Le pacte fondateur sans lequel le Liban ne peut durer
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Il existe, dans l’histoire des peuples, des moments où une Constitution ne suffit plus. Des moments où il faut remonter en amont de la Constitution, jusqu’à la question la plus primitive de toute communauté politique : acceptons-nous réellement de vivre ensemble, à égalité de dignité et de droits, alors même que nous ne partageons ni la même foi, ni la même conception de Dieu, ni nécessairement le même poids démographique ?
L’Europe a dû affronter cette question après plus d’un siècle de guerres de religion. Les traités de Westphalie de 1648 n’ont certes pas inventé la démocratie moderne ni instauré l’égalité religieuse telle que nous la concevons aujourd’hui. Mais ils ont constitué un tournant fondamental : la diversité confessionnelle ne pouvait plus être indéfiniment réglée par la guerre, la conversion forcée, l’exclusion ou l’élimination politique de l’autre. Catholiques, luthériens et réformés devaient désormais trouver leur place dans un ordre juridique et politique plus stable. Dans le même mouvement se consolidait progressivement un système d’États souverains dont l’existence ne dépendait plus d’une unité religieuse absolue.
Westphalie fut ainsi beaucoup plus qu’une paix entre belligérants. Elle participa à la transformation profonde de l’ordre politique européen en faisant du droit un moyen de contenir la guerre religieuse et en ouvrant la voie à l’État moderne.
Un tel moment fondateur n’a jamais véritablement eu lieu entre l’islam et le christianisme dans l’espace politique du Proche-Orient.
C’est précisément là que se trouve, selon moi, le problème originel du Liban.
Le Liban a construit des Constitutions, des institutions, des équilibres communautaires, des pactes et des compromis sans avoir préalablement consacré le principe qui devait rendre tout le reste possible : aucune majorité démographique, présente ou future, ne peut abolir, réduire ou subordonner les droits politiques fondamentaux d’une communauté devenue minoritaire.
Une Constitution peut répartir des sièges. Elle peut organiser des élections. Elle peut définir les compétences du président de la République, du gouvernement ou du Parlement. Elle peut proclamer l’égalité des citoyens.
Mais elle ne suffit pas si demeure, derrière elle, une peur existentielle : celle de voir un jour le nombre devenir à lui seul la source de la légitimité politique, et une majorité démographique permanente utiliser sa majorité pour remettre en cause l’existence politique de ceux qui sont devenus moins nombreux.
Dans une telle situation, la démocratie elle-même finit par inquiéter.
Car la démocratie ne peut pas se réduire au simple pouvoir arithmétique de la majorité lorsque cette majorité peut devenir permanente et que la minorité, elle aussi permanente, risque de ne jamais pouvoir inverser démocratiquement le rapport de forces.
Il faut donc ajouter à la démocratie un principe supérieur : le principe de non-domination.
Sur les questions touchant à l’existence politique, religieuse, culturelle ou identitaire d’une communauté, aucune majorité ne devrait pouvoir supprimer les droits fondamentaux d’une minorité.
Autrement, le suffrage cesse d’être un instrument de liberté et peut devenir un instrument de domination.
C’est ici que commence véritablement le problème libanais.
Une communauté qui pense que sa survie dépend de son poids démographique cherchera nécessairement ailleurs les garanties qu’elle ne trouve pas dans l’État. Elle recherchera une puissance protectrice, un parrain régional, une alliance internationale, une force militaire ou un rapport de forces permettant de compenser sa faiblesse intérieure.
Et c’est ainsi que la souveraineté du Liban s’affaiblit.
Chaque communauté cherchant sa sécurité hors du Liban finit par importer au Liban les conflits du monde extérieur. Les rivalités sunnites et chiites, les affrontements entre puissances régionales, le conflit entre Israël et ses adversaires, les tensions entre l’Occident et le Moyen-Orient trouvent alors un prolongement à l’intérieur du territoire libanais.
Les guerres régionales deviennent nos guerres parce que les peurs régionales rencontrent nos propres peurs.
Le problème libanais n’est donc pas simplement constitutionnel.
Il est préconstitutionnel.
Avant de construire la maison, il faut établir les fondations sur lesquelles elle pourra tenir.
