Une négociation qui ne commence pas à la frontière
Le problème posé par les discussions sur le retrait israélien du Liban-Sud ne tient pas seulement à leur lenteur. Il tient au point à partir duquel elles commencent. L’accord du 26 juin 2026 n’a pas fixé un retour immédiat des forces israéliennes à la frontière internationale. Il a installé une mécanique graduelle, avec des secteurs dits expérimentaux, un transfert progressif de responsabilités à l’armée libanaise et un retrait israélien lié à des mesures de sécurité. Dans ce dispositif, la géographie du jour où commence l’application devient décisive. Si une force avance avant la conclusion de l’accord, la nouvelle position militaire entre ensuite dans le périmètre à partir duquel son retrait sera discuté. Le territoire conquis ou placé sous contrôle cesse alors d’être seulement un gain tactique : il devient une variable du calendrier diplomatique.
Le cas d’Al Mansouri illustre cette mécanique avec une précision inhabituelle. Le 19 avril, la localité ne figurait pas dans la première carte de la zone imposée par Israël après la guerre. Le 18 juin, le tracé définissant l’espace d’action israélien est déplacé vers le nord dans le secteur occidental, en direction d’Al Bayyada, Majdal Zoun et Al Mansouri. Un responsable militaire libanais indique alors que cette dernière vient d’être intégrée à la zone d’occupation. Huit jours plus tard, l’accord du 26 juin formalise un processus de retrait graduel. La succession des dates est plus importante que toute interprétation : extension du périmètre, transformation de la situation militaire, puis ouverture d’un mécanisme dans lequel cette nouvelle situation devient la base pratique des étapes suivantes. Rien ne prouve que l’avancée ait été décidée uniquement pour fabriquer une carte de négociation. En revanche, son effet sur la négociation est tangible.
Des « zones expérimentales » qui transforment le retrait en échange de mesures
La formule retenue le 26 juin change profondément la nature du retrait. Il ne s’agit pas d’un mouvement unique au terme duquel Israël évacuerait toutes les positions et l’armée libanaise se déploierait simultanément. Le processus commence par des secteurs tests. Les responsables israéliens lient la poursuite des retraits à l’action de l’armée libanaise contre les infrastructures militaires du Hezbollah. La mécanique devient donc séquentielle : une mesure libanaise doit être observée, vérifiée ou jugée suffisante avant qu’une nouvelle mesure israélienne intervienne. Ce principe peut être résumé par une équation de fait : étapes libanaises contre étapes israéliennes. Il ne s’agit plus seulement de savoir où se trouve la frontière reconnue, mais quelles conditions doivent être remplies pour que l’armée israélienne abandonne une position située à l’intérieur du territoire libanais.
Cette architecture crée une asymétrie. Le Liban considère les zones occupées comme des territoires sur lesquels l’autorité de l’État doit être restaurée. Israël les traite en même temps comme des espaces garantissant sa sécurité tant que certaines conditions ne sont pas satisfaites. Le même kilomètre carré possède donc deux statuts politiques opposés : pour Beyrouth, il s’agit d’un territoire dont le retrait est dû ; pour Israël, il peut devenir un levier permettant d’obtenir des modifications du dispositif militaire du Hezbollah. Plus le périmètre israélien est étendu au moment où le mécanisme commence, plus le nombre de secteurs susceptibles d’être restitués par étapes augmente. C’est ici que l’avancée préalable acquiert une valeur de négociation, même lorsqu’elle a été initialement motivée par des considérations opérationnelles.
Al Mansouri : le précédent le plus lisible
Al Mansouri est particulièrement instructive parce que la chronologie y est documentée. Le village se situe au sud de Tyr, à la jonction entre le littoral et les reliefs qui s’étendent vers l’intérieur. Il ne faisait pas partie du premier périmètre israélien d’avril. Son intégration intervient à la veille de l’accord. Puis l’armée israélienne mène dans le secteur une opération de plusieurs semaines. Le 28 septembre, elle annonce avoir engagé une force de niveau brigade, avec des éléments de la 55e brigade sous le commandement de la 91e division et des spécialistes du génie. Elle revendique la destruction de plus de 600 structures qualifiées de militaires, de huit itinéraires souterrains et de dizaines de dispositifs de lancement. Ces chiffres sont ceux de l’armée israélienne et ne constituent pas un bilan indépendant. Ils montrent néanmoins l’importance attribuée à la localité dans sa propre lecture du terrain.
La valeur d’Al Mansouri ne réside pas uniquement dans les infrastructures qu’Israël affirme y avoir trouvées. La localité prolonge vers le nord un ensemble formé avec Ras Al Bayyada et Majdal Zoun. Le premier secteur commande une partie de l’axe côtier remontant depuis Naqoura ; le second donne de la profondeur sur les collines ; Al Mansouri rapproche ce dispositif de l’espace méridional de Tyr. Une étude militaire israélienne portant sur le secteur occidental pendant la guerre de 1982 rappelle la permanence de cette contrainte géographique : les hauteurs et les entrées entre littoral et relief permettent de surveiller et de couper les axes sans occuper chaque portion de terrain. Les moyens technologiques de 2026 donnent à cette vieille logique une efficacité nouvelle. Une position peut être évacuée physiquement tout en restant sous observation et sous menace de frappe.
Le retrait peut-il devenir une concession sur un territoire qui devait être évacué ?
C’est le cœur politique du problème. Lorsqu’une armée se retire d’une zone qu’elle vient de prendre, elle peut présenter son mouvement comme l’exécution d’un compromis ou comme une mesure conditionnée à un comportement adverse. Pour le Liban, la lecture est inverse : l’évacuation d’un territoire occupé ne constitue pas une concession territoriale mais le rétablissement d’une situation normale. Les deux récits peuvent donc décrire exactement le même mouvement de manière opposée. Cette divergence devient particulièrement importante lorsque les retraits sont fractionnés. Chaque secteur rendu peut être associé à une étape libanaise, ce qui transforme progressivement une obligation de retrait en série d’échanges opérationnels.
Il faut cependant éviter un raccourci. Les éléments disponibles ne permettent pas d’affirmer qu’Israël occupe systématiquement de nouveaux secteurs dans le seul but de les rendre ensuite contre des concessions. Une avancée militaire peut répondre à une menace, à une opération de destruction ou à une volonté de créer une profondeur de sécurité. Mais dès lors que le processus diplomatique part du terrain existant et non de la frontière internationale, l’effet est le même : l’armée qui tient davantage de terrain possède davantage d’étapes de retrait à négocier. Cette distinction entre intention et effet est essentielle. Elle permet d’analyser le rapport de force sans transformer une hypothèse stratégique en fait établi.
Une nouvelle architecture du Sud sous supervision américaine
Le dossier dépasse désormais la seule question de quelques positions. Des responsables libanais décrivent une évolution vers une gestion militaire, sécuritaire et de renseignement plus large du Liban-Sud sous supervision américaine. Antoine Rifi a notamment estimé que le processus était passé d’une simple négociation sur le retrait à une architecture plus générale dans laquelle le retrait n’est qu’un élément. Cette appréciation est une position politique et doit être lue comme telle. Elle correspond toutefois à une évolution observable du débat : discussions sur les mécanismes de vérification, rôle de l’armée libanaise, contrôle des infrastructures militaires, présence internationale, incidents de terrain et modalités de retrait sont désormais imbriqués.
Cette transformation change le rôle de Washington. Les États-Unis ne sont plus seulement un intermédiaire chargé de rapprocher deux positions diplomatiques. Ils deviennent potentiellement le garant ou l’arbitre d’une séquence opérationnelle : déterminer si une mesure a été appliquée, évaluer si les conditions sont réunies pour une étape supplémentaire et empêcher qu’un incident ne fasse s’effondrer le processus. Pour le Liban, cette supervision peut constituer un moyen d’obtenir des retraits que le rapport de force militaire ne permet pas d’imposer. Elle comporte aussi un risque : si chaque mouvement israélien dépend d’une évaluation sécuritaire extérieure, le retour à la souveraineté peut devenir un processus sans échéance ferme. L’enjeu n’est donc pas seulement d’obtenir un mécanisme, mais de lui fixer une destination, des critères objectifs et un calendrier.
L’armée libanaise prise entre transfert de territoire et obligation de résultat
Le dispositif place l’armée libanaise au centre d’une équation particulièrement lourde. Elle doit reprendre les secteurs évacués, empêcher la reconstitution d’infrastructures militaires hors de l’autorité de l’État et garantir que les zones transférées ne redeviennent pas des bases d’action contre Israël. Dans le même temps, elle doit apparaître aux yeux des habitants comme l’institution qui restaure la souveraineté, et non comme la force chargée d’exécuter des conditions imposées de l’extérieur. La nuance est politique autant que militaire. Si le retrait israélien est perçu comme dépendant exclusivement de la capacité de l’armée à démanteler le dispositif du Hezbollah, chaque retard peut être imputé au Liban. Si les opérations israéliennes se poursuivent malgré les mesures prises, la crédibilité du mécanisme s’effondre.
La question de la vérification devient donc centrale. Qui détermine qu’une zone est effectivement débarrassée d’une infrastructure militaire ? Qui tranche en cas de désaccord entre l’armée libanaise et le renseignement israélien ? Quel rôle revient aux États-Unis ou à une tierce partie ? Une accusation israélienne suffit-elle à suspendre un retrait ? À l’inverse, quelle procédure existe si Israël maintient une position alors que les engagements libanais sont considérés comme exécutés ? Sans réponses précises, les « étapes contre étapes » peuvent se transformer en mécanisme à sens unique. Le Liban effectuerait des actions vérifiables sur son territoire tandis que le calendrier israélien resterait soumis à une appréciation sécuritaire évolutive.
Le départ de la Finul complique encore l’équation
La question territoriale est encore plus sensible à l’approche de la fin du mandat de la Finul. Une démarche soutenue par 86 députés a insisté sur l’interdépendance de plusieurs obligations : le retrait israélien, la remise des positions de la force internationale à l’armée libanaise et le rétablissement de l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire. Le problème est concret. Certaines positions de la Finul se trouvent le long de la Ligne bleue dans un environnement où la présence israélienne ou les zones occupées rendent leur transfert difficile. Le départ de la force internationale sans règlement de ces contradictions pourrait créer un vide au lieu de renforcer l’État.
La Finul joue aussi un rôle de tiers lors des incidents entre les armées libanaise et israélienne. Des responsables ont cité les frictions survenues dans des secteurs comme Zawtar et Deir Mimas pour illustrer cette fonction. Si ce tiers disparaît au moment même où le retrait devient graduel et conditionnel, le dispositif aura besoin d’un autre mécanisme de désescalade. Là encore, la question américaine réapparaît. Une supervision extérieure plus forte pourrait combler une partie du vide, mais elle ne remplace pas automatiquement une présence internationale sur le terrain. Le risque est de passer d’un système multilatéral encadré par les Nations unies à un système plus politique dans lequel Washington détiendrait une capacité d’arbitrage déterminante.
La carte militaire peut précéder la carte diplomatique
Le cas d’Al Mansouri révèle finalement une règle simple des négociations après une guerre : le moment où l’on fige la carte compte presque autant que le contenu de l’accord. Une ligne avancée avant l’ouverture d’un mécanisme peut modifier plusieurs mois de négociation. Un village ajouté au périmètre opérationnel devient un village à évacuer. Une hauteur occupée devient une position à transférer. Une route placée sous contrôle devient un axe dont la liberté d’utilisation doit être garantie. Le terrain fabrique ainsi des dossiers diplomatiques nouveaux. Cette mécanique explique pourquoi les mouvements militaires qui précèdent un accord doivent être examinés avec autant d’attention que les clauses de l’accord lui-même.
Pour Beyrouth, la difficulté consiste à empêcher que la situation créée par la force ne devienne la référence politique de la négociation. Le point d’arrivée doit rester clair : retrait israélien, autorité de l’État, armée libanaise responsable de la sécurité et retour des habitants. Sans cette destination, un mécanisme graduel peut se transformer en succession indéfinie de tests. Israël conserverait alors la capacité de déplacer le rythme du retrait en fonction de ses évaluations sécuritaires, tandis que le Liban serait constamment appelé à démontrer qu’il remplit de nouvelles conditions. La différence entre un processus de retrait et une gestion permanente de l’occupation tient précisément à l’existence d’une échéance et de critères qui ne peuvent pas être modifiés unilatéralement.
Empêcher que le provisoire devienne la nouvelle norme
Le danger principal n’est pas nécessairement une annexion officielle. Il est l’installation d’un régime provisoire qui dure. Des secteurs seraient transférés, d’autres resteraient sous contrôle israélien, certaines zones seraient surveillées à distance et chaque nouvelle étape dépendrait d’une évaluation sécuritaire. Sur le papier, le processus continuerait. Sur le terrain, une nouvelle géographie de fait pourrait se consolider. Les habitants des villages concernés en paieraient directement le prix : retour retardé, reconstruction incertaine, terres agricoles difficiles d’accès et investissements gelés. Plus cette situation dure, plus elle produit ses propres réalités économiques et démographiques.
C’est pourquoi la question posée par les avancées israéliennes dépasse largement Al Mansouri. Elle concerne la définition même de la négociation. Si celle-ci part uniquement de la ligne tenue par les forces au jour de l’accord, chaque modification préalable du terrain peut devenir un avantage. Si elle part au contraire d’un principe politique clair – la restauration de l’autorité libanaise jusqu’aux limites reconnues – les étapes ne sont plus des concessions territoriales mais les modalités d’exécution d’un objectif fixé. Toute la bataille diplomatique se situe dans cette différence. Le territoire ne doit pas devenir une monnaie dont la valeur augmente à mesure qu’il est occupé. Sans quoi la progression militaire, même temporaire, finirait par produire un bénéfice politique durable et inciterait à recommencer la même méthode à chaque nouvelle phase de négociation.


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