Le redressement des banques et l’amélioration des indicateurs financiers peuvent créer les conditions d’une reprise au Liban. Ils ne peuvent pas la produire seuls. Une entreprise qui retrouve accès au crédit mais paie toujours une électricité coûteuse, supporte les défaillances des infrastructures, peine à exporter et risque de perdre sa clientèle à chaque crise sécuritaire reste confrontée aux mêmes obstacles structurels. Cinq verrous déterminent ainsi le passage d’une stabilisation financière à une véritable reprise de l’économie réelle : le financement, l’énergie, les infrastructures, les débouchés et la stabilité. La remontée récente des obligations souveraines montre précisément pourquoi il faut distinguer l’anticipation des marchés de l’amélioration effectivement ressentie par les ménages et les entreprises.
Une obligation libanaise peut gagner plusieurs cents en quelques jours. Une usine, un hôtel ou une exploitation agricole ne change pas aussi rapidement de situation.
Cette différence de temporalité est au cœur du problème économique libanais en 2026. Les investisseurs financiers peuvent acheter aujourd’hui un titre parce qu’ils anticipent une restructuration de la dette, une réforme bancaire ou un accord politique dont les effets ne seront visibles que plus tard. L’économie réelle, elle, ne fonctionne pas sur une anticipation. Pour produire davantage, une entreprise doit pouvoir emprunter, obtenir de l’électricité à un coût prévisible, disposer d’eau et d’infrastructures, accéder à des clients et croire suffisamment à la stabilité pour investir.
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Le Liban a déjà commencé à retrouver certains indicateurs positifs. L’économie avait progressé de 3,5 % en 2025 après des années de contraction. Cette amélioration reposait notamment sur une stabilisation macroéconomique, une reprise du tourisme et les premiers effets des réformes. Elle restait pourtant fragile. La croissance de 2025 avait d’ailleurs été inférieure aux 4,7 % initialement envisagés, notamment en raison d’une saison touristique moins bonne qu’attendu, de la faiblesse de l’investissement et du retard de la reconstruction.
Le problème est désormais de transformer les progrès financiers en capacité productive.
Premier verrou : sans crédit, une économie investit avec son épargne
La réforme bancaire est souvent présentée sous l’angle des déposants et de la répartition des pertes accumulées depuis 2019. Cette dimension est fondamentale, mais elle ne constitue qu’une partie du problème.
Une banque ne sert pas uniquement à conserver des dépôts. Elle transforme normalement une partie de l’épargne disponible en crédits pour les ménages et les entreprises.
C’est cette fonction qui a été profondément endommagée par la crise.
Lorsqu’une PME veut acheter une machine, qu’un agriculteur veut moderniser son exploitation, qu’un hôtel veut rénover ses chambres ou qu’un ménage veut financer un logement, l’investissement devient beaucoup plus difficile sans crédit bancaire. Les acteurs disposant de liquidités peuvent financer leurs projets eux-mêmes. Les autres les réduisent, les retardent ou les abandonnent.
Cette situation crée une économie à deux vitesses. Les entreprises disposant de revenus en dollars frais, de capitaux familiaux ou de financements venus de l’étranger peuvent continuer à investir. Les entreprises dépendant du crédit local disposent d’une marge beaucoup plus faible.
La réforme bancaire possède donc un objectif qui dépasse largement la résolution du passé : elle doit recréer un système capable de financer l’avenir.
Une restructuration réussie devrait permettre aux banques viables de disposer de bilans suffisamment solides pour reprendre progressivement leur activité de crédit. Elle devrait aussi restaurer la confiance des déposants. Sans dépôts suffisamment stables, les banques ne peuvent pas reconstruire durablement leur capacité à prêter.
Mais le retour du crédit ne suffira pas non plus.
Une banque peut disposer de liquidités et refuser de financer une entreprise si celle-ci reste trop vulnérable. Le coût de l’énergie, l’incertitude sécuritaire, la faiblesse des débouchés et l’état des infrastructures influencent directement l’évaluation du risque.
La réforme bancaire est donc le premier verrou, pas la solution complète.
Deuxième verrou : l’électricité reste un coût de production
Le deuxième obstacle apparaît chaque fois qu’une entreprise libanaise allume une machine, un réfrigérateur, un climatiseur ou un ordinateur.
