Quand la culture devient un dossier de sécurité nationale
Le ministre de la Culture Ghassan Salamé a résumé le problème en des termes inhabituels pour une administration culturelle : la guerre a placé son ministère devant un « test existentiel ». La formule ne concerne pas seulement la conservation de monuments anciens. Dans le Sud-Liban, où les frappes, les destructions et les déplacements de population touchent directement le territoire, protéger un site archéologique ou patrimonial revient aussi à protéger une partie de la mémoire matérielle du pays. Le patrimoine cesse alors d’être un dossier réservé aux musées et aux spécialistes. Il devient une question de souveraineté, d’identité et de droit international.
Cette lecture a conduit le ministère à rechercher ce que Ghassan Salamé décrit comme la forme de protection la plus élevée disponible dans le droit international. La démarche a abouti, au début du mois d’avril 2026, à la convocation d’une réunion d’urgence du Comité du patrimoine mondial. Ce comité comprend 21 États. Il a adopté à l’unanimité une décision plaçant 73 sites archéologiques et patrimoniaux libanais sous un régime de protection renforcée.
Le chiffre de 73 est important, mais il ne doit pas masquer le sens de la démarche. Le ministère ne s’est pas contenté de demander une déclaration de soutien à la culture libanaise. Il a cherché à faire entrer des sites déterminés dans un dispositif juridique international plus protecteur. Autrement dit, la diplomatie culturelle a été utilisée comme un instrument de réduction du risque en temps de guerre.
Une bataille diplomatique menée pendant que le Sud restait sous le feu
La démarche s’inscrit dans une séquence où le patrimoine du Sud ne pouvait plus être traité comme un dossier ordinaire. Les combats et frappes ont exposé des localités anciennes, des bâtiments historiques, des sites archéologiques et des paysages culturels à des destructions directes ou indirectes. Même lorsqu’un monument n’est pas visé, une explosion à proximité peut endommager une structure fragile, provoquer des fissures, détruire des archives locales ou rendre impossible l’entretien d’un site.
Le déplacement des habitants crée un autre danger. Un patrimoine abandonné pendant des mois est plus vulnérable aux intempéries, aux pillages, aux travaux non contrôlés et à la dégradation. La protection d’un site ne consiste donc pas seulement à empêcher une bombe de le toucher. Elle suppose aussi de préserver son environnement, de maintenir une documentation et de permettre aux institutions libanaises d’y accéder.
Le ministère a choisi de répondre sur le terrain où il disposait d’un levier : le droit et les institutions culturelles internationales. Ghassan Salamé présente cette démarche comme une « diplomatie culturelle », c’est-à-dire l’utilisation des réseaux, conventions et organismes consacrés au patrimoine pour obtenir une protection que le seul rapport de force militaire ne permet pas de garantir.
Le rôle décisif d’un comité de 21 États
Le passage par le Comité du patrimoine mondial donne à l’initiative une portée particulière. La décision n’a pas été prise par une seule administration étrangère ou par une organisation non gouvernementale. Elle a été adoptée à l’unanimité par les 21 États membres du comité réunis en urgence. Cette unanimité donne au Liban un argument diplomatique supplémentaire lorsqu’il signale une menace pesant sur un site protégé.
Le vote ne crée cependant pas une barrière physique autour des monuments. Aucun mécanisme culturel international ne peut empêcher matériellement une frappe comme le ferait un système de défense. Sa force est d’une autre nature : il identifie officiellement les biens concernés, élève leur statut de protection et augmente le coût juridique et diplomatique d’une atteinte qui leur serait portée.
Cette distinction est essentielle pour éviter de présenter la protection internationale comme une garantie absolue. Le patrimoine mondial a déjà été détruit dans de nombreux conflits malgré les conventions. Mais l’existence d’un statut formel facilite la documentation d’une violation, renforce les démarches diplomatiques et peut peser dans l’établissement ultérieur des responsabilités.
Soixante-treize sites : une liste qui transforme des lieux en dossier international
Le corpus disponible confirme le nombre de 73 sites et leur placement sous protection renforcée, mais il ne fournit pas la liste nominative complète de ces 73 biens. Il serait donc imprudent d’inventer une cartographie détaillée ou d’attribuer ce statut à un monument particulier sans document supplémentaire. Ce que les éléments permettent d’établir est que la démarche vise des sites archéologiques et patrimoniaux libanais et que la guerre dans le Sud constitue le contexte central de l’action du ministère.
