Climatiseur, téléviseur, table et chaise : la justice libanaise a autorisé Riad Salamé à équiper ainsi sa cellule à la prison de Roumieh, selon des informations publiées mercredi 19 août 2026. Pris isolément, l’aménagement pourrait sembler anecdotique. Il l’est beaucoup moins lorsqu’il concerne l’ancien gouverneur de la Banque du Liban, poursuivi dans des dossiers financiers majeurs après avoir dirigé pendant trente ans l’institution au cœur du système qui s’est effondré en 2019. Dans une prison marquée par la surpopulation et le manque chronique de moyens, l’affaire pose surtout une question d’égalité devant la détention : les conditions accordées à l’un des anciens hommes les plus puissants du pays sont-elles accessibles au détenu ordinaire ?
Il aura fallu la prison pour que Riad Salamé demande officiellement à la justice un climatiseur, une télévision, une table et une chaise. La demande a été acceptée, selon les informations publiées mercredi, et l’ancien gouverneur pourra donc disposer de ces équipements dans sa cellule de Roumieh sous réserve des modalités pratiques de leur installation.
Aucune de ces quatre pièces d’équipement ne change évidemment la situation judiciaire de l’ancien gouverneur. Elles ne réduisent pas les charges qui peuvent peser sur lui, ne constituent pas une remise en liberté et ne préjugent pas de l’issue des procédures. Riad Salamé demeure présumé innocent tant qu’une décision définitive n’a pas établi sa culpabilité dans les dossiers concernés.
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Mais l’information possède une dimension politique et sociale difficile à évacuer. Elle concerne l’homme qui a dirigé la Banque du Liban de 1993 à 2023, pendant la construction puis l’effondrement d’un modèle financier qui a laissé des centaines de milliers de déposants incapables d’accéder normalement à leur épargne.
La question n’est donc pas de réclamer que Riad Salamé soit détenu dans des conditions indignes. Elle est beaucoup plus simple : pourquoi un détenu ordinaire de Roumieh ne bénéficierait-il pas des mêmes conditions ?
Climatiseur, télévision, table et chaise à Roumieh
La liste rapportée le 19 août est précise. Riad Salamé a demandé l’autorisation d’équiper sa cellule d’un climatiseur, d’un téléviseur, d’une table et d’une chaise, et la justice a donné son accord.
Il reste cependant plusieurs éléments à établir avant de parler de prise en charge publique. Les informations disponibles ne précisent pas qui achètera les équipements, qui paiera leur installation ni comment sera financée la consommation électrique du climatiseur. Rien ne permet donc, à ce stade, d’affirmer que ces dépenses seront supportées par l’administration pénitentiaire ou par le contribuable.
Ce qui est acquis est différent : l’ancien gouverneur a obtenu l’autorisation de disposer de ces équipements dans l’enceinte carcérale.
La table et la chaise peuvent difficilement être considérées comme des objets extravagants. Dans le cas d’un prévenu engagé dans des procédures judiciaires complexes, disposer d’un espace permettant de lire et de travailler peut répondre à un besoin concret, notamment pour préparer sa défense avec ses avocats.
Le téléviseur et surtout le climatiseur relèvent davantage d’une amélioration matérielle de la détention. C’est là que l’information prend tout son relief dans le contexte de Roumieh.
La prison de Roumieh n’est pas connue pour son confort
Roumieh concentre une part importante des dysfonctionnements du système carcéral libanais. Surpopulation, bâtiments vieillissants, insuffisance des moyens sanitaires, pression sur les services médicaux et nombre élevé de personnes placées en détention provisoire y constituent des problèmes récurrents.
La crise économique ouverte en 2019 a encore aggravé cette situation. L’effondrement de la livre a réduit les capacités financières de l’État au moment même où nourriture, médicaments, carburant, pièces détachées et maintenance devenaient plus coûteux.
Les détenus ont directement subi cette dégradation.
Des familles ont dû assumer une partie croissante des besoins de leurs proches emprisonnés. Des organisations humanitaires ont dû intervenir pour soutenir certains services. Les forces chargées de la gestion des établissements pénitentiaires ont elles-mêmes subi l’effondrement du pouvoir d’achat de leurs rémunérations.