C’est précisément la raison d’être d’une Convention islamo-chrétienne de Beyrouth, que l’on pourrait appeler symboliquement la Westphalie de Beyrouth.
Son principe serait à la fois simple et révolutionnaire : dans tout État multiconfessionnel adhérant à cette Convention, les droits politiques fondamentaux d’un individu ne dépendent jamais du nombre de personnes appartenant à sa religion ou à sa communauté.
Qu’une communauté représente 50 %, 30 %, 10 %, 5 % ou 1 % de la population ne devrait rien changer à la dignité politique de ses membres.
Aucun homme ne possède davantage de droits parce que sa communauté est devenue majoritaire.
Aucun homme ne possède moins de droits parce que la sienne est devenue minoritaire.
Mais cette Convention devrait aller plus loin encore.
Elle devrait protéger à la fois l’individu contre sa communauté et les communautés contre une majorité dominante.
Chaque personne doit être citoyenne à part entière, libre de croire, de changer de croyance, de ne pas croire, de s’exprimer et de participer à la vie politique sans être enfermée dans son appartenance confessionnelle.
Mais lorsqu’une décision touche directement à l’existence politique, religieuse, culturelle ou éducative d’une communauté entière, des garanties institutionnelles doivent empêcher qu’une majorité puisse simplement décider de sa disparition politique.
Ainsi pourrait se formuler l’équilibre fondamental : ni tyrannie des communautés sur l’individu, ni tyrannie de la majorité sur les communautés.
Cette Convention ne viserait donc pas à figer éternellement le confessionnalisme.
C’est même exactement l’inverse.
Le confessionnalisme persiste parce que les communautés ont peur.
Elles s’accrochent aux quotas, aux postes réservés, aux équilibres institutionnels, aux alliances extérieures et parfois aux armes parce qu’elles considèrent ces instruments comme les dernières garanties de leur survie.
Supprimer brutalement les garanties communautaires sans avoir supprimé cette peur reviendrait à supprimer le toit avant d’avoir construit les murs.
Le dépassement du confessionnalisme ne peut donc commencer par l’abolition forcée des identités.
Il doit commencer par la suppression de leur peur politique.
Si les droits fondamentaux de chaque individu et l’existence politique de chaque communauté deviennent juridiquement inviolables, indépendamment des fluctuations démographiques, alors les communautés auront progressivement moins besoin des quotas qui les protègent aujourd’hui.
La garantie communautaire peut ainsi devenir, paradoxalement, la condition permettant un jour de dépasser la logique communautaire.
La Westphalie de Beyrouth ne serait donc ni un nouveau pacte confessionnel ni une nouvelle distribution de privilèges.
Elle aurait exactement l’ambition inverse : rendre progressivement les privilèges inutiles parce que les droits seraient devenus inviolables.
Tant qu’une communauté doit posséder un poste, un quota, une milice ou un protecteur étranger pour se sentir en sécurité, le Liban demeure un équilibre de peur.
Le jour où son existence sera garantie par le droit, elle pourra enfin accepter pleinement l’État.
La Convention de Beyrouth ne demanderait pas davantage aux religions de considérer toutes les croyances comme théologiquement équivalentes.
Ce serait absurde et inutile.
Un chrétien peut croire au Christ et à la Trinité. Un musulman peut croire au Coran et à la prophétie de Mohammed. Un juif peut demeurer fidèle à sa tradition. Un druze peut préserver sa propre conception religieuse. Un athée peut considérer qu’aucune révélation religieuse n’est vraie.
La coexistence politique ne suppose aucune uniformisation théologique.
Elle demande quelque chose de beaucoup plus simple et de beaucoup plus difficile : accepter que la divergence sur Dieu ne produise jamais une inégalité fondamentale entre les hommes.
Nous pouvons avoir des vérités différentes sur Dieu sans avoir des dignités politiques différentes.
Voilà peut-être le cœur philosophique de cette Convention.
C’est pourquoi elle devrait relever du droit international public.
Elle pourrait être signée par des États, intégrée ensuite dans leurs Constitutions et leurs législations, reconnue publiquement par les grandes autorités religieuses et protégée par des mécanismes juridiques garantissant son respect.
Elle ne serait donc pas simplement un accord libanais entre dirigeants religieux.
Elle deviendrait un principe de droit susceptible de dépasser le Liban.
