3 octobre 2026
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Société

Vingt-deux millions de repas depuis 2023 : au Liban, l’aide alimentaire d’urgence devient une infrastructure sociale

Depuis octobre 2023, environ 22 millions de repas chauds ont été distribués au Liban grâce à neuf cuisines mobilisées notamment dans le Sud et la Békaa. Derrière cette réponse humanitaire massive apparaît un enjeu durable : transformer l’aide alimentaire d’urgence en soutien aux familles, à l’économie locale et à la protection sociale.

Neuf cuisines pour répondre à une crise qui refuse de rester temporaire

Environ 22 millions de repas chauds distribués en trois ans : le chiffre donne une mesure inhabituelle de la profondeur des besoins apparus au Liban depuis octobre 2023. Lors d’une rencontre avec le président Joseph Aoun, une organisation humanitaire internationale spécialisée dans l’aide alimentaire a présenté le développement de ses opérations dans le pays. Son dispositif repose notamment sur neuf cuisines et sur des partenariats locaux. Il intervient auprès des populations les plus vulnérables et des personnes déplacées, en particulier dans le Sud et la Békaa. Derrière le volume impressionnant de repas servis se trouve pourtant une question plus importante que la performance logistique. Un mécanisme conçu pour répondre à l’urgence est en train de devenir une infrastructure sociale durable. La différence est fondamentale. Une cuisine humanitaire intervient normalement lorsqu’un choc empêche temporairement une population de se nourrir normalement : guerre, déplacement, catastrophe ou destruction d’un réseau d’approvisionnement. Lorsque le dispositif fonctionne pendant plusieurs années et produit des millions de repas, il ne répond plus seulement au moment de la catastrophe. Il commence à combler les failles d’un système économique et social qui ne permet pas à tous les ménages de retrouver rapidement leur autonomie.

Le chiffre de 22 millions doit cependant être interprété avec prudence. Il s’agit d’un nombre cumulé de repas et non du nombre de personnes différentes ayant reçu une aide. Une même famille peut avoir bénéficié du dispositif pendant plusieurs jours ou plusieurs mois. Il serait donc incorrect de convertir directement ce volume en nombre de bénéficiaires uniques. Il révèle néanmoins l’échelle de l’opération. Répartis sur trois années, 22 millions de repas correspondent à plusieurs dizaines de milliers de portions servies en moyenne chaque jour, même si l’activité a nécessairement varié selon les périodes de conflit et de déplacement. La présence de neuf cuisines montre également que le modèle n’est pas celui d’une distribution ponctuelle de colis importés. Il repose sur une capacité de préparation quotidienne, avec approvisionnement, personnel, cuisson, conditionnement, transport et identification des zones prioritaires. Une cuisine humanitaire de cette nature doit pouvoir augmenter rapidement sa production lorsqu’un déplacement massif survient, puis la réduire lorsque les habitants rentrent chez eux. Elle doit aussi fonctionner malgré les coupures d’électricité, les problèmes de carburant et les perturbations routières. L’aide alimentaire devient ainsi un véritable réseau logistique. Sa persistance depuis 2023 indique que les besoins ne disparaissent pas avec la fin d’une phase aiguë des combats. Ils se transforment et se déplacent.

Dans le Sud, la nourriture accompagne les déplacements et les retours

Le Sud constitue l’un des principaux territoires concernés. Les affrontements, les destructions et les déplacements ont désorganisé les conditions ordinaires d’alimentation. Une famille qui quitte son village ne perd pas nécessairement seulement son logement. Elle peut perdre l’accès à sa cuisine, à son jardin, à son commerce habituel ou à une activité agricole qui assurait une partie de ses revenus. Lorsqu’elle arrive dans une école, un centre collectif, chez des proches ou dans un logement temporaire, la préparation quotidienne des repas devient un problème immédiat. L’aide alimentaire répond alors à une nécessité élémentaire : permettre à une population déplacée de manger pendant que les autres formes d’assistance se mettent en place. Mais le retour au village ne met pas automatiquement fin au besoin. Une maison peut être endommagée. Les réseaux d’eau ou d’électricité peuvent fonctionner difficilement. Un commerce peut ne pas avoir rouvert. Une exploitation agricole peut avoir été abandonnée pendant plusieurs mois. Le retour géographique ne signifie donc pas nécessairement le retour à l’autonomie économique.

Cette réalité explique pourquoi la nourriture doit être pensée avec la reconstruction. Distribuer un repas répond au besoin du jour. Réparer une habitation, rouvrir une route, permettre à un agriculteur de reprendre son activité ou à un commerce de redémarrer réduit progressivement la nécessité de distribuer ce repas. Les deux politiques devraient donc avancer ensemble. Si la reconstruction est lente, l’aide alimentaire se prolonge. Si les revenus ne reviennent pas, le ménage peut disposer d’une cuisine fonctionnelle mais ne pas avoir les moyens d’acheter suffisamment de produits. La question sociale rejoint alors la question humanitaire. Le Liban possède des marchés et des commerces. Il n’est pas confronté à une disparition générale de la nourriture. Le problème pour de nombreux ménages est l’accès économique aux produits, aggravé dans certaines régions par la guerre et les déplacements. Cette distinction est importante. Elle signifie que la réponse ne peut pas reposer indéfiniment sur la production gratuite de repas. À mesure que les conditions locales se normalisent, des aides monétaires, des programmes de soutien aux revenus ou des achats auprès de producteurs locaux peuvent devenir plus adaptés. La cuisine d’urgence doit pouvoir se transformer en passerelle vers une économie locale qui fonctionne à nouveau.

La Békaa révèle une autre dimension de la vulnérabilité alimentaire

La présence importante du dispositif dans la Békaa rappelle que les besoins ne sont pas exclusivement liés aux destructions du Sud. La région concentre depuis longtemps des populations aux revenus fragiles, des travailleurs agricoles et des personnes déplacées. Les crises économiques successives ont réduit les capacités des ménages à absorber une dépense imprévue. Dans ce contexte, l’alimentation devient l’une des premières variables d’ajustement du budget familial. Un ménage ne peut pas supprimer son loyer ou certains frais de santé. Il peut en revanche acheter moins de viande, remplacer certains produits par des aliments moins chers, réduire les portions ou diminuer la diversité de son alimentation. La précarité alimentaire n’apparaît donc pas toujours sous la forme spectaculaire de la faim. Elle peut prendre la forme d’une dégradation progressive de la qualité nutritionnelle.

Les repas chauds ont ici un avantage particulier. Ils permettent de fournir une portion complète sans obliger le ménage à disposer du combustible, de l’électricité, des ustensiles ou du temps nécessaires pour cuisiner. Ils sont particulièrement adaptés aux déplacements et aux situations d’urgence. Mais ils possèdent aussi une limite : ils créent une dépendance quotidienne au réseau de distribution. Un colis alimentaire ou une aide financière laisse davantage de choix au ménage. Un repas préparé répond à un besoin précis à un moment précis. Les programmes humanitaires doivent donc adapter leur outil à la situation des bénéficiaires. Une famille déplacée depuis quelques jours n’a pas les mêmes besoins qu’une famille installée depuis plusieurs mois dans un logement temporaire. Dans le premier cas, la cuisine collective peut être la solution la plus efficace. Dans le second, permettre au ménage de faire lui-même ses achats peut contribuer davantage à son autonomie. Le volume de 22 millions de repas montre la puissance du dispositif. Il pose aussi la question de sa capacité à faire évoluer ses méthodes à mesure que les crises changent de nature.

Derrière chaque repas, une économie locale peut être soutenue ou contournée

L’un des aspects les plus importants du modèle repose sur les partenariats locaux. Une opération de cette ampleur achète des quantités considérables de nourriture. Le choix des fournisseurs possède donc un effet économique. Acheter localement des légumes, du pain, des produits agricoles ou des services permet de transformer une partie de l’aide humanitaire en activité pour les producteurs et les entreprises de la région. À l’inverse, importer massivement des produits déjà préparés peut répondre rapidement à l’urgence mais réduire cet effet multiplicateur. Le recours à des cuisines situées dans le pays offre ainsi la possibilité de relier assistance et économie locale. Un repas peut simultanément nourrir une personne déplacée et créer une commande pour un agriculteur, un boulanger, un transporteur ou un cuisinier.

Cette logique est particulièrement intéressante au Liban parce que certaines régions bénéficiaires sont également des régions agricoles. La Békaa et le Akkar produisent une partie importante des fruits, légumes et autres denrées du pays. Le Sud possède également des filières agricoles touchées par les affrontements. Une politique d’approvisionnement local peut donc soutenir les producteurs au moment même où leurs débouchés sont fragilisés. Elle exige toutefois une organisation rigoureuse. Les volumes nécessaires doivent être disponibles. Les produits doivent répondre aux normes sanitaires. Les prix doivent être suffisamment compétitifs pour que le programme puisse servir un grand nombre de repas. Enfin, les achats ne doivent pas eux-mêmes provoquer une tension sur les marchés locaux dans les zones où l’offre est limitée. L’aide alimentaire devient alors une politique économique miniature. Elle doit décider où acheter, à quel prix et auprès de qui. Plus elle dure, plus ces choix ont des conséquences sur les territoires concernés. C’est une raison supplémentaire pour rendre le fonctionnement du dispositif transparent et pour évaluer son effet non seulement sur les bénéficiaires, mais aussi sur les économies locales.

Quand l’urgence dure trois ans, la frontière avec la protection sociale disparaît

Le principal enseignement des 22 millions de repas se trouve peut-être dans la durée. Une intervention lancée ou fortement renforcée après octobre 2023 continue d’occuper une place importante en septembre 2026. Or trois années représentent une période longue pour un dispositif qualifié d’urgence. La persistance des besoins signifie que la crise a produit des vulnérabilités structurelles ou qu’elle s’est superposée à celles qui existaient déjà. Le risque est alors que l’aide humanitaire devienne une forme de protection sociale parallèle. Des organisations non étatiques identifient les bénéficiaires, financent les repas, gèrent les cuisines et organisent la distribution. Elles remplissent une fonction essentielle. Mais elles peuvent aussi finir par assumer une mission que les institutions publiques devraient progressivement reprendre ou intégrer à une politique nationale.

Le problème n’est pas de savoir si les organisations humanitaires doivent partir. Une sortie brutale laisserait les ménages les plus fragiles sans solution. L’enjeu consiste à organiser le passage de l’urgence à la protection sociale. Cela suppose de savoir qui dépend encore des repas gratuits parce qu’il est déplacé, qui en dépend parce que son revenu est insuffisant et qui pourrait retrouver son autonomie avec une autre forme d’aide. Ces situations appellent des réponses différentes. Une personne âgée isolée peut avoir besoin durablement d’un service de repas. Une famille dont le principal soutien a perdu son emploi peut davantage bénéficier d’un revenu temporaire et d’un accompagnement vers le travail. Une famille dont la maison a été détruite a besoin de reconstruction. Traiter ces trois cas par le même repas quotidien est efficace dans l’urgence, mais insuffisant comme politique sociale. Le défi des prochaines années sera donc de transformer les données accumulées par les programmes humanitaires en outils permettant une réponse plus ciblée, tout en protégeant les informations personnelles des bénéficiaires.

L’État ne peut pas reconstruire sa présence en laissant l’alimentation entièrement aux ONG

Le dossier rejoint une question plus large qui traverse le Liban de 2026 : celle du retour de l’État dans les territoires et les services. Le gouvernement cherche à renforcer l’armée, reconstruire le Sud, réformer les banques et moderniser les administrations. La protection sociale fait partie du même problème. Un citoyen qui dépend durablement d’une organisation extérieure pour obtenir un repas essentiel entretient une relation différente avec l’État qu’un citoyen bénéficiant d’un mécanisme public prévisible. Cela ne signifie pas que l’administration doive elle-même cuisiner des millions de portions. Elle peut travailler avec des organisations spécialisées, des municipalités et des entreprises locales. Mais elle doit pouvoir définir les critères, coordonner les programmes et connaître les besoins.

La coordination est également nécessaire pour éviter les doublons. Dans une crise prolongée, plusieurs organisations peuvent intervenir sur un même territoire. Certaines familles reçoivent plusieurs formes d’aide tandis que d’autres restent à l’écart faute d’information ou de documents. Un système national de protection sociale plus robuste permettrait de mieux identifier les vulnérabilités. Mais sa construction se heurte à des difficultés bien connues : fragmentation administrative, faiblesse des ressources et méfiance envers les institutions. Les organisations humanitaires disposent parfois d’une capacité opérationnelle plus rapide que les ministères. Le risque est alors de transformer cette efficacité en solution permanente. Or une ONG peut modifier ses priorités ou perdre un financement. Un État ne peut pas fonder durablement la sécurité alimentaire de sa population sur la disponibilité annuelle de financements extérieurs.

Vingt-deux millions de repas posent aussi la question du financement futur

Une opération d’une telle ampleur nécessite des ressources considérables. Les aliments ne constituent qu’une partie du coût. Il faut financer les cuisines, le personnel, les équipements, le stockage, les emballages, le transport et les dispositifs sanitaires. Lorsque l’urgence attire l’attention internationale, les donateurs peuvent mobiliser rapidement des fonds. Plus la crise dure, plus cette mobilisation devient difficile. De nouvelles catastrophes apparaissent ailleurs. Les priorités changent. Les budgets humanitaires sont répartis entre un nombre croissant de besoins.

Le Liban doit donc anticiper le risque de fatigue des donateurs. Une infrastructure de neuf cuisines peut répondre à des pics de demande, mais son maintien dépend d’un financement stable. Si les ressources diminuent alors que les besoins persistent, l’organisation devra réduire le nombre de repas, modifier ses critères ou fermer certains points. Les populations qui se sont habituées au dispositif subiront alors une nouvelle rupture. La meilleure manière de réduire ce risque consiste à diminuer progressivement le nombre de personnes qui ont besoin d’une aide alimentaire quotidienne. Cela renvoie une nouvelle fois aux revenus, à la reconstruction et à l’emploi. Le succès d’un programme alimentaire ne devrait pas être mesuré uniquement à l’augmentation du nombre de repas servis. À long terme, il devrait aussi être mesuré au nombre de familles qui n’en ont plus besoin.

De l’assiette d’urgence à une stratégie de résilience

Le réseau constitué depuis 2023 possède pourtant une valeur qui pourrait survivre à la crise. Neuf cuisines capables de produire rapidement de grandes quantités de repas représentent une infrastructure utile pour un pays exposé aux conflits, aux déplacements et aux catastrophes. Plutôt que de démanteler totalement cette capacité lorsque les besoins diminuent, une partie pourrait être intégrée à un dispositif national de préparation aux urgences. Des stocks, des fournisseurs et des équipes formées pourraient être mobilisés rapidement lors d’un nouveau déplacement massif ou d’une catastrophe naturelle. La différence serait que cette capacité resterait en veille plutôt que de nourrir quotidiennement des dizaines de milliers de personnes faute de solution sociale.

Le réseau peut également transmettre des compétences aux acteurs locaux. Municipalités, associations et petites entreprises ayant participé aux opérations disposent désormais d’une expérience de logistique à grande échelle. Cette compétence peut être utilisée pour d’autres programmes sociaux ou de préparation aux catastrophes. Le défi consiste donc à préserver la capacité sans préserver la dépendance. Le Liban a besoin de pouvoir produire rapidement des centaines de milliers de repas lorsqu’une urgence l’exige. Il ne devrait pas avoir besoin de le faire en permanence pour compenser l’insuffisance des revenus et des services.

Le chiffre de 22 millions de repas résume ainsi deux réalités opposées. Il témoigne d’une capacité remarquable à mobiliser une aide alimentaire dans des conditions difficiles. Il révèle en même temps l’ampleur d’une vulnérabilité qui dure depuis trois ans. Tant que les cuisines devront fonctionner à un niveau massif pour répondre à des besoins ordinaires, l’urgence ne sera pas réellement terminée. La transition commencera lorsque le repas chaud redeviendra ce qu’il devrait être dans une politique humanitaire : une réponse immédiate à un choc, avant que le logement, le revenu, le travail et les services publics permettent aux familles de reprendre elles-mêmes le contrôle de leur alimentation.

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Newsdesk Libnanews

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