C’est dans cet environnement que doit être replacée l’autorisation accordée à Riad Salamé.
Le contraste ne réside donc pas seulement entre une cellule avec climatiseur et une cellule sans climatiseur. Il oppose la capacité d’un détenu disposant de ressources et d’avocats à demander un aménagement individuel à la situation de prisonniers qui dépendent presque entièrement des moyens limités de l’administration et de leur famille.
L’ancien homme fort de la Banque du Liban n’est pas un détenu anonyme
Cette différence serait moins politiquement sensible si le détenu concerné n’était pas Riad Salamé.
Pendant trois décennies, l’ancien gouverneur a occupé l’une des fonctions les plus puissantes de la République. Arrivé à la tête de la Banque du Liban en 1993, il a traversé gouvernements, présidences, crises politiques, guerres et changements de majorité sans perdre son poste.
Pendant longtemps, son bilan a été présenté comme celui d’un gardien de la stabilité monétaire. La parité de la livre avec le dollar, la croissance du secteur bancaire et la capacité du Liban à attirer les capitaux ont construit sa réputation internationale.
Cette image s’est effondrée avec le système lui-même.
À partir de 2019, les banques ont imposé des restrictions drastiques aux déposants. La livre a perdu l’essentiel de sa valeur. L’épargne accumulée pendant des années s’est retrouvée inaccessible ou profondément dépréciée, tandis que l’État faisait défaut sur sa dette en mars 2020.
La Banque mondiale a décrit la crise libanaise comme l’une des plus graves crises économiques mondiales depuis le milieu du XIXe siècle.
Riad Salamé ne peut évidemment pas être tenu juridiquement responsable de l’ensemble de cet effondrement par simple association avec sa fonction. Les responsabilités économiques et politiques sont multiples et concernent notamment les gouvernements, les banques, les dirigeants politiques et les choix budgétaires accumulés pendant des décennies.
Mais il est tout aussi impossible de traiter ses trente années à la Banque centrale comme un élément périphérique de cette histoire.
Les « ingénieries financières » au cœur du système
Sous Riad Salamé, la Banque du Liban a développé des opérations financières de plus en plus complexes afin d’attirer des devises et de préserver la parité de la livre.
À partir de 2016, les opérations communément appelées « ingénieries financières » ont pris une ampleur particulière. Elles ont offert aux banques des rendements importants en échange de l’apport de devises au système.
L’objectif immédiat était de renforcer les réserves et de maintenir la stabilité financière.
Le problème était structurel : le système avait besoin d’entrées continues de dollars pour financer les déséquilibres accumulés. Lorsque les flux se sont ralentis puis inversés, l’architecture est devenue impossible à maintenir.
Les pertes ont alors éclaté au grand jour.
Les institutions financières internationales ont par la suite insisté sur la nécessité de reconnaître et répartir ces pertes entre l’État, la Banque centrale, les banques et les autres acteurs concernés. Cette question reste au cœur du conflit politique sur la restructuration financière libanaise.
Pour les déposants, le résultat a été beaucoup plus concret : des comptes bancaires affichant parfois des économies de toute une vie sans possibilité de retirer librement les sommes correspondantes.
C’est ce passé qui rend aujourd’hui l’image du climatiseur politiquement explosive.
Des procédures qui dépassent largement la gestion de la Banque centrale
L’ancien gouverneur ne se trouve toutefois pas à Roumieh parce que la livre s’est effondrée sous son mandat.
Il faut maintenir cette distinction essentielle.
Les procédures judiciaires visant Riad Salamé portent sur des opérations financières déterminées et sur des accusations précises qui doivent être examinées par la justice. Au Liban comme en Europe, des enquêtes ont porté sur des mouvements de fonds, son patrimoine et les relations financières impliquant notamment la société Forry Associates, liée à son frère Raja Salamé.
Des magistrats européens ont enquêté pendant plusieurs années sur des centaines de millions de dollars de flux financiers et sur des actifs soupçonnés d’être liés à ces opérations. Des saisies et gels d’avoirs ont été ordonnés dans plusieurs pays.
Riad Salamé a rejeté les accusations portées contre lui. Il a soutenu que sa fortune provenait notamment de son activité professionnelle antérieure dans la finance et d’investissements réalisés au cours de sa carrière.
Ces dénégations doivent être rapportées avec la même précision que les accusations.
La critique de son bilan à la Banque du Liban ne peut pas servir de substitut à une condamnation judiciaire. Mais la présomption d’innocence ne signifie pas davantage que son action publique pendant trente ans doive échapper à l’examen critique.
Pour les déposants, le contraste est brutal
L’autorisation accordée à Roumieh intervient alors que la crise bancaire n’est toujours pas complètement réglée.
Des années après le début de l’effondrement, le sort des dépôts reste lié aux réformes financières, à la restructuration bancaire et à la répartition des pertes accumulées dans le système.
Cette lenteur donne à l’affaire de la cellule une dimension particulière.
L’ancien gouverneur peut demander à un juge l’autorisation d’améliorer matériellement son espace de détention et obtenir une réponse. Des déposants attendent, eux, depuis des années un cadre définitif permettant de savoir dans quelles conditions ils récupéreront leur argent.
Les deux situations ne relèvent évidemment ni de la même institution ni de la même procédure. Les opposer juridiquement n’aurait aucun sens.
Politiquement, en revanche, l’image est puissante.
Elle rappelle l’écart qui a caractérisé toute la crise libanaise : ceux qui disposaient d’un accès privilégié aux institutions, aux informations, aux devises ou aux réseaux de pouvoir n’ont pas vécu l’effondrement de la même manière que les ménages ordinaires.
C’est précisément pour cette raison que chaque traitement particulier accordé à un ancien responsable de premier plan est observé avec suspicion.
Une cellule « VIP » ? Il faut encore le démontrer
Cette suspicion ne dispense pas de vérifier les faits.
L’autorisation d’un climatiseur et d’un téléviseur ne suffit pas à démontrer que Riad Salamé bénéficie d’un régime carcéral illégal ou d’une « cellule VIP ». Pour l’affirmer, il faudrait connaître précisément les règles appliquées à Roumieh et les comparer à celles imposées aux autres détenus.
D’autres prisonniers peuvent-ils installer un téléviseur ? Peuvent-ils obtenir un ventilateur ou un climatiseur ? Qui autorise ces équipements ? Existe-t-il des critères médicaux ou matériels ? Les appareils sont-ils financés par les familles ? L’électricité est-elle facturée ou prise en charge par l’établissement ?
Sans ces réponses, l’accusation de privilège reste à démontrer.
Mais cette absence d’informations constitue elle-même un problème.
Dans un système carcéral transparent, les règles relatives aux équipements autorisés devraient être connues et identiques pour les détenus placés dans des situations comparables. L’opinion ne devrait pas avoir à deviner si un ancien gouverneur bénéficie d’une faveur ou d’un droit accessible à tous.
Le climatiseur pose la question la plus embarrassante
Parmi les quatre équipements, le climatiseur concentre logiquement l’attention.
Il nécessite une installation électrique et consomme beaucoup plus d’énergie qu’une table, une chaise ou même un téléviseur. Dans le Liban de 2026, cette question n’est pas anodine.
Le pays continue de vivre avec un système électrique fragile, marqué par des années de rationnement et par le recours massif aux solutions privées. Les administrations publiques ont elles-mêmes souffert de cette pénurie.
À Roumieh, faire fonctionner un climatiseur suppose donc une alimentation suffisante.
Qui la fournit ? Pendant combien d’heures ? Avec quel coût ? L’appareil fonctionnera-t-il sur le réseau de la prison ou nécessitera-t-il un dispositif spécifique ?
Tant que ces questions restent sans réponse, il faut éviter d’affirmer que l’État paiera la climatisation de Riad Salamé. Mais elles méritent précisément d’être posées parce que l’autorisation ne concerne pas un objet passif : elle implique une consommation continue d’une ressource dont le système pénitentiaire ne dispose pas nécessairement en abondance.
Le problème n’est pas que Salamé soit traité dignement
Il serait facile de transformer l’affaire en demande de punition supplémentaire.
Ce serait manquer le véritable enjeu.
Un prévenu, même lorsqu’il a été l’un des responsables publics les plus puissants du pays, conserve des droits. La présomption d’innocence demeure. Les conditions de détention doivent respecter la dignité humaine et ne peuvent constituer une peine anticipée.
Riad Salamé n’a donc pas à être soumis à des conditions dégradantes parce qu’une partie de la population lui attribue une responsabilité politique ou morale dans l’effondrement financier.
La question est exactement inverse : si certaines conditions sont nécessaires à la dignité de Riad Salamé, pourquoi ne le seraient-elles pas pour tous les détenus de Roumieh ?
C’est là que l’autorisation devient un sujet de politique pénitentiaire.
Une justice égale ne consiste pas à retirer une chaise au détenu riche. Elle consiste à s’assurer que le détenu pauvre puisse lui aussi s’asseoir correctement. Elle ne consiste pas à faire souffrir de la chaleur un ancien gouverneur, mais à déterminer quelles températures et quelles conditions de ventilation sont acceptables pour l’ensemble de la population carcérale.
Roumieh reproduit-elle les inégalités du Liban ?
Les prisons sont censées retirer la liberté, pas redistribuer les conditions de détention selon le patrimoine.
Dans la réalité libanaise, les moyens personnels et familiaux jouent pourtant un rôle important. Un détenu dont la famille peut fournir nourriture, médicaments, vêtements ou autres biens n’est pas dans la même situation que celui qui ne dispose d’aucun soutien extérieur.
L’État pénitentiaire fragilisé par la crise laisse ainsi une partie de ses propres insuffisances être compensée par les ressources privées.
L’affaire Salamé pousse cette logique jusqu’à son point le plus visible.
L’ancien gouverneur dispose des moyens financiers, des avocats et de la capacité procédurale nécessaires pour demander un aménagement précis. La justice l’autorise. Le système fonctionne donc pour lui.
La question journalistique devient alors celle du détenu placé quelques cellules plus loin : connaît-il cette procédure, peut-il formuler la même demande et, surtout, possède-t-il les moyens matériels de profiter d’une autorisation identique ?
Si la réponse est non, le problème dépasse Riad Salamé.
Il signifierait que les inégalités qui structurent la société libanaise franchissent sans difficulté les portes de la prison.
Une petite affaire qui renvoie à une immense faillite
Un climatiseur ne constitue évidemment pas le dossier Riad Salamé.
L’essentiel reste ailleurs : les procédures judiciaires, les opérations financières examinées, les responsabilités qui pourront être établies ou écartées et le sort des fonds faisant l’objet d’enquêtes.
Mais cette petite affaire matérielle possède une force que les dossiers financiers de plusieurs milliers de pages n’ont pas.
Elle est immédiatement compréhensible.
Pendant trois décennies, Riad Salamé a occupé le sommet de l’institution chargée de préserver la monnaie et la stabilité financière. Après l’effondrement, des Libanais ont vu leurs revenus s’évaporer, leurs économies devenir inaccessibles et les services publics se dégrader. L’ancien gouverneur, aujourd’hui détenu et toujours présumé innocent, obtient de la justice l’autorisation d’installer un climatiseur et un téléviseur dans sa cellule.
Il ne serait ni exact ni juste d’en déduire automatiquement un privilège illégal.
Mais après trente années de pouvoir et six années de crise, Riad Salamé reste un cas où la transparence doit être plus grande, pas plus faible. La justice et l’administration pénitentiaire peuvent donc dissiper rapidement le soupçon : publier les règles applicables, préciser qui finance les équipements et indiquer si tout détenu placé dans les mêmes conditions peut obtenir la même autorisation.
À défaut, le climatiseur de Roumieh restera ce que le dossier financier libanais produit régulièrement depuis 2019 : une petite question matérielle derrière laquelle réapparaît immédiatement la question beaucoup plus vaste de savoir si les mêmes règles s’appliquent réellement à tous.



