Des fonds auraient été placés en 2021 dans la banque contrôlée par Antoun Sehnaoui, tandis que des opérations d’investissement se seraient poursuivies après le gel des avoirs
Un nouveau volet de l’affaire Riad Salamé ramène une partie des circuits financiers de l’ancien gouverneur de la Banque du Liban vers Monaco. Selon des informations publiées le 5 octobre par Intelligence Online, une partie importante des fonds soupçonnés d’avoir été détournés par l’ancien gouverneur aurait été placée en 2021 auprès de Banque Richelieu Monaco, établissement appartenant au groupe financier contrôlé par le banquier libanais Antoun Sehnaoui. Plus troublant encore, selon la même enquête, des investissements auraient continué à être réalisés auprès de l’établissement après la saisie des comptes concernés par les autorités.
Ces informations ajoutent une nouvelle pièce à un dossier judiciaire qui dépasse depuis longtemps les frontières du Liban. Depuis plusieurs années, des magistrats européens cherchent à reconstituer la circulation de centaines de millions de dollars provenant notamment des commissions versées par les banques libanaises à Forry Associates, société contrôlée par Raja Salamé, frère de l’ancien gouverneur. Les investigations menées en France, en Suisse, en Allemagne, au Luxembourg, en Belgique et à Monaco ont progressivement permis d’identifier des comptes bancaires, des sociétés et un patrimoine immobilier considérable.
Banque Richelieu Monaco apparaît désormais comme l’un des établissements par lesquels une partie de ces capitaux aurait transité ou aurait été administrée.
Plusieurs comptes liés à Riad Salamé à Monaco
Le dossier ne porte pas simplement sur l’existence d’un compte personnel ouvert par Riad Salamé. Des éléments apparus dans les procédures européennes font état de plusieurs comptes détenus par des sociétés dont l’ancien gouverneur aurait été le bénéficiaire économique. Des procédures récentes évoquent notamment huit comptes ouverts auprès de Banque Richelieu Monaco et rattachés à des structures liées à Riad Salamé.
Cette distinction est importante. Les grandes fortunes internationales ne détiennent pas nécessairement leurs actifs directement à leur nom. Elles peuvent utiliser des sociétés patrimoniales, des holdings ou d’autres structures juridiques qui apparaissent formellement comme titulaires des comptes. La question déterminante pour les autorités chargées de la lutte contre le blanchiment devient alors celle du bénéficiaire effectif : la personne qui, derrière les sociétés intermédiaires, contrôle réellement les capitaux.
Dans le cas de Riad Salamé, cette question est particulièrement sensible. Pendant près de trente ans, de 1993 à 2023, il a dirigé la Banque du Liban. Son statut faisait de lui une personne politiquement exposée, catégorie pour laquelle les établissements financiers sont soumis à des obligations renforcées de vigilance concernant notamment l’origine du patrimoine et des fonds.
La présence de plusieurs structures liées à l’ancien gouverneur dans une même banque ne constitue pas, en elle-même, la preuve d’une infraction commise par cet établissement. Elle pose néanmoins la question des contrôles effectués au moment de l’ouverture des comptes, puis lors de l’arrivée et de la gestion des capitaux.
L’année 2021 devient centrale
La chronologie révélée est particulièrement importante. Intelligence Online situe en 2021 le placement auprès de Banque Richelieu Monaco d’une partie significative des fonds attribués à Riad Salamé. Or, à cette date, l’ancien gouverneur faisait déjà l’objet d’une attention croissante en Europe.
En France, une enquête préliminaire visant le patrimoine de Riad Salamé et de son entourage avait été ouverte en mai 2021, avant l’ouverture d’une information judiciaire en juillet de la même année. Les investigations portaient notamment sur des soupçons de blanchiment en bande organisée et sur les conditions dans lesquelles un patrimoine considérable avait été constitué en Europe.
Les enquêteurs européens s’intéressaient parallèlement au mécanisme Forry. Pendant des années, les banques libanaises achetant des instruments financiers auprès de la Banque du Liban avaient versé des commissions à Forry Associates. Cette société était contrôlée par Raja Salamé. Les montants concernés sont estimés à plusieurs centaines de millions de dollars.
Le soupçon des enquêteurs est qu’une partie de ces sommes aurait ensuite été redistribuée à travers un ensemble complexe de comptes, sociétés et investissements appartenant ou bénéficiant à Riad Salamé et à son entourage. L’ancien gouverneur a pour sa part contesté les accusations portées contre lui et soutenu notamment que sa fortune provenait de son patrimoine antérieur à son arrivée à la Banque du Liban et de ses investissements.
