Le directeur général de l’Unesco, Khaled El-Enany, a achevé jeudi 20 août sa visite au Liban par une inspection du site archéologique d’Al-Bass, à Tyr, où l’organisation doit apporter 100 000 dollars pour lancer des travaux de restauration. Mais la visite a surtout mis en évidence les difficultés auxquelles se heurte la protection du patrimoine du Liban-Sud : à la forteresse de Beaufort, les autorités libanaises disent ne pas pouvoir inspecter d’éventuels dommages internes tant que les forces israéliennes sont présentes sur le site. Beyrouth demande désormais à l’Unesco d’aider à envoyer une mission neutre pour établir l’état du monument.
La visite de Khaled El-Enany à Tyr donne une traduction concrète à la mobilisation internationale engagée autour du patrimoine libanais. Accompagné du ministre de la Culture Ghassan Salamé, le directeur général de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture a parcouru le site d’Al-Bass avec des responsables de la Direction générale des antiquités, des représentants locaux et des spécialistes du patrimoine.
La délégation comprenait notamment la députée Inaya Ezzeddine, la représentante permanente du Liban auprès de l’Unesco, Hind Darwish, le directeur du bureau régional de l’organisation au Liban, Paolo Fontani, et le directeur général des antiquités, Sarkis Khoury.
La visite intervient après plusieurs décisions internationales concernant le patrimoine libanais exposé aux conséquences des opérations militaires israéliennes. Tyr a été placée sur la Liste du patrimoine mondial en péril, tandis que les cinq forteresses de Jabal Amel ont obtenu leur inscription au patrimoine mondial. Pour Beyrouth, l’étape suivante consiste désormais à passer de la reconnaissance internationale à l’évaluation des dégâts et aux premières opérations de sauvegarde.
100 000 dollars pour commencer la restauration d’Al-Bass
Ghassan Salamé a annoncé que l’Unesco avait accordé 100 000 dollars à la ville de Tyr afin de contribuer au lancement du processus de restauration du site archéologique.
Cette somme constitue une première aide. Elle ne correspond pas au financement d’une restauration complète d’Al-Bass et le ministère n’a pas annoncé le coût global des travaux nécessaires. L’Unesco apporte par ailleurs régulièrement d’autres formes d’assistance liées au patrimoine archéologique libanais.
La présence de Khaled El-Enany devait précisément lui permettre de constater directement l’état des sites dont le Liban demande la protection. Ghassan Salamé a expliqué avoir souhaité cette visite après le renforcement récent des mesures de sauvegarde concernant plusieurs ensembles patrimoniaux, du Liban-Sud à Baalbeck et au Akkar.
Le site d’Al-Bass appartient à l’ensemble archéologique de Tyr, inscrit au patrimoine mondial depuis 1984. Il comprend notamment une vaste nécropole, un arc monumental et un hippodrome romain. Sa valeur dépasse donc largement le patrimoine local de la ville.
La situation récente a cependant conduit les autorités libanaises à demander un renforcement de sa protection internationale.
Tyr touchée par les effets des frappes israéliennes
Ghassan Salamé a rappelé que Tyr avait été placée sur la Liste du patrimoine mondial en péril après les frappes qui ont affecté son environnement archéologique. Selon le ministre, certaines attaques ont notamment entraîné la chute d’éléments architecturaux et provoqué des dégâts.
Le ministre a insisté sur la proximité excessive des destructions avec les zones patrimoniales. La visite du directeur général de l’Unesco devait, selon lui, permettre de constater que la demande libanaise de classement en péril reposait sur une menace concrète.
La députée Inaya Ezzeddine a également présenté Tyr comme l’un des exemples des sites patrimoniaux affectés par les opérations israéliennes. Elle a souligné que le Liban-Sud concentrait un patrimoine culturel d’importance internationale et demandé une expertise supplémentaire pour permettre sa conservation.
La menace ne concerne pas seulement les monuments directement frappés. Des explosions à proximité peuvent provoquer des vibrations, des déplacements de structures ou la chute d’éléments déjà fragilisés. Dans un ensemble archéologique ancien, ces effets doivent être examinés par des spécialistes avant de déterminer la nature des interventions nécessaires.
C’est précisément cette capacité d’expertise que le Liban cherche aujourd’hui auprès de l’Unesco.
À Beaufort, les autorités libanaises ne peuvent pas inspecter l’intérieur
Le cas de la forteresse de Beaufort, ou Qalaat al-Chaqif, illustre de manière encore plus nette les limites auxquelles se heurte la protection du patrimoine pendant les opérations militaires.
Ghassan Salamé a indiqué que, selon les archéologues de la Direction générale des antiquités, aucun tunnel ne se trouve à l’intérieur de la forteresse. Cette précision répond directement aux interrogations suscitées par la destruction ou l’explosion de tunnels signalés dans son environnement.
Selon le ministre, l’un de ces tunnels se situe à environ 700 mètres de la forteresse et un autre à environ 1 100 mètres.
Le problème réside dans les effets que les explosions ont pu produire sur le monument. Les autorités libanaises utilisent actuellement des images satellitaires pour tenter d’évaluer les dégâts. Vues de l’extérieur, celles-ci ne montreraient pas de destruction apparente majeure de la forteresse.
Cette observation ne permet toutefois pas de déterminer l’état des structures internes.
Ghassan Salamé a expliqué que les spécialistes libanais ne pouvaient pas se rendre sur place tant que les forces israéliennes se trouvaient dans la forteresse. Il leur est donc impossible d’examiner d’éventuelles fissures, déplacements ou autres dommages provoqués par les vibrations liées aux explosions voisines.