Le problème électrique ne se limite plus au nombre d’heures fournies par Électricité du Liban. Il réside dans l’addition des différentes sources nécessaires pour obtenir un service continu.
Les entreprises et les ménages paient l’électricité publique lorsqu’elle est disponible. Ils doivent ensuite compléter cette alimentation par des générateurs privés, des installations solaires, des batteries ou leurs propres groupes électrogènes.
Ces solutions ont permis au pays de fonctionner malgré la dégradation du réseau. Elles ont aussi transféré une partie du coût du système électrique directement vers les utilisateurs.
La Banque mondiale estimait encore récemment l’alimentation publique à seulement six à huit heures quotidiennes en moyenne, selon un système tournant. Cette insuffisance oblige les utilisateurs à financer une deuxième infrastructure énergétique en parallèle de la première.
Pour une entreprise, la conséquence est directement mesurable dans le prix de revient.
Une boulangerie doit refroidir et produire. Une usine doit faire fonctionner ses machines. Un hôtel doit assurer l’éclairage, l’eau chaude et la climatisation. Un restaurant doit maintenir sa chaîne du froid. Un commerce doit alimenter ses équipements. Lorsque chacun doit produire une partie de sa propre électricité, le coût énergétique devient un handicap de compétitivité.
Le solaire a réduit cette dépendance pour une partie des entreprises et des ménages. Mais il nécessite un investissement initial important. Or le premier verrou réapparaît immédiatement : sans système bancaire fonctionnel, celui qui ne possède pas le capital nécessaire ne peut pas facilement financer son installation énergétique.
Le problème bancaire et le problème électrique se renforcent donc mutuellement.
Une amélioration durable suppose de restaurer une production publique plus fiable, de réduire le coût de génération et d’intégrer davantage les renouvelables au réseau. Les estimations disponibles montrent qu’une transition vers des capacités solaires à grande échelle peut réduire le coût de production par rapport à une dépendance aux combustibles liquides importés.
Pour l’économie réelle, la mesure pertinente sera simple : non pas seulement combien d’heures Électricité du Liban fournit, mais combien coûte réellement un kilowattheure continu à une entreprise une fois toutes ses sources additionnées.
Troisième verrou : les infrastructures produisent des coûts invisibles
L’électricité est le dysfonctionnement le plus visible. Elle n’est pas le seul.
L’eau, l’assainissement, les routes, les télécommunications et les services municipaux influencent eux aussi les coûts de production. Lorsqu’un service public ne fonctionne pas, sa dépense ne disparaît pas. Elle est souvent transférée vers le ménage ou l’entreprise.
Le secteur de l’eau en fournit un exemple particulièrement clair.
Une alimentation publique insuffisante pousse des ménages et des établissements à acheter de l’eau auprès de fournisseurs privés. Des entreprises doivent disposer de réservoirs, de pompes ou de leurs propres solutions de stockage. Chaque dispositif représente un investissement et un coût de fonctionnement qui seraient moins importants avec un service collectif fiable.
Le traitement des eaux usées produit un autre type de coût.
Une station d’épuration qui fonctionne mal n’envoie pas immédiatement une facture supplémentaire à une entreprise. Mais la pollution qui en résulte dégrade les ressources en eau, les zones agricoles et le littoral. Elle finit par générer des dépenses sanitaires, environnementales et touristiques.
Les installations de traitement elles-mêmes dépendent de l’électricité. Les coupures peuvent perturber les pompes et le fonctionnement des stations, ce qui illustre à nouveau l’interdépendance des différents verrous.
La Banque mondiale a identifié la réhabilitation des stations existantes et l’achèvement des installations et réseaux inachevés parmi les priorités nécessaires pour réduire la pollution des ressources hydriques.
À ces problèmes anciens se sont ajoutées les destructions provoquées par le conflit.
Les besoins de reconstruction et de relèvement évalués après les dommages subis entre octobre 2023 et décembre 2024 atteignaient 11 milliards de dollars. Sur ce total, environ 1 milliard concernait les infrastructures publiques dans l’énergie, les transports, l’eau, l’assainissement et les services municipaux.
La reconstruction de ces équipements n’est donc pas une dépense séparée de la politique économique.
