Sur environ cent stations de traitement des eaux usées recensées au Liban, seules 35 fonctionnent, et certaines de manière partielle. Ce constat ne signifie pas simplement que des dizaines d’usines seraient fermées. Il révèle les failles d’un système construit depuis les années 1990 par étapes souvent mal coordonnées : stations sans réseaux complets, prétraitement sans épuration biologique, équipements privés d’une alimentation électrique stable et installations dont le financement de l’exploitation n’a pas suivi celui de la construction. Le résultat se retrouve en aval : une partie des eaux usées rejoint encore les rivières, les nappes ou la Méditerranée sans traitement suffisant.
Pour comprendre ce que signifie le chiffre de 35 stations en fonctionnement sur une centaine, il faut d’abord regarder ce qui se passe à l’intérieur d’une station d’épuration. Toutes ne rendent pas le même service et la mention « en fonctionnement » ne signifie pas nécessairement qu’une eau usée y reçoit un traitement complet.
Une station peut simplement retirer les déchets solides les plus volumineux avant le rejet. Une autre peut assurer une décantation primaire. Une installation plus complète utilise des procédés biologiques pour réduire la charge organique contenue dans les eaux usées. Certaines peuvent ajouter une désinfection ou des traitements permettant une réutilisation de l’eau.
Suivez les principaux indicateurs économiques en temps réel.
Entre une canalisation rejetant directement les égouts en mer et une station produisant une eau traitée conforme à des normes de rejet, il existe donc plusieurs niveaux de performance.
C’est précisément cette différence qui rend la situation libanaise plus préoccupante que le seul nombre de stations arrêtées : une installation techniquement active peut elle-même n’assurer qu’une partie de la chaîne d’épuration prévue.
Des égouts reconstruits après la guerre, mais sans système intégré
Une grande partie du système actuel trouve son origine dans la reconstruction engagée après la fin de la guerre civile en 1990.
Le Liban sort alors de quinze années de conflit avec des infrastructures dégradées, une urbanisation rapide et des réseaux d’assainissement très insuffisants. Dans de nombreuses localités, les égouts évacuent directement les eaux usées vers les cours d’eau, les vallées ou la mer.
La reconstruction des années 1990 doit donc répondre simultanément à plusieurs besoins : rétablir l’alimentation en eau potable, développer les réseaux d’égouts et construire des stations d’épuration.
Le problème est considérable, notamment sur le littoral.
L’expansion urbaine autour de Beyrouth, du Metn, du Kesrouan, de Tripoli, de Saïda et de Tyr augmente rapidement les volumes d’eaux usées. Des immeubles et quartiers se développent plus vite que les réseaux publics. Fosses septiques, canalisations locales et rejets directs continuent alors de coexister avec les nouvelles infrastructures.
L’État engage progressivement des programmes de construction avec le Conseil du développement et de la reconstruction, les établissements des eaux et plusieurs bailleurs internationaux. Banque mondiale, Banque européenne d’investissement, Union européenne et fonds arabes participent, selon les projets et les périodes, au financement du secteur.
Des stations apparaissent à travers le pays. Mais le modèle présente une faiblesse qui deviendra structurelle : construire une station, construire le réseau qui doit l’alimenter et financer son exploitation ne relèvent pas toujours du même projet, du même calendrier ni de la même institution.
Trois décennies plus tard, cette fragmentation reste visible.
Ghadir et Dora : l’ancien modèle du prétraitement côtier
Le cas du Grand Beyrouth permet de comprendre l’origine technique d’une partie du problème.
Sur la côte, des installations comme Ghadir, au sud de Beyrouth, ou Dora, au nord, ont longtemps reposé principalement sur un système de prétraitement associé à des émissaires marins.
Le principe est relativement simple. Les eaux usées sont collectées et les déchets solides les plus grossiers sont retirés. Elles peuvent subir différentes opérations physiques avant d’être envoyées au large par une conduite sous-marine.
Cette solution réduit certains effets immédiats sur le rivage. Elle éloigne notamment le point de rejet.
Mais éloigner une eau usée n’équivaut pas à l’épurer.
Un traitement complet doit agir sur sa charge polluante.