La situation crée un problème inhabituel : le Liban dispose d’un monument désormais reconnu au patrimoine mondial, mais ses propres spécialistes ne peuvent pas effectuer l’inspection nécessaire pour déterminer son état réel.
Beyrouth demande une mission neutre à l’Unesco
Face à cette impossibilité d’accès, le ministère de la Culture a demandé à l’Unesco de contribuer à l’envoi d’une mission neutre à Beaufort.
L’objectif serait de permettre à des experts capables d’accéder au site de déterminer ce qui s’est produit à l’intérieur de la forteresse et de transmettre leurs conclusions aux autorités libanaises.
La demande a été formulée à l’occasion de la visite de Khaled El-Enany à Beyrouth. Aucun calendrier n’a encore été annoncé pour une telle mission et l’Unesco n’a pas confirmé qu’une équipe pourrait effectivement accéder au monument.
La proposition montre cependant comment une organisation internationale peut intervenir lorsqu’un État ne peut pas directement inspecter son propre patrimoine en raison d’une situation militaire.
Une mission indépendante pourrait documenter l’état des structures, rechercher d’éventuels dommages provoqués par les explosions et établir les besoins de consolidation. Elle ne pourrait toutefois intervenir qu’à condition de disposer des garanties nécessaires pour accéder au site et y travailler en sécurité.
La protection internationale atteint ici sa limite la plus concrète. Le classement peut renforcer les obligations juridiques et la surveillance. L’expertise peut permettre de constater les dommages. Mais l’accès au monument reste déterminé par la situation militaire sur le terrain.
Les cinq forteresses, résultat d’une bataille diplomatique
Ghassan Salamé a également détaillé les efforts ayant permis l’inscription collective des cinq forteresses de Jabal Amel au patrimoine mondial.
Le ministre a qualifié la démarche de « bataille diplomatique » menée conjointement par le ministère, la Direction générale des antiquités, la représentation permanente du Liban auprès de l’Unesco et les responsables de l’organisation.
Beyrouth avait choisi de présenter les cinq forteresses comme un ensemble afin d’éviter de devoir conduire cinq procédures distinctes. Le dossier regroupe Beaufort, Tebnine, Chakra, Deir Kifa et Chamaa.
Selon Ghassan Salamé, la candidature avait rencontré des oppositions. La délégation libanaise a poursuivi ses démarches diplomatiques jusqu’à obtenir un consensus lors de la réunion organisée en Corée du Sud.
Cette inscription renforce la visibilité internationale des cinq monuments au moment où leur environnement reste exposé aux conséquences du conflit. Elle facilite aussi la mobilisation d’expertise et la documentation des dommages éventuels.
Le cas de Beaufort montre toutefois que l’inscription ne règle pas la question de l’accès.
Le patrimoine détruit ne se limite pas aux monuments
Inaya Ezzeddine a profité de la visite pour attirer l’attention sur une autre dimension des destructions : le patrimoine immatériel du Liban-Sud.
Selon la députée, les opérations de terrassement, les destructions, les incendies et les dommages infligés à l’environnement ont également affecté des éléments liés à l’histoire des villages, à leurs traditions et à leurs pratiques sociales.
Cette question dépasse le champ classique de la restauration archéologique. Une forteresse ou une colonne peut être photographiée, mesurée puis consolidée. Le patrimoine immatériel dépend davantage de la continuité des communautés qui le transmettent.
Le déplacement prolongé d’une population peut fragiliser des pratiques locales, des traditions, des activités agricoles ou artisanales et la relation des habitants avec leur paysage.
Les informations disponibles ne permettent pas d’établir un inventaire exhaustif de ces pertes dans le Sud. Inaya Ezzeddine a précisément demandé que des compétences spécialisées soient mobilisées afin d’identifier ce qui peut encore être préservé ou restauré.
Cette dimension donne une portée supplémentaire à la reconstruction. Réparer les logements et les infrastructures permet aux habitants de revenir. Préserver le patrimoine matériel et immatériel vise à éviter que le territoire retrouvé soit coupé de son histoire.
L’Unesco passe de la protection à l’intervention
La visite de Khaled El-Enany marque ainsi une nouvelle étape. Ces derniers mois, le Liban a principalement cherché à obtenir des protections internationales supplémentaires pour ses sites menacés. À Tyr, cette démarche commence à produire un premier financement concret avec les 100 000 dollars annoncés pour Al-Bass.
Khaled El-Enany a assuré les responsables présents du soutien de l’Unesco à la conservation des monuments libanais et de ceux de Tyr en particulier.
L’étape suivante sera plus difficile. Il faudra transformer les classements, les expertises et les premières aides en programmes de restauration capables de fonctionner sur le terrain.
À Tyr, le processus peut commencer avec l’évaluation des dommages et l’aide annoncée. À Beaufort, la situation reste beaucoup plus complexe : avant de parler de restauration, il faut encore savoir ce qui s’est produit à l’intérieur du monument.
Le ministère de la Culture attend donc désormais une réponse à sa demande de mission neutre. Tant que les spécialistes libanais ne pourront pas accéder à la forteresse, les images satellitaires permettront d’en observer l’extérieur, mais pas de déterminer si les explosions survenues à 700 et 1 100 mètres ont fragilisé ses structures internes.
La prochaine avancée dans la protection du patrimoine du Sud dépend ainsi moins d’un nouveau classement que d’une question très concrète : savoir si une équipe indépendante pourra entrer dans Beaufort, examiner ses murs et établir pour la première fois l’étendue réelle des dommages.