Le placement allégué d’importantes sommes à Monaco en 2021 prend donc une dimension particulière : il serait intervenu au moment même où les investigations européennes autour du patrimoine de l’ancien gouverneur commençaient à prendre de l’ampleur.
46 millions d’euros gelés à Monaco
Une nouvelle étape intervient en mars 2022. Dans le cadre d’une opération coordonnée entre plusieurs pays européens, les autorités annoncent le gel d’environ 120 millions d’euros d’avoirs liés à l’enquête sur Riad Salamé et son entourage.
Les montants saisis comprennent des biens immobiliers et des comptes bancaires répartis entre plusieurs juridictions. À Monaco, environ 46 millions d’euros sont alors gelés.
Ce montant est considérable. À lui seul, le volet monégasque représente plus du tiers des quelque 120 millions d’euros d’avoirs gelés lors de cette opération européenne.
C’est également à partir de ce moment que les nouvelles révélations deviennent particulièrement sensibles. Selon Intelligence Online, la saisie des comptes n’aurait pas totalement interrompu les opérations financières : Riad Salamé aurait continué à investir auprès de Banque Richelieu Monaco après le gel de ses avoirs.
Cette affirmation doit être interprétée avec prudence. Un gel judiciaire ne signifie pas automatiquement que toute opération de gestion d’un portefeuille devient juridiquement impossible. La portée exacte dépend de la décision prononcée par l’autorité compétente. Certains actifs peuvent arriver à échéance, produire des intérêts ou nécessiter des opérations techniques de gestion sans que leur propriétaire puisse pour autant retirer ou transférer les fonds.
Toute la question est donc de savoir ce que recouvraient exactement les opérations réalisées après la saisie : simple gestion conservatoire d’actifs déjà présents dans les portefeuilles, réinvestissement automatique de liquidités, arbitrages entre différents produits financiers ou nouveaux investissements effectués sur instruction du client ou de ses représentants.
La différence est fondamentale.
Une banque contrôlée par un acteur majeur du secteur bancaire libanais
Le dossier est d’autant plus sensible que Banque Richelieu Monaco n’est pas sans lien avec le système bancaire libanais. Elle appartient à l’ensemble financier développé autour de la Société Générale de Banque au Liban et d’Antoun Sehnaoui.
La SGBL avait acquis en 2018 les activités Richelieu en France et à Monaco, ainsi que Richelieu Gestion. Ces établissements avaient ensuite été regroupés sous Compagnie Financière Richelieu. Antoun Sehnaoui présidait également le conseil d’administration de Banque Richelieu Monaco.
L’affaire met ainsi en présence deux figures importantes du système financier libanais de l’avant-crise : d’un côté Riad Salamé, gouverneur de la Banque du Liban et principal régulateur du secteur bancaire ; de l’autre un groupe bancaire privé libanais ayant développé une activité de gestion de fortune en Europe et à Monaco.
Cette proximité institutionnelle ne permet évidemment pas d’en déduire qu’Antoun Sehnaoui aurait personnellement eu connaissance de l’origine des capitaux ou des opérations effectuées sur les comptes concernés. Aucun élément public ne permet à ce stade d’établir une telle responsabilité personnelle. De même, l’existence de comptes appartenant à un client ultérieurement poursuivi ne signifie pas automatiquement que la banque dépositaire a participé aux infractions qui lui sont reprochées.
Mais elle rend particulièrement importante la question des procédures de conformité appliquées à ces comptes.
Comment contrôler la fortune du gouverneur qui contrôle les banques ?
Le dossier pose en effet un problème particulier au système bancaire libanais. Riad Salamé n’était pas un client ordinaire. Il était le gouverneur de la Banque centrale du pays dont provenait Banque Richelieu Monaco par l’intermédiaire de son actionnariat.
Pendant près de trois décennies, la Banque du Liban a supervisé les établissements bancaires libanais et joué un rôle déterminant dans leur fonctionnement. Les relations entre la Banque centrale, les banques commerciales et leurs principaux actionnaires étaient donc permanentes.
Pour une banque européenne ou monégasque accueillant les capitaux d’un responsable public étranger, le statut de personne politiquement exposée impose précisément une vigilance accrue. Il ne suffit pas de connaître l’identité du client. L’établissement doit pouvoir comprendre l’origine de son patrimoine, celle des sommes transférées et, lorsque les circonstances l’exigent, la justification économique des opérations.
Dans le cas d’un gouverneur de banque centrale disposant d’un patrimoine de plusieurs dizaines ou centaines de millions de dollars, la question de l’origine des fonds devient donc centrale.
Elle l’est davantage encore lorsque les comptes sont détenus à travers plusieurs sociétés.
Le système Forry au centre de l’enquête
Pour comprendre pourquoi ces comptes intéressent autant les enquêteurs européens, il faut revenir au mécanisme qui constitue le cœur financier du dossier Salamé.
Forry Associates, société contrôlée par Raja Salamé, percevait des commissions sur certaines opérations réalisées par les banques commerciales avec la Banque du Liban. Les investigations européennes cherchent depuis plusieurs années à déterminer comment plusieurs centaines de millions de dollars provenant de ces commissions ont ensuite été utilisés.
Le dossier ne concerne donc pas simplement la fortune personnelle d’un ancien gouverneur. Il cherche à répondre à une question beaucoup plus précise : des fonds provenant indirectement d’opérations impliquant la Banque du Liban ont-ils été détournés vers des structures privées contrôlées par Riad Salamé ou son entourage ?
Une fois cette première étape établie ou suspectée, une deuxième commence : suivre l’argent.
C’est ce travail qui conduit les enquêteurs vers les banques suisses, françaises, luxembourgeoises, allemandes et monégasques, mais aussi vers des sociétés immobilières et des structures patrimoniales utilisées pour acquérir ou administrer des actifs.
Banque Richelieu Monaco apparaît dans cette seconde partie de l’histoire : celle de la conservation et de la gestion d’une partie du patrimoine dont les autorités cherchent désormais à déterminer l’origine exacte.
Le point décisif : ce qui s’est passé après le gel
Les nouvelles révélations déplacent toutefois légèrement le centre de gravité du dossier. Jusqu’à présent, l’essentiel de l’attention portait sur la provenance de l’argent et son arrivée dans les banques européennes. La question devient maintenant également celle de la gestion des fonds après l’intervention de la justice.
Si des investissements ont effectivement été poursuivis après la saisie des comptes, il faudra déterminer leur nature, leurs dates et leur mécanisme d’autorisation.
Il faudra surtout savoir qui pouvait encore intervenir sur les portefeuilles.
Riad Salamé lui-même ? Des mandataires ? Des gestionnaires de Banque Richelieu Monaco disposant d’un mandat discrétionnaire ? Des mécanismes automatiques de réinvestissement ? Les réponses à ces questions changeraient profondément l’interprétation des opérations.
Il faudra également comparer ces mouvements aux termes exacts des décisions judiciaires monégasques. Un actif gelé peut continuer à exister économiquement sans pouvoir être soustrait à la justice. La véritable ligne rouge serait donc moins l’existence d’une opération financière que la possibilité de disposer librement des avoirs, de modifier leur propriété, de les transférer ou de contourner l’effet de la saisie.
À ce stade, les informations disponibles ne permettent pas d’affirmer qu’une telle violation a eu lieu.
Une nouvelle branche d’un dossier loin d’être terminé
L’intérêt de ces révélations dépasse finalement les seuls Riad Salamé et Antoun Sehnaoui. Elles montrent combien l’enquête ouverte autour de l’ancien gouverneur est devenue une investigation sur l’ensemble de l’architecture financière utilisée pour déplacer, conserver et investir les capitaux sortis du Liban.
Pendant longtemps, l’affaire a été présentée essentiellement comme celle d’un gouverneur et de son frère. Les investigations européennes montrent progressivement une réalité beaucoup plus complexe : des centaines de millions de dollars ont circulé entre sociétés, comptes bancaires, gestionnaires de fortune et investissements immobiliers dans plusieurs juridictions.
Chaque nouvelle étape pose alors la même question : qui savait quoi, à quel moment, et quels contrôles ont été effectués ?
Dans le cas de Banque Richelieu Monaco, cette interrogation prend désormais une dimension supplémentaire. Il ne s’agit plus seulement de savoir pourquoi des structures liées à Riad Salamé disposaient de plusieurs comptes dans l’établissement et comment l’origine des capitaux avait été vérifiée. Il faut également comprendre comment ces avoirs ont été administrés lorsque la justice européenne a commencé à les saisir.
La réponse pourrait permettre d’éclairer une partie encore mal connue de l’affaire Salamé : non plus seulement la manière dont l’argent aurait quitté le circuit initial, mais ce qu’il est devenu une fois arrivé dans les établissements chargés de le conserver et de le faire fructifier.


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