L’armée israélienne reconnaît pour la première fois que ses soldats ont ouvert le feu sur la voiture dans laquelle se trouvait Hind Rajab, une Palestinienne de 5 ans tuée à Gaza en janvier 2024. Plus de deux ans et demi après les faits, elle annonce l’ouverture d’une enquête pénale. Cette nouvelle version contredit directement les premières conclusions communiquées par l’armée israélienne, qui avait affirmé que ses forces ne se trouvaient pas à proximité du véhicule.
L’armée israélienne a reconnu, mercredi 19 août 2026, que ses soldats avaient tiré sur la voiture transportant Hind Rajab, une enfant palestinienne de 5 ans dont la mort avait suscité une forte émotion internationale au début de la guerre à Gaza.
Cette reconnaissance constitue un changement majeur dans la version israélienne des événements du 29 janvier 2024. L’armée avait auparavant nié l’implication de ses soldats. Une première enquête avait conclu que les forces israéliennes ne se trouvaient ni à proximité du véhicule ni à portée de tir.
Les nouvelles conclusions disent désormais le contraire.
Selon l’armée israélienne, ses soldats ont ouvert le feu sur un véhicule qui s’approchait de leur position. Elle reconnaît également qu’un obus a ensuite été tiré vers une ambulance du Croissant-Rouge palestinien envoyée pour secourir Hind Rajab.
L’affaire va maintenant faire l’objet d’une enquête pénale de la police militaire israélienne.
Hind Rajab : l’armée israélienne change sa version
L’annonce du 19 août intervient après l’examen du dossier par le mécanisme militaire israélien chargé d’établir les faits concernant des incidents survenus pendant les opérations à Gaza.
Ce mécanisme a étudié environ 150 incidents. Les dossiers ont ensuite été transmis aux autorités juridiques militaires afin de déterminer lesquels justifiaient une procédure pénale.
Dans le cas de Hind Rajab, l’examen a établi que des soldats israéliens avaient effectivement tiré sur la voiture. L’armée invoque aussi de possibles défaillances dans la coordination du déplacement de l’ambulance palestinienne.
Ces éléments ont conduit à saisir la division des enquêtes criminelles de la police militaire.
La portée de cette décision tient surtout à la contradiction avec la position défendue auparavant par Israël. Après la mort de l’enfant, l’armée avait indiqué qu’une enquête préliminaire ne plaçait pas ses soldats suffisamment près du véhicule pour avoir ouvert le feu.
Le nouveau constat établit au contraire la présence de militaires israéliens et leur participation aux tirs.
Il reste toutefois à déterminer précisément les circonstances dans lesquelles les soldats ont décidé de faire feu, les ordres reçus, la visibilité dont ils disposaient et les responsabilités individuelles éventuelles. L’enquête pénale devra aussi examiner ce qui s’est passé lors de l’arrivée de l’ambulance.
Une enfant restée plusieurs heures dans la voiture
Les faits remontent au 29 janvier 2024, pendant les opérations militaires israéliennes dans la ville de Gaza.
Hind Rajab se trouvait dans une voiture avec plusieurs membres de sa famille lorsqu’ils ont essuyé des tirs. L’enfant a survécu dans un premier temps. Des membres de sa famille se trouvaient morts à ses côtés dans le véhicule.
Le Croissant-Rouge palestinien est alors resté en contact téléphonique avec elle pendant plusieurs heures.
Les enregistrements de ces appels ont largement circulé par la suite. Ils documentent les demandes de secours de l’enfant alors que les équipes palestiniennes tentaient d’organiser une intervention.
Une ambulance transportant deux secouristes, Youssef al-Zeino et Ahmed al-Madhoun, a finalement été envoyée sur place. Les services d’urgence ont perdu le contact avec l’équipage après son arrivée dans la zone.
Pendant plusieurs jours, le sort de Hind Rajab et des deux ambulanciers est resté inconnu.
Les corps de l’enfant, des membres de sa famille et des deux secouristes ont été retrouvés douze jours plus tard, lorsque l’accès à la zone est redevenu possible. La voiture présentait un très grand nombre d’impacts de projectiles. L’ambulance avait également été détruite.
Des investigations indépendantes avaient ensuite contesté la première version israélienne. Des analyses de la scène et des dommages observés sur le véhicule avaient notamment cherché à déterminer l’origine des tirs et la position possible des forces présentes.
L’armée israélienne reconnaît désormais elle-même que ses soldats ont tiré sur la voiture.
L’ambulance au centre de l’enquête pénale
La nouvelle enquête ne porte donc pas uniquement sur les tirs contre le véhicule familial.
L’armée reconnaît également qu’un obus a été tiré vers l’ambulance du Croissant-Rouge palestinien venue chercher l’enfant. Elle met en avant de possibles défaillances dans la coordination du déplacement du véhicule de secours.
Ce point devrait constituer l’un des volets déterminants de l’enquête.