Les eaux domestiques contiennent des matières organiques, des matières en suspension, des nutriments comme l’azote et le phosphore, des microorganismes et différents contaminants provenant des activités domestiques, commerciales ou industrielles raccordées au réseau.
Un émissaire marin utilise essentiellement la dilution et la dispersion. Il ne retire pas l’essentiel de cette pollution.
Cette distinction explique pourquoi la modernisation des installations côtières constitue depuis longtemps un enjeu majeur de l’assainissement libanais.
Ce qu’une station doit réellement enlever de l’eau
Le traitement commence normalement par une phase dite de prétraitement.
Des grilles retiennent les objets et déchets solides : plastiques, tissus, lingettes et autres matériaux qui risqueraient d’endommager les pompes. Un dessablage permet ensuite de retirer les particules minérales lourdes. Le dégraissage sépare une partie des huiles et graisses.
Vient ensuite le traitement primaire.
L’eau séjourne dans des bassins où une partie des matières en suspension se dépose par gravité. Cette décantation réduit la quantité de solides mais laisse encore une importante pollution dissoute.
Le traitement secondaire change de nature. Il devient principalement biologique.
Des microorganismes consomment une partie de la matière organique présente dans l’eau. Dans les procédés à boues activées, par exemple, l’effluent est mis en contact avec une biomasse dans des bassins généralement aérés. Cette étape nécessite des soufflantes, des pompes, des systèmes de circulation et un contrôle relativement constant.
Deux indicateurs permettent notamment de mesurer l’efficacité du processus : la demande biochimique en oxygène, ou DBO, et la demande chimique en oxygène, ou DCO.
Plus une eau contient de matière organique biodégradable, plus les microorganismes consomment d’oxygène pour la dégrader. Une DBO élevée indique donc une charge organique importante. Rejeter une telle eau dans un cours d’eau peut appauvrir le milieu en oxygène et perturber fortement les écosystèmes aquatiques.
Les stations les plus avancées peuvent également réduire l’azote et le phosphore et assurer une désinfection destinée à diminuer la charge microbiologique.
C’est seulement après ces étapes que l’on peut parler d’une épuration beaucoup plus complète.
Pourquoi une station peut fonctionner « partiellement »
Cette chaîne permet de comprendre le chiffre publié le 19 août.
Une station peut avoir ses pompes en fonctionnement tout en ne réalisant pas toutes les étapes prévues. Elle peut assurer le prétraitement mais pas le traitement biologique. Elle peut également recevoir beaucoup moins d’eau que sa capacité nominale parce que le réseau de collecte reste incomplet.
À l’inverse, elle peut recevoir une charge supérieure à celle pour laquelle elle a été conçue.
Une station dimensionnée pour une population donnée peut se retrouver, plusieurs années plus tard, face à une urbanisation beaucoup plus importante. Le débit augmente et la concentration des effluents peut changer. Si l’infrastructure n’est pas adaptée, les performances diminuent.
La qualité du raccordement est donc aussi importante que la capacité théorique de l’installation.
Le Liban a connu plusieurs situations dans lesquelles des stations ont été achevées avant certains collecteurs. L’ouvrage principal existe alors physiquement, mais les eaux usées des quartiers qu’il devait desservir continuent à emprunter les anciens circuits.
Le résultat est paradoxal : une station coûteuse peut être sous-utilisée tandis que des égouts continuent à se déverser dans l’environnement à quelques kilomètres de là.
Tripoli montre ce que représente une infrastructure de grande capacité
Le nord du pays illustre une autre génération d’équipements.
La station de traitement de Tripoli, construite dans le cadre des grands programmes d’assainissement, a été dimensionnée pour recevoir les eaux usées d’une population importante de l’agglomération.
Ce type d’installation représente un saut technique par rapport au simple rejet côtier. Il nécessite de vastes collecteurs, des stations de pompage, une exploitation électromécanique permanente et un traitement des boues produites par l’épuration.
Mais sa capacité nominale ne suffit pas à mesurer son efficacité.
Il faut connaître le débit effectivement reçu, la proportion de la population raccordée, la disponibilité des équipements, la continuité énergétique et la qualité de l’eau en sortie.
C’est une règle valable pour toutes les grandes stations libanaises : la capacité affichée en mètres cubes par jour n’est qu’un potentiel. La performance réelle dépend du système complet.
Zahlé et la Bekaa posent un autre problème : protéger les eaux intérieures
L’assainissement n’est pas seulement un problème côtier.
Dans la Bekaa, les rejets affectent le bassin du Litani et les ressources en eau intérieure. L’urbanisation, l’agriculture et les activités industrielles y exercent une pression particulière.
Des stations comme celle de Zahlé ont été développées pour réduire la pollution provenant des agglomérations. D’autres programmes ont visé le bassin du Litani.
L’enjeu y est différent de celui de Beyrouth.
Sur le littoral, la conséquence la plus visible est le rejet en Méditerranée. Dans la Bekaa, une mauvaise collecte ou un traitement insuffisant peut contribuer à dégrader des cours d’eau utilisés en aval, affecter des ressources hydriques et compliquer l’usage agricole.
Le Litani est devenu l’exemple le plus spectaculaire de cette accumulation.
Les eaux usées domestiques n’expliquent pas seules sa pollution. Les rejets industriels, les activités agricoles et les déchets solides jouent également un rôle. Mais l’insuffisance de l’assainissement municipal contribue à la charge qui atteint le fleuve et, plus en aval, le lac de Qaraoun.
Construire des stations dans le bassin ne peut donc fonctionner que si les localités sont raccordées et si les rejets industriels sont eux aussi contrôlés.
Le problème oublié des effluents industriels
Les stations municipales sont généralement conçues d’abord pour traiter des eaux usées domestiques.
Or le réseau peut également recevoir des rejets provenant d’ateliers, d’usines, de garages, d’hôpitaux, de restaurants ou d’autres activités économiques.
Ces effluents ne possèdent pas toujours les mêmes caractéristiques.
Des concentrations élevées en huiles, solvants, métaux, produits chimiques ou autres substances peuvent perturber le traitement biologique. Les microorganismes qui assurent l’épuration sont sensibles à certaines substances toxiques.
Le contrôle des rejets industriels en amont devient donc indispensable.
Une station moderne ne peut pas compenser indéfiniment l’absence de contrôle sur ce qui entre dans le réseau.
Ce problème renvoie une nouvelle fois à la gouvernance : le traitement des eaux usées dépend du fonctionnement de la station, mais aussi de la capacité de l’État et des municipalités à faire respecter des normes avant même que les effluents n’y arrivent.
L’électricité peut arrêter le traitement biologique
La crise énergétique libanaise a ensuite frappé le système au point le plus vulnérable.
Une station d’épuration moderne est une installation industrielle. Elle ne fonctionne pas par simple gravité.
Il faut pomper l’eau lorsqu’elle ne peut pas circuler naturellement. Il faut actionner les grilles et les équipements. Il faut surtout fournir de l’air aux bassins biologiques lorsque le procédé choisi repose sur une aération.
Les soufflantes utilisées pour cette opération peuvent représenter une part importante de la consommation énergétique d’une station.
Une coupure électrique prolongée n’éteint donc pas seulement quelques machines. Elle peut perturber le processus biologique lui-même.
Après l’effondrement financier de 2019, la combinaison des coupures d’Électricité du Liban et de la hausse du coût du carburant a rendu l’exploitation beaucoup plus difficile. Utiliser des générateurs pendant de longues périodes transforme rapidement le budget énergétique.
Les organismes gestionnaires se sont retrouvés confrontés à des dépenses en dollars ou indexées sur le prix des importations alors que leurs recettes s’effondraient avec la livre libanaise.
Des bailleurs internationaux et organisations ont dû intervenir pour maintenir certains services essentiels.
Cette séquence démontre une fragilité fondamentale : une station conçue sans solution énergétique durable reste dépendante de la crise du secteur électrique.
Après l’eau, il reste les boues
Un autre problème est beaucoup moins visible : le traitement ne fait pas disparaître la pollution. Il en transforme une partie.
Lorsque les matières solides sont séparées de l’eau et que la biomasse du traitement biologique se développe, la station produit des boues d’épuration.
Ces boues doivent à leur tour être épaissies, stabilisées, déshydratées puis éliminées ou valorisées selon leur composition et les normes applicables.
Une station qui traite correctement l’eau mais ne dispose pas d’une filière fiable pour ses boues ne résout donc qu’une partie du problème.
La question devient particulièrement importante lorsque les effluents contiennent des contaminants industriels. Des boues susceptibles de contenir certains métaux ou substances indésirables ne peuvent pas être utilisées sans contrôle.
Il faut les transporter et disposer de sites ou de filières adaptés.
Le coût de cette étape doit être intégré dès la conception de la station. Sinon, un problème liquide devient simplement un problème solide.
2019 a révélé une faiblesse qui existait déjà
La crise financière n’a pas créé toutes les défaillances de l’assainissement libanais.
Elle les a amplifiées.
Avant 2019, les problèmes de raccordement, de fragmentation institutionnelle et de financement de l’exploitation existaient déjà. L’effondrement monétaire a ensuite retiré au système une partie des moyens qui permettaient encore de les compenser.
Les salaires ont perdu une grande partie de leur valeur réelle. Les pièces importées sont devenues beaucoup plus coûteuses. Le carburant a dû être payé à des prix correspondant davantage au marché. Les contrats de maintenance ont été perturbés.
Les établissements publics chargés de l’eau ont eux-mêmes été confrontés à une crise de recettes.
Cette période a démontré qu’une infrastructure financée par un bailleur extérieur peut être construite grâce à des capitaux disponibles au moment du chantier, mais qu’aucun bailleur ne peut éternellement remplacer le financement quotidien d’un service public.
C’est la différence entre CAPEX, les dépenses d’investissement nécessaires à la construction, et OPEX, les dépenses récurrentes nécessaires au fonctionnement.
Le Liban a souvent réussi à mobiliser le premier. Le second est devenu son talon d’Achille.
Pourquoi la concentration littorale aggrave tout
Le problème possède enfin une dimension géographique exceptionnelle.
La population libanaise est fortement concentrée sur la bande côtière. Le Grand Beyrouth constitue le principal ensemble urbain du pays, tandis que Tripoli, Jounieh, Saïda et Tyr ajoutent plusieurs pôles densément peuplés le long de la Méditerranée.
Les réseaux y reçoivent donc des volumes importants dans un espace réduit.
Lorsque le système fonctionne mal, le chemin vers la mer est court.
Des cours d’eau fortement urbanisés peuvent eux-mêmes devenir des vecteurs de pollution vers le littoral. Des rejets directs ou insuffisamment traités atteignent également la Méditerranée.
Cette situation touche l’environnement, mais aussi une partie essentielle de l’économie urbaine.
Plages, clubs balnéaires, restaurants, pêche, ports de plaisance et tourisme utilisent tous le même espace côtier qui reçoit une partie des rejets.
Le coût de l’assainissement défaillant se diffuse donc bien au-delà du budget de l’eau.
Les nouveaux projets devront être jugés autrement
Plusieurs projets de réhabilitation, d’extension ou d’achèvement sont annoncés pour les prochaines années. Certains visent les stations existantes. D’autres concernent les collecteurs ou l’amélioration du traitement.
Ils peuvent augmenter substantiellement la capacité disponible.
Mais l’histoire des trente dernières années impose désormais de modifier la manière dont leur réussite est mesurée.
Le nombre de stations construites ne suffit plus.
Il faut connaître le taux de raccordement effectif de la population. Il faut mesurer le débit réellement traité par rapport à la capacité nominale. Il faut publier la qualité de l’eau en entrée et en sortie, notamment les matières en suspension, la DBO et la DCO. Il faut savoir combien de jours par an l’installation fonctionne normalement.
Il faut également intégrer le traitement des boues et le coût énergétique.
Enfin, chaque projet devrait disposer dès son lancement d’un financement crédible pour l’exploitation et la maintenance pendant toute sa durée de vie.
C’est cette dernière question qui résume le mieux trente ans d’assainissement libanais.
Une station peut coûter des dizaines de millions de dollars et être techniquement bien conçue. Si le collecteur n’arrive pas jusqu’à elle, si les pompes manquent d’électricité, si une pièce ne peut pas être remplacée ou si personne ne dispose du budget permettant de traiter les boues, l’investissement existe mais le service public disparaît.