Une route réparée réduit les temps et coûts de transport. Une alimentation en eau fiable réduit le recours aux fournisseurs privés. Une station d’épuration fonctionnelle protège l’agriculture, la santé et le tourisme. Un réseau électrique stable réduit les besoins en générateurs.
L’infrastructure agit ainsi sur la productivité sans toujours apparaître directement dans le bilan d’une entreprise.
Quatrième verrou : produire ne suffit pas, il faut vendre
Le quatrième obstacle concerne les débouchés.
Dans un pays dont le marché intérieur a été profondément affaibli depuis 2019, la croissance des entreprises productives dépend davantage de leur capacité à trouver des clients à l’étranger.
La filière viticole constitue un bon laboratoire de ce problème.
Le Liban produit des vins capables de se positionner sur des marchés internationaux exigeants. Les domaines ont développé des marques, des réseaux de distribution et une réputation qui dépasse largement la taille du marché libanais.
Cette réussite ne supprime pourtant pas les contraintes logistiques.
Exporter suppose de transporter les bouteilles jusqu’aux marchés étrangers, d’absorber les coûts du fret, de respecter les normes sanitaires et commerciales, de disposer de distributeurs et de maintenir une production suffisamment régulière.
Lorsque la demande intérieure faiblit, l’accès aux marchés extérieurs cesse d’être seulement une opportunité. Il devient une condition de croissance.
La même logique vaut pour l’agriculture et une partie de l’industrie agroalimentaire. Un producteur libanais peut être compétitif sur la qualité et perdre son avantage sur la logistique.
Les passages terrestres ont ici une importance particulière. La Syrie constitue la voie naturelle vers la Jordanie, l’Irak et les marchés du Golfe. Le fonctionnement des frontières, la sécurité des routes et les coûts de transit influencent donc directement la capacité exportatrice libanaise.
Les ports et l’aéroport jouent parallèlement un rôle central pour les produits à plus forte valeur ajoutée.
Une véritable reprise doit donc se mesurer dans les exportations de biens et de services, et non uniquement dans la consommation intérieure.
Le Liban possède une diaspora importante et des produits disposant d’une identité forte. Mais une économie productive ne peut pas vivre durablement du seul avantage de sa diaspora. Elle doit être capable de vendre au-delà des réseaux communautaires traditionnels et de gagner de nouveaux marchés.
Cinquième verrou : la stabilité reste une variable économique
Aucun des quatre premiers obstacles n’est totalement indépendant du cinquième : la sécurité.
Le tourisme en fournit la démonstration la plus immédiate.
Une banque peut être restructurée, une entreprise peut disposer d’électricité et un hôtel peut avoir rénové ses chambres. Si les compagnies aériennes suspendent leurs vols et si les gouvernements étrangers déconseillent les voyages au Liban, la saison touristique peut néanmoins disparaître en quelques jours.
L’économie libanaise reste particulièrement exposée à ce phénomène parce que le tourisme produit des revenus dans une chaîne très large.
Un visiteur paie un billet d’avion, un hôtel ou une location. Il dépense dans les restaurants, les commerces, les transports et les loisirs. Les Libanais de la diaspora injectent eux aussi des devises dans cette économie lors de leurs séjours.
Une mauvaise saison ne touche donc pas uniquement les hôtels.
La croissance de 2025 a déjà illustré cette dépendance. Le PIB réel a progressé de 3,5 %, mais moins qu’initialement prévu. Parmi les facteurs expliquant cet écart figuraient une saison touristique inférieure aux attentes, la faiblesse de l’investissement et les incertitudes persistantes.
Les nouveaux épisodes de conflit rappellent la fragilité de ce moteur. Les perturbations aériennes et l’incertitude peuvent interrompre brutalement une activité qui avait mis plusieurs mois à se reconstruire.
L’investissement réagit de manière similaire, mais plus lentement.
Un touriste peut annuler son voyage pour une semaine de tensions. Un industriel qui doit immobiliser plusieurs millions de dollars pendant dix ans se demande si les tensions reviendront chaque année.
La stabilité n’est donc pas seulement une condition du tourisme. Elle détermine le taux de risque appliqué à presque tous les investissements productifs.
Les obligations peuvent monter avant que l’économie ne redémarre
C’est ici que le signal envoyé par les obligations souveraines libanaises doit être interprété avec prudence.
Au début d’août 2026, les euro-obligations libanaises ont enregistré une nette remontée. Après avoir