Car la question que pose le Liban est universelle.
Comment faire vivre ensemble, dans un même destin politique, des hommes qui ne possèdent pas la même conception de la vérité religieuse ?
Comment empêcher qu’une majorité religieuse ne transforme sa majorité démographique en domination politique ?
Comment protéger une minorité sans enfermer éternellement l’individu dans la communauté à laquelle il est né ?
La Convention de Beyrouth pourrait apporter une réponse à ces questions.
Elle concernerait naturellement le rapport entre islam et christianisme, mais son principe pourrait également s’étendre au judaïsme, aux autres religions, aux autres minorités et à ceux qui ne professent aucune foi.
Elle deviendrait alors réellement universelle.
Pour le Liban, cependant, cette question est existentielle.
Si les principales composantes musulmanes du pays — sunnites, chiites et druzes dans leur singularité propre — et les différentes communautés chrétiennes parviennent à consacrer ensemble cette règle fondamentale, alors quelque chose de nouveau deviendra possible.
Pour la première fois, le Liban cessera d’être seulement un compromis mouvant entre des communautés inquiètes.
Il pourra devenir un pacte politique fondé sur un droit irréversible.
Une nouvelle Constitution pourra ensuite être bâtie sur cette fondation.
Elle pourra organiser l’État, les pouvoirs, la décentralisation, le Parlement, le gouvernement, l’indépendance de la justice et l’ensemble des institutions.
Mais ces institutions reposeront enfin sur quelque chose de plus profond qu’un rapport de forces provisoire : une reconnaissance mutuelle définitive du droit à l’existence politique de l’autre.
À l’inverse, si un tel principe est refusé, quelle qu’en soit la justification, il faudra avoir le courage d’en tirer les conséquences.
Si l’on considère qu’une communauté majoritaire peut légitimement obtenir davantage de droits politiques simplement parce qu’elle est devenue plus nombreuse, alors le Liban multiconfessionnel demeure structurellement condamné à vivre dans la peur démographique.
Et une société gouvernée par la peur démographique finira toujours par chercher des armes, des protecteurs ou des frontières.
Dans ces conditions, le « Liban-message » pourra survivre dans les discours, mais il deviendra progressivement impossible dans la réalité.
Car un pays-message ne peut pas être seulement une belle formule.
Il doit être une architecture juridique.
Le Liban pourrait alors cesser d’être simplement le pays où plusieurs communautés ont été contraintes par l’histoire de vivre les unes à côté des autres.
Il pourrait devenir quelque chose de beaucoup plus ambitieux : le laboratoire juridique du pluralisme religieux mondial.
Son histoire tragique lui donnerait paradoxalement cette vocation.
Après avoir connu les guerres, les occupations, les interventions étrangères, les milices, les déplacements de populations et les peurs communautaires, il pourrait transformer son expérience en proposition universelle.
Beyrouth pourrait devenir le lieu où serait formulée une nouvelle règle de coexistence politique entre religions : toutes les identités peuvent demeurer ce qu’elles sont, à condition qu’aucune ne puisse utiliser sa vérité religieuse ou sa supériorité numérique pour diminuer les droits politiques de l’autre.
Le véritable passage du confessionnalisme à la citoyenneté ne consiste donc pas à supprimer les communautés.
Il consiste d’abord à supprimer leur peur.
Et c’est peut-être là toute la philosophie de la Westphalie de Beyrouth : faire du droit ce que les communautés ont toujours demandé aux armes, aux quotas et aux puissances étrangères : la garantie de pouvoir continuer à exister.
Le véritable fondement du Liban pourrait finalement tenir dans une seule phrase :
Aucun homme ne possède davantage de droits politiques parce que sa communauté est plus nombreuse, et aucun homme n’en possède moins parce que la sienne est devenue minoritaire.
À partir de ce principe seulement, plusieurs vérités sur Dieu peuvent habiter un même pays sans devoir se détruire.
À partir de ce principe seulement, des identités différentes peuvent devenir les composantes d’un même destin.
Et peut-être est-ce là la vocation historique que Beyrouth pourrait offrir au monde : inventer enfin cette Westphalie entre religions que notre région n’a jamais véritablement connue, afin que la différence cesse d’être une menace et devienne politiquement possible.
Bernard Raymond Jabre

