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Jabal Amel : que change la protection de l’Unesco ?

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Les cinq forteresses historiques de Jabal Amel, dans le Liban-Sud, entrent sous une protection internationale renforcée alors que la menace qui pèse sur elles reste immédiate. Beaufort, Tebnine, Chakra, Deir Kifa et Chamaa ont été inscrites au patrimoine mondial selon une procédure d’urgence et simultanément placées sur la Liste du patrimoine mondial en péril. Cette décision intervient dans une région toujours exposée aux bombardements et opérations israéliens. L’Unesco a déjà vérifié des dommages à la citadelle de Chamaa et fait état de frappes signalées à proximité immédiate de Beaufort. La visite au Liban de son directeur général, Khaled El-Enany, pose donc une question qui dépasse largement la reconnaissance symbolique : que peut réellement faire le droit international pour protéger des monuments historiques lorsqu’une armée continue d’opérer autour d’eux ?

La remise par Khaled El-Enany au président Joseph Aoun du document officialisant la reconnaissance internationale des cinq forteresses constitue une victoire diplomatique et patrimoniale pour le Liban. Elle donne davantage de visibilité aux sites, facilite la mobilisation d’experts et peut contribuer à rechercher des financements pour leur sauvegarde. Elle ne crée cependant aucun bouclier physique au-dessus des monuments.

C’est toute la contradiction de cette inscription. Les cinq forteresses bénéficient désormais de l’un des niveaux les plus élevés de reconnaissance internationale, mais elles se trouvent dans une partie du Liban où Israël poursuit ses opérations militaires. Les mécanismes de l’Unesco peuvent documenter, alerter, mobiliser et préparer la restauration. Ils ne peuvent empêcher matériellement une frappe.

Des dommages déjà constatés dans le patrimoine du Sud

La menace n’est pas hypothétique. Le 29 mai 2026, l’Unesco a indiqué avoir vérifié des dommages à la citadelle de Chamaa, l’une des cinq forteresses aujourd’hui inscrites. L’organisation a également exprimé sa préoccupation concernant des frappes rapportées à proximité immédiate du château de Beaufort.

Ces éléments permettent de comprendre pourquoi le Comité du patrimoine mondial a eu recours, le 24 juillet, à une procédure d’urgence. Il ne s’agissait pas uniquement de reconnaître la valeur historique d’un ensemble monumental. Il fallait aussi répondre à une menace suffisamment grave et immédiate pour justifier son placement simultané sur la Liste du patrimoine mondial en péril.

Le précédent de Chamaa est particulièrement sensible. La citadelle avait déjà subi des dommages pendant la guerre de 2006 entre Israël et le Hezbollah. Les nouvelles atteintes constatées montrent le problème auquel les autorités libanaises et les spécialistes du patrimoine sont confrontés : un monument restauré après une guerre peut de nouveau être endommagé lors de la suivante.

La poursuite des frappes israéliennes dans le Liban-Sud maintient ce risque. Même lorsqu’un monument n’est pas directement visé, une frappe à proximité peut provoquer des dommages par l’explosion, les projections, les vibrations ou l’effondrement de structures déjà fragilisées. Pour des bâtiments dont certaines parties ont plusieurs siècles, la vulnérabilité peut être particulièrement importante.

Une protection internationale qui ne peut arrêter les bombes

Les forteresses de Jabal Amel ne bénéficient d’ailleurs pas seulement de leur nouveau statut au patrimoine mondial. En novembre 2024, elles avaient déjà obtenu une protection renforcée provisoire au titre du deuxième protocole de 1999 à la Convention de La Haye de 1954 pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé.

Cette protection impose des obligations particulières aux parties à un conflit. Elle vise notamment à empêcher que les biens concernés soient attaqués ou utilisés d’une manière susceptible de les exposer à la destruction.

L’inscription au patrimoine mondial en péril ajoute désormais un second niveau de mobilisation internationale. Mais l’expérience récente montre la limite entre protection juridique et protection matérielle.

Une convention internationale peut établir qu’un monument doit être épargné. L’Unesco peut documenter les dommages et rappeler les obligations applicables. Des experts peuvent enregistrer l’état d’un bâtiment et préparer sa restauration. Aucun de ces mécanismes ne permet cependant de neutraliser physiquement une munition ou d’empêcher une opération militaire dans les environs.

C’est précisément pourquoi la poursuite des opérations israéliennes constitue aujourd’hui le principal obstacle à l’efficacité de cette protection.

Documenter les dommages devient une urgence

Dans ce contexte, la documentation acquiert une fonction qui dépasse la conservation classique. Il faut disposer d’un état aussi précis que possible des monuments avant de nouvelles dégradations, identifier les dommages déjà produits et pouvoir comparer leur évolution.

Le bureau régional de l’Unesco à Beyrouth et les spécialistes libanais peuvent contribuer à ce travail avec la Direction générale des antiquités. Photographies, relevés architecturaux, archives, cartographies et analyses structurelles permettent de déterminer quelles parties sont anciennes, lesquelles ont déjà été restaurées et quelles dégradations sont apparues récemment.

Cette documentation est également nécessaire pour distinguer ce qui est établi de ce qui reste rapporté. Dans un environnement militaire actif, toutes les informations concernant un monument endommagé ne peuvent pas être immédiatement vérifiées sur le terrain. L’Unesco a ainsi explicitement distingué les dommages qu’elle avait pu vérifier à Chamaa des frappes signalées à proximité de Beaufort.

Cette prudence est indispensable. Elle évite d’attribuer des dommages qui n’ont pas encore été constatés, tout en permettant de conserver une trace des alertes nécessitant une inspection.

