet État ne peut exercer son autorité sans une armée nationale unique et forte.
À Tyr, Salam lie directement armée et souveraineté
« Le sens de votre présence dans le Sud n’est pas seulement celui d’un déploiement militaire, mais celui de la présence de l’État », a déclaré Nawaf Salam en s’adressant aux soldats.
La phrase constitue le cœur politique de son intervention. Le premier ministre a poursuivi en affirmant que chaque position où se déploie l’armée devient un endroit où l’État récupère « sa souveraineté, son autorité et son prestige ».
Cette formulation donne au contrôle territorial une dimension institutionnelle. Dans la lecture présentée par le chef du gouvernement, il ne suffit pas que des soldats libanais soient physiquement présents dans le Sud. Leur déploiement doit signifier que la chaîne de décision revient à l’État et à ses institutions.
Salam a explicitement relié cette logique à la question de la guerre et de la paix. Il a déclaré vouloir que le Sud, comme l’ensemble du Liban, soit placé sous l’autorité d’un État unique et que les citoyens puissent y vivre en sécurité parce qu’une armée nationale les protège.
Il a ensuite fixé l’objectif politique : le pays doit retrouver la stabilité avec la récupération, par l’État et ses institutions constitutionnelles, de la décision de guerre et de paix.
Dans le contexte libanais, cette dernière formule est particulièrement lourde. Elle touche directement au débat sur l’existence d’une capacité militaire du Hezbollah indépendante de la chaîne de commandement de l’État, sans que Salam ait besoin de nommer le mouvement dans cette partie de son intervention.
« Une seule armée forte »
Le premier ministre a formulé son raisonnement sans ambiguïté : « La restauration de la souveraineté ne peut se faire qu’en construisant un État capable, et il ne peut y avoir d’État capable sans une seule armée forte. »
Le choix du singulier est politiquement significatif.
Depuis des années, les autorités libanaises affirment leur soutien à l’armée tout en évitant parfois de transformer cette position en doctrine explicite sur l’unicité de la force armée. Le discours de Tyr s’inscrit au contraire dans la ligne défendue par le gouvernement : la reconstruction de l’État passe par l’exercice effectif de ses prérogatives sécuritaires et militaires.
Cela ne signifie pas que le discours de vendredi règle la question des armes du Hezbollah. Le problème dépasse une déclaration gouvernementale et implique des équilibres politiques internes, des considérations sécuritaires ainsi que le rapport de force régional avec Israël et l’Iran.
Mais Nawaf Salam définit clairement la destination recherchée par son gouvernement : un territoire placé sous une autorité étatique unique et une décision de guerre et de paix relevant des institutions constitutionnelles.
La nuance est importante. Le premier ministre ne présente pas le renforcement de l’armée comme une simple amélioration de ses capacités opérationnelles. Il le place au centre d’un projet de reconstruction du pouvoir public.
Le Sud donne à ce discours une portée particulière
Prononcées à Beyrouth, ces déclarations auraient déjà eu une dimension politique. Prononcées à Tyr, elles acquièrent une signification supplémentaire.
Le Sud demeure le territoire où la question du monopole de la force est la plus directement confrontée à la réalité militaire. L’armée doit y étendre son déploiement alors que les attaques israéliennes se poursuivent et que plusieurs dossiers sécuritaires restent ouverts.
Salam a d’ailleurs reconnu devant les militaires la difficulté de leur mission. Il a dit mesurer les défis auxquels ils sont confrontés et les charges qu’ils supportent alors que les attaques israéliennes continuent.
Cette mention permet au chef du gouvernement de placer son discours sur deux niveaux qui pourraient autrement apparaître contradictoires.
D’un côté, il affirme que l’État doit récupérer pleinement son autorité militaire. De l’autre, il rappelle que cette armée est appelée à se déployer dans un territoire toujours soumis à des actions israéliennes. La souveraineté qu’il revendique doit donc s’exercer à la fois face aux armes situées en dehors de l’autorité de l’État à l’intérieur du pays et face aux atteintes israéliennes au territoire libanais.
Cette double contrainte explique une grande partie de la difficulté du dossier.
Déployer l’armée ne suffit pas
Le discours de Tyr soulève cependant une question matérielle immédiate : un monopole étatique de la force exige des capacités correspondant aux responsabilités transférées à l’armée.
Déployer davantage de soldats ne suffit pas si l’institution ne dispose pas des effectifs, des équipements, du renseignement, de la mobilité, des infrastructures et des ressources financières nécessaires pour tenir durablement le terrain.
Nawaf Salam en a fait l’un des axes de son intervention.
Il a assuré que le renforcement de l’armée n’était ni un élément secondaire du programme gouvernemental ni une question purement technique. Il s’agit, selon lui, d’un « choix stratégique » placé au cœur du projet de restauration de l’État.
Son gouvernement cherche pour cette raison à mobiliser le soutien arabe et international afin de développer les capacités humaines de l’armée, moderniser ses équipements et améliorer les conditions économiques et sociales de ses membres.
Cette dernière dimension est essentielle.
Une institution militaire ne repose pas uniquement sur ses armes. La crise économique libanaise a fortement affecté les rémunérations du secteur public et le pouvoir d’achat des militaires. Maintenir une armée capable d’assumer des responsabilités croissantes nécessite donc aussi de stabiliser les conditions de vie de ses personnels.
Le gouvernement se trouve ainsi devant une équation financière : il veut confier davantage de missions à l’armée au moment où l’État dispose encore de ressources limitées.
Le soutien international devient une condition de la stratégie
La recherche de financements et d’équipements étrangers n’est donc pas périphérique. Elle conditionne en partie la crédibilité du projet gouvernemental.
Plus l’armée remplace d’autres acteurs armés ou des mécanismes internationaux dans certaines fonctions de sécurité, plus ses besoins augmentent.
Cette question devient encore plus importante dans la perspective de l’évolution de la présence internationale au Liban-Sud. L’armée doit progressivement être capable d’assumer une part plus importante de la surveillance territoriale et de la sécurité, alors que l’avenir de la FINUL est désormais inscrit dans un calendrier de transition.
Les partenaires internationaux du Liban se retrouvent dès lors face à une logique simple. S’ils demandent à l’État libanais d’exercer davantage son monopole de la force, ils doivent également contribuer à donner à son armée les moyens d’assumer cette responsabilité.
Le soutien étranger peut prendre plusieurs formes : équipements, formation, assistance technique, infrastructures, financement de certains besoins ou amélioration des conditions sociales des militaires.
Mais cette dépendance extérieure comporte également une limite. Une armée destinée à incarner la souveraineté ne peut durablement dépendre de financements ponctuels et incertains pour accomplir ses missions essentielles. À terme, la reconstruction des capacités militaires pose donc aussi la question des ressources propres de l’État libanais.
La décision de guerre et de paix, cœur politique du message
Le passage le plus sensible du discours reste celui consacré au retour de la décision de guerre et de paix entre les mains de l’État et de ses institutions constitutionnelles.
Cette formule touche au fond du problème libanais depuis plusieurs décennies.
Un État souverain revendique normalement le monopole de la décision d’engager la force militaire. Cette prérogative ne signifie pas seulement posséder une armée nationale. Elle suppose qu’aucun autre acteur ne puisse engager le pays dans une confrontation armée selon une chaîne de décision indépendante.
Au Liban, cette question renvoie directement au Hezbollah.
Le mouvement dispose d’une organisation militaire distincte de l’armée et justifie historiquement ses armes par la résistance à Israël. Ses adversaires considèrent au contraire que cette capacité prive l’État d’une prérogative souveraine fondamentale.
Le discours de Salam ne développe pas à Tyr les modalités permettant de résoudre cette contradiction. Il fixe en revanche le principe auquel le gouvernement rattache son action : la décision militaire stratégique doit revenir aux institutions constitutionnelles.
La différence entre l’objectif et sa mise en œuvre reste considérable.
Faire passer le principe du monopole étatique de la force d’une déclaration politique à une réalité territoriale suppose des décisions sur les armes, les infrastructures militaires, les chaînes de commandement et les responsabilités sécuritaires. Cela suppose également que l’armée puisse occuper durablement les espaces concernés sans créer un vide sécuritaire.
C’est précisément pourquoi Salam lie systématiquement restauration de la souveraineté et renforcement de l’institution militaire.
Salam insiste sur la cohésion de l’armée
Le premier ministre a consacré une autre partie importante de son intervention à un risque intérieur : la politisation et la fragmentation confessionnelle de l’armée.
Il a appelé les militaires à préserver l’unité de leur institution, à ne pas permettre aux « passions de la politique » de les diviser et à empêcher le confessionnalisme de pénétrer leurs rangs. Il leur a demandé de ne reconnaître comme références que la Constitution et la loi.
Le message prend tout son sens dans un pays où les grandes crises politiques se superposent régulièrement aux divisions communautaires.
Pour Salam, la force de l’armée ne repose donc pas uniquement sur son armement, ses équipements ou ses effectifs. Elle dépend aussi de sa cohésion interne.
Il présente l’institution militaire comme l’un des rares espaces où les Libanais se rencontrent non en tant que membres de communautés ou habitants de régions différentes, mais comme citoyens d’un même pays.
Cette cohésion devient encore plus importante si l’armée est appelée à jouer un rôle croissant dans des dossiers politiquement sensibles. Une institution perçue comme alignée sur un camp perdrait une partie de sa capacité à incarner l’autorité commune de l’État.
Une « présence de l’État » qui devra être mesurée sur le terrain
Le discours de Tyr fournit ainsi une définition particulièrement exigeante du rôle que le gouvernement veut attribuer à l’armée.
Si chaque position militaire doit représenter un retour de la souveraineté, la réussite ne pourra pas être évaluée uniquement au nombre de soldats ou de postes déployés.
Il faudra regarder ce que l’État contrôle effectivement autour de ces positions : circulation des armes, infrastructures militaires, accès au territoire, sécurité de la population et capacité des institutions à prendre puis faire appliquer leurs décisions.
C’est là que le message politique de Nawaf Salam rencontrera son test le plus difficile.
L’armée libanaise conserve une forte légitimité institutionnelle, mais elle doit opérer avec des moyens limités dans un environnement où les rapports de force dépassent largement ses capacités propres. Israël continue ses opérations au Liban, tandis que le dossier des armes du Hezbollah demeure au cœur du débat intérieur et régional.
Le gouvernement affirme néanmoins que ces contraintes ne modifient pas son objectif. Salam l’a résumé à Tyr en faisant du renforcement de l’armée un « choix stratégique », et non une mesure administrative parmi d’autres.
La prochaine étape consistera donc à mesurer l’écart entre cette doctrine et sa traduction concrète. Dans le Sud, chaque nouveau déploiement de l’armée sera désormais évalué à l’aune du critère fixé vendredi par le premier ministre lui-même : non pas simplement savoir si des soldats libanais sont présents, mais déterminer si leur présence signifie effectivement que l’État est revenu.