Le Croissant-Rouge palestinien avait expliqué en 2024 avoir attendu une coordination avant d’envoyer ses secouristes vers Hind Rajab. La chronologie de cette coordination et les informations effectivement transmises aux unités israéliennes présentes sur le terrain devront donc être établies.
L’enquête devra notamment déterminer quelles unités connaissaient la présence de l’ambulance, quelles informations avaient été communiquées aux soldats et dans quelles circonstances le tir contre le véhicule de secours a été effectué.
L’existence d’une enquête pénale ne préjuge cependant pas de ses conclusions. Elle signifie que l’incident dépasse désormais le stade du simple examen opérationnel interne et qu’une éventuelle responsabilité pénale doit être recherchée.
Une deuxième enquête sur la mort de 15 secouristes
L’affaire Hind Rajab n’est pas la seule à franchir ce seuil.
L’armée israélienne a également décidé d’ouvrir une enquête pénale sur la mort de 15 membres des services d’urgence et travailleurs humanitaires palestiniens à Rafah, en mars 2025.
Dans cette affaire, des militaires avaient ouvert le feu sur plusieurs véhicules de secours. Une première présentation israélienne des événements avait notamment affirmé que certains véhicules circulaient de manière suspecte sans signaux lumineux.
Des images retrouvées par la suite avaient montré des véhicules de secours avec leurs feux d’urgence allumés.
L’armée avait alors reconnu des défaillances professionnelles. Le nouvel examen va plus loin : les tirs pourraient, selon ses conclusions, faire naître un soupçon raisonnable de comportement criminel. Une enquête pénale a donc été ordonnée.
Ces deux procédures figurent parmi cinq décisions rendues publiques après l’examen d’incidents impliquant des victimes civiles ou humanitaires à Gaza.
Trois autres dossiers ne débouchent pas sur une enquête pénale
La décision concernant Hind Rajab contraste avec celle prise dans trois autres affaires examinées par les autorités militaires.
Aucune enquête pénale ne sera notamment ouverte sur les frappes israéliennes qui avaient tué sept employés de World Central Kitchen le 1er avril 2024, dans le centre de la bande de Gaza.
L’armée israélienne avait pourtant reconnu de graves erreurs après cette attaque. Les véhicules de l’organisation humanitaire avaient été frappés successivement alors que leurs déplacements avaient été coordonnés.
Les autorités militaires considèrent toutefois que les éléments disponibles ne permettent pas d’établir un soupçon raisonnable de comportement criminel justifiant une procédure pénale.
Deux dossiers concernant Médecins sans frontières n’aboutissent pas davantage à l’ouverture d’une telle enquête. Ils portent sur une frappe contre un bâtiment de l’organisation à Khan Younès en février 2024 et sur une attaque contre un convoi en novembre 2023.
Ces décisions ont ravivé les critiques sur le fonctionnement des mécanismes israéliens d’enquête concernant les opérations militaires à Gaza.
Des organisations de défense des droits humains soulignent depuis plusieurs années que peu d’enquêtes portant sur la mort de Palestiniens aboutissent à des inculpations. Israël soutient de son côté disposer d’institutions judiciaires et militaires capables d’examiner les soupçons de violations commises par ses soldats.
La question de la responsabilité désormais posée
Dans le dossier Hind Rajab, l’enjeu immédiat porte désormais sur les suites judiciaires de la reconnaissance israélienne.
L’ouverture d’une enquête pénale ne signifie pas que des soldats ou des officiers seront inculpés. Les enquêteurs devront identifier les personnes impliquées, reconstruire la chaîne de commandement et déterminer si les tirs respectaient les règles d’engagement et le droit applicable.
La famille de Hind Rajab a exprimé son scepticisme envers une procédure conduite par les autorités israéliennes. La grand-mère de l’enfant a appelé à une intervention des mécanismes internationaux de justice.
Le représentant palestinien auprès des Nations unies, Riyad Mansour, a lui aussi contesté la crédibilité des précédentes enquêtes israéliennes et réclamé que les responsables de la mort de l’enfant rendent des comptes.
L’affaire avait déjà largement dépassé le cadre du conflit israélo-palestinien. Les appels téléphoniques de Hind Rajab avaient fait de son histoire l’un des épisodes les plus connus de la guerre à Gaza. Son histoire a également inspiré le film « The Voice of Hind Rajab », de la réalisatrice tunisienne Kaouther Ben Hania, présenté à la Mostra de Venise puis nommé aux Oscars.
Plus de deux ans et demi après les faits, l’élément nouveau n’est donc plus de savoir si des militaires israéliens se trouvaient à portée de la voiture. L’armée israélienne reconnaît désormais qu’ils ont ouvert le feu.
L’enquête de la police militaire doit maintenant déterminer pourquoi ces tirs ont été effectués, dans quelles conditions l’ambulance venue secourir Hind Rajab a été prise pour cible et si des responsabilités pénales individuelles doivent être engagées.