Joseph Aoun inscrit les forteresses dans un patrimoine universel

Pour Joseph Aoun, les cinq sites représentent plusieurs siècles d’histoire du Liban-Sud. Leur inscription signifie également que leur valeur dépasse désormais officiellement le cadre national.

Les forteresses de Beaufort, Tebnine, Chakra, Deir Kifa et Chamaa appartiennent à un réseau qui témoigne des différentes puissances ayant contrôlé cette région. Leur histoire traverse plusieurs périodes, du Moyen Âge à l’époque ottomane, avec des transformations successives liées aux Croisés, aux Ayyoubides, aux Mamelouks et aux pouvoirs locaux.

Cette accumulation donne à leur destruction éventuelle une portée particulière. Un bâtiment moderne détruit peut être reconstruit. Un mur médiéval disparu peut être restitué, mais sa matière historique originale est définitivement perdue.

C’est cette irréversibilité qui explique l’attention particulière accordée au patrimoine pendant les conflits armés. La reconstruction peut reproduire une forme. Elle ne recrée pas plusieurs siècles d’histoire matérielle.

Ghassan Salamé : derrière les pierres, la mémoire des habitants

Le ministre de la Culture, Ghassan Salamé, a insisté sur cette dimension lors de la visite de Khaled El-Enany. Attaquer le patrimoine ne signifie pas seulement attaquer des pierres, mais également la mémoire des habitants et l’histoire du pays.

Cette idée prend une dimension particulière dans les villages du Sud touchés par les opérations israéliennes. Une forteresse n’est pas uniquement un objet archéologique isolé. Elle appartient au paysage quotidien d’une communauté. Elle domine parfois les habitations, donne son identité à une localité et constitue un repère visible pour les habitants qui ont dû quitter leur village.

La reconstruction du Sud ne concerne donc pas uniquement les logements et les infrastructures. Elle concerne aussi la possibilité de retrouver un territoire reconnaissable.

Lorsqu’une population revient après une guerre, la présence d’un monument, d’un lieu religieux, d’une maison ancienne ou d’un paysage historique contribue à maintenir la continuité entre le village d’avant et celui qui doit être reconstruit.

La restauration reste conditionnée à l’arrêt des opérations

C’est ici que la menace israélienne produit son effet le plus concret sur les programmes de sauvegarde. Une restauration ne commence pas avec des échafaudages. Elle commence par une inspection.

Les spécialistes doivent pouvoir rejoindre le site, examiner les fissures, mesurer les déplacements des structures, identifier les pierres fragilisées et déterminer les travaux d’urgence. Si la zone reste exposée aux frappes, ces opérations peuvent être impossibles ou limitées.

Il faut ensuite sécuriser les équipes. Archéologues, architectes, ingénieurs et ouvriers ne peuvent travailler durablement dans un secteur où une nouvelle opération militaire peut intervenir.

Enfin, les bailleurs doivent pouvoir considérer que l’argent engagé dans une restauration ne sera pas immédiatement perdu. Investir plusieurs millions dans un programme de conservation possède peu de sens si le bâtiment risque d’être de nouveau endommagé avant la fin des travaux.

La cessation durable des opérations militaires autour des sites constitue donc, en pratique, la première condition de leur restauration.

Les cinq forteresses ne représentent qu’une partie du patrimoine menacé

L’inscription attire aujourd’hui l’attention sur cinq monuments majeurs. Elle pose cependant la question de tout ce qui ne bénéficie pas de la même visibilité.

Le Liban-Sud possède également des maisons anciennes, des édifices religieux, des structures rurales et des paysages historiques. Les informations disponibles ne permettent pas d’établir un inventaire exhaustif de ce patrimoine ni de l’ensemble des dommages provoqués par les opérations militaires récentes.

Il serait donc imprudent de dresser une liste de destructions qui n’ont pas été documentées.

Mais cette absence d’inventaire constitue elle-même un problème. Un monument internationalement connu dispose généralement de photographies, de relevés et d’archives. Une maison traditionnelle ou un élément architectural rural peut disparaître sans avoir jamais été correctement enregistré.

La protection des forteresses de Jabal Amel pourrait ainsi devenir le point de départ d’un travail beaucoup plus large de documentation du patrimoine du Sud, particulièrement dans les villages exposés aux bombardements.

Reconstruire sans perdre le Sud historique

La visite de Khaled El-Enany intervient finalement au croisement de deux temporalités. Celle de l’urgence militaire, où il faut protéger les habitants et empêcher de nouvelles destructions, et celle beaucoup plus longue du patrimoine, où chaque perte peut devenir irréversible.

L’inscription des cinq forteresses constitue un outil supplémentaire pour le Liban. Elle internationalise leur protection, facilite la mobilisation d’experts et peut aider à rechercher les financements nécessaires. Elle donne également davantage de poids aux alertes concernant les dommages qui pourraient les affecter.

Mais son efficacité dépend désormais d’un élément que l’Unesco ne contrôle pas : l’évolution militaire dans le Liban-Sud.

Tant que les frappes et opérations israéliennes se poursuivent, Beaufort, Tebnine, Chakra, Deir Kifa et Chamaa resteront simultanément parmi les monuments les mieux reconnus du Liban et parmi ceux dont la protection physique demeure la plus difficile.

La prochaine étape ne sera donc pas une nouvelle cérémonie d’inscription. Elle sera la possibilité, pour les équipes libanaises et internationales, d’accéder durablement aux forteresses, d’établir l’étendue exacte des dommages et d’engager les travaux sans craindre qu’une nouvelle frappe ne vienne ajouter une destruction à celles qu’elles sont précisément chargées de réparer.

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Newsdesk Libnanews
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