Cette limite documentaire est importante. Dans un sujet de patrimoine, la précision des listes compte juridiquement. Un site situé à quelques centaines de mètres d’un autre peut ne pas disposer du même statut. L’article ne peut donc pas substituer une liste supposée à la décision officielle. Le fait que le ministère cherche désormais à élargir encore la protection montre d’ailleurs que tous les sites ne relèvent pas du même régime.
La sélection de 73 lieux signifie néanmoins que le Liban a constitué un dossier suffisamment structuré pour convaincre les membres du comité de la nécessité d’une mesure collective. Cela suppose un travail de documentation, d’identification et d’argumentation diplomatique. La culture devient ainsi un domaine où l’administration doit savoir produire des preuves et des dossiers avec la même rigueur que dans une négociation politique.
Protection renforcée et patrimoine en péril : deux démarches différentes
Le ministère ne considère pas la décision d’avril comme l’aboutissement de sa stratégie. Ghassan Salamé indique qu’il travaille désormais à faire inscrire certains sites libanais déjà présents sur la Liste du patrimoine mondial sur la Liste du patrimoine mondial en péril. Les deux démarches ne doivent pas être confondues. Elles répondent à des logiques différentes, même si elles poursuivent un objectif commun de protection.
L’inscription sur la liste du patrimoine en péril signale qu’un bien reconnu au niveau mondial est confronté à des menaces graves nécessitant une attention exceptionnelle. Pour le Liban, obtenir ce statut pour des sites exposés par la guerre permettrait d’attirer davantage l’attention internationale, de renforcer la surveillance de leur état et de faciliter la mobilisation autour de leur sauvegarde.
Le choix comporte aussi une dimension symbolique. Inscrire un bien en péril revient à reconnaître publiquement que sa conservation ne peut plus être considérée comme normale. Le ministère semble néanmoins estimer que le bénéfice protecteur et la visibilité internationale l’emportent sur la crainte de donner une image de vulnérabilité.
Pourquoi le Sud est aussi une bataille d’identité
Ghassan Salamé relie explicitement la protection du patrimoine à une bataille sur l’identité du Liban et, plus particulièrement, sur l’identité du Sud. Cette formulation mérite d’être prise au sérieux. Un territoire n’est pas seulement défini par une ligne frontalière. Il l’est aussi par ses villages, ses lieux de culte, ses vestiges, ses bâtiments, ses traditions et les traces laissées par les générations successives.
La destruction patrimoniale produit donc un effet qui dépasse la perte esthétique. Lorsqu’un bâtiment historique disparaît, c’est une preuve matérielle de continuité qui disparaît avec lui. Dans les zones où la population est déplacée, préserver les lieux peut contribuer à maintenir le lien entre les habitants et leur territoire jusqu’à leur retour.
Cette dimension explique pourquoi la diplomatie culturelle peut devenir une composante de la politique nationale. Faire reconnaître internationalement la valeur d’un site, c’est aussi inscrire son existence dans des archives, des décisions et des obligations qui dépassent le conflit immédiat. Même si la protection n’arrête pas physiquement les armes, elle empêche que la destruction puisse être traitée comme un événement sans mémoire ni documentation.
La Jordanie comme tribune pour expliquer la stratégie libanaise
Ghassan Salamé a exposé cette politique à Amman lors d’une visite officielle en Jordanie. Invité à donner une conférence intitulée « La diplomatie culturelle : réussit-elle là où la politique échoue ? », il a choisi de présenter la protection du patrimoine libanais comme un exemple concret de ce que la culture peut obtenir lorsque les canaux politiques classiques sont limités.
La conférence s’est tenue au siège de l’ambassade du Liban, à l’invitation de l’association libano-jordanienne et sous la supervision de l’ambassadrice Brigitte Tawk. Parmi les personnalités présentes figuraient Lakhdar Brahimi, ancien responsable international, Marwan Muasher, ancien ministre jordanien des Affaires étrangères, ainsi que la princesse Wijdan Al-Hashemi, présidente du conseil d’administration du Musée national des beaux-arts, aux côtés de responsables, diplomates et acteurs culturels.
Le choix d’Amman n’est pas anodin. Il permet de replacer le patrimoine libanais dans un environnement régional où plusieurs pays ont eux-mêmes été confrontés à la destruction, au trafic ou à la mise en danger de biens culturels. La diplomatie culturelle fonctionne aussi par la création de coalitions de compréhension : convaincre d’autres États que la protection d’un site libanais relève d’un intérêt patrimonial partagé.
Des rencontres qui prolongent le travail technique
En marge de sa visite, Ghassan Salamé a rencontré Haifa Najjar, présidente de la commission de la culture et de la jeunesse au Sénat jordanien, ainsi que Michel Nazzal, président de la commission du tourisme et des antiquités. D’autres rencontres avec des ministres jordaniens étaient prévues. Ces échanges montrent que la diplomatie culturelle ne se limite pas aux grandes enceintes multilatérales.
Les parlementaires, responsables des antiquités, musées et ministères peuvent jouer un rôle dans la constitution de soutiens, le partage d’expertise et la préparation de futures décisions. Un dossier soumis à une organisation internationale se construit souvent bien avant le vote, par une série de contacts bilatéraux où les arguments techniques et politiques sont expliqués.
Pour le Liban, cette méthode est particulièrement utile parce que ses moyens financiers et militaires sont limités. Le patrimoine est un domaine où il peut transformer une faiblesse matérielle en dossier juridique et diplomatique, à condition de disposer d’une documentation précise et d’un réseau d’appuis.
Une protection qui devra être accompagnée d’un inventaire des dégâts
Le statut international ne dispense pas le Liban de son propre travail. Après chaque épisode de violence, les autorités culturelles doivent être capables de documenter l’état des sites : photographies, relevés, description des dommages, localisation et estimation des interventions nécessaires. Sans inventaire fiable, il devient difficile de prouver qu’une dégradation est liée à un événement déterminé ou de préparer une restauration.
Cette exigence est d’autant plus importante dans le Sud que l’accès à certaines zones reste dangereux ou impossible. Les équipes patrimoniales peuvent ne pas être en mesure d’inspecter immédiatement un site après une frappe. Il faut donc prévoir des méthodes de documentation à distance, recueillir des images disponibles et conserver les informations jusqu’à ce qu’une inspection physique soit possible.
Le corpus ne donne pas de bilan complet des dommages subis par les 73 sites ni le coût de leur restauration. Il serait donc artificiel d’avancer un montant global. Cette absence de chiffre constitue elle-même un enjeu : la prochaine étape de la protection devra passer par une évaluation détaillée, site par site, lorsque les conditions de sécurité le permettront.
Le droit international ne remplace pas la reconstruction
Obtenir un statut protecteur est une première bataille. Restaurer un patrimoine endommagé en est une autre. Les interventions sur un monument ancien exigent des spécialistes, des matériaux adaptés, des études préalables et parfois des années de travail. Une reconstruction rapide utilisant des techniques modernes peut elle-même détruire la valeur patrimoniale que l’on cherche à sauver.
Le Liban devra donc articuler l’urgence et la conservation. Certaines structures peuvent nécessiter un étaiement immédiat pour éviter un effondrement. D’autres doivent être protégées des intempéries. Mais les restaurations définitives ne peuvent être lancées sans diagnostic. La mobilisation internationale peut aider à financer cette expertise, mais elle ne remplace pas les institutions nationales chargées de définir les priorités.
La protection des 73 sites prend alors une dimension économique. Sauver un patrimoine ne signifie pas seulement préserver le passé. Les sites historiques participent au tourisme, à l’activité locale, aux métiers de restauration et à l’image internationale du pays. Leur destruction ajoute donc une perte économique aux pertes culturelles.
Une victoire diplomatique qui ouvre une bataille plus longue
La décision unanime obtenue au début d’avril constitue un résultat diplomatique précis : 73 sites libanais ont été placés sous un régime de protection renforcée. Mais Ghassan Salamé lui-même présente cette avancée comme une étape d’une guerre culturelle qui n’est pas terminée. Le ministère cherche désormais à obtenir un statut supplémentaire pour des biens déjà inscrits au patrimoine mondial et menacés par le conflit.
Le succès réel de cette stratégie dépendra de plusieurs facteurs. Les sites devront être surveillés, les dommages documentés et les violations éventuelles signalées. Le Liban devra maintenir ses contacts diplomatiques, préparer des dossiers techniques et mobiliser les institutions internationales lorsque la restauration deviendra possible. Il devra surtout empêcher que la protection juridique ne reste un titre sans traduction opérationnelle.
Dans un pays où le débat sur le Sud est dominé par les armes, les négociations et les frontières, cette bataille rappelle qu’un territoire peut aussi être perdu par l’effacement de sa mémoire. La protection des sites archéologiques et patrimoniaux ne règle ni la guerre ni l’occupation. Elle cherche à garantir qu’au terme du conflit, les habitants ne retrouvent pas seulement une terre, mais aussi les traces qui racontent pourquoi cette terre est la leur.


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