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Au Liban, même l’ingérence doit être équilibrée

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Au Liban, rien ne se fait seul. Même les problèmes doivent respecter l’équilibre communautaire.

Vous voulez nommer un haut fonctionnaire ? Première question : est-il compétent ? Non. La première question est de savoir à quelle communauté appartient le poste.

S’il doit revenir à un maronite, il faudra un maronite. S’il doit revenir à un sunnite, il faudra un sunnite. S’il doit revenir à un chiite, il faudra un chiite. Et si une nomination avantage une communauté, il faudra probablement trouver ailleurs un poste permettant de satisfaire les autres.

La compétence ? Elle viendra éventuellement après.

Peu importe que l’État se noie déjà dans l’incompétence, que l’administration fonctionne mal et que certains organismes publics auraient surtout besoin de techniciens capables de faire leur travail. L’essentiel reste de préserver les équilibres religieux. Mieux vaut parfois un incompétent de la bonne confession qu’un compétent de la mauvaise : au moins, l’équilibre communautaire est sauf. L’État, beaucoup moins.

Pour la loi d’amnistie, même principe. Impossible, ou presque, d’amnistier les criminels réclamés par une communauté sans chercher ceux qu’une autre communauté souhaite faire sortir de prison. Au Liban, même le pardon doit respecter une certaine parité : chacun son criminel, et surtout que personne ne puisse prétendre que le voisin en a obtenu davantage.

Dès lors, le problème posé par l’ambassadeur iranien pourrait peut-être trouver une solution authentiquement libanaise au grand damn du ministre des AE, un peu isolé ces derniers jours et qui pense ainsi revenir sur la scène.

L’expulser ? Pourquoi pas. Mais expulser seulement l’ambassadeur d’Iran créerait immédiatement un dangereux déséquilibre. Il faudrait donc, compromis oblige, déterminer quel ambassadeur du camp d’en face devrait faire ses valises avec lui.

Celui des États-Unis ? Cela rétablirait une certaine symétrie géopolitique, mais certaines communautés protesteraient. Celui d’Arabie saoudite ? Même problème, avec les protestations inversées. Expulser les deux ? Attention : il faudrait encore vérifier les coefficients de représentativité et s’assurer qu’aucun axe régional ne se retrouve sous-représenté dans le grand partage national des expulsions.

Reste évidemment un léger problème : si le principe consiste désormais à expulser tout ambassadeur dont le pays s’ingère dans les affaires libanaises, autant commencer immédiatement à organiser les cartons dans le quartier des ambassades.

À ce rythme, les chancelleries risqueraient de se vider assez rapidement.

Et peut-être pas seulement les chancelleries.

Car si l’on devait également couper tous les circuits d’influence, les financements politiques, les faveurs, les intermédiaires, les contrats négociés entre amis et les commissions qui accompagnent depuis des décennies les grandes amitiés internationales du Liban, les poches de certains responsables politiques risqueraient elles aussi de connaître un spectaculaire courant d’air.

Ce serait même une révolution institutionnelle : pour la première fois, il faudrait peut-être faire de la politique libanaise avec de l’argent libanais.

On comprend donc pourquoi la question mérite réflexion et même si cela ne serait pas chose bénéfique au final.

Le plus prudent pour nos politiciens en culotte courte serait de créer une commission nationale chargée des expulsions diplomatiques. Ses membres seraient naturellement choisis selon leur confession, les décisions prises par consensus et chaque expulsion compensée par une autre afin de préserver l’équilibre national.

Au terme de six mois de négociations, personne ne serait expulsé.

Les ambassadeurs resteraient à Beyrouth, les responsables politiques continueraient à dénoncer solennellement les ingérences étrangères tout en fréquentant leurs ambassades respectives, et chacun annoncerait avoir défendu la souveraineté nationale.

C’est peut-être cela, finalement, le génie du système libanais : dans un État qui se noie déjà sous le poids de ses dysfonctionnements, réussir à considérer que le problème n’est jamais vraiment de savoir qui est compétent, qui s’ingère, qui paie ou qui décide.

La question essentielle demeure beaucoup plus simple :

De quelle confession est-il, qui le soutient… et qui touche la commission ?

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François El Bacha
François El Bachahttp://el-bacha.com
Expert économique, François el Bacha est l'un des membres fondateurs de Libnanews.com. Il a notamment travaillé pour des projets multiples, allant du secteur bancaire aux problèmes socio-économiques et plus spécifiquement en terme de diversité au sein des entreprises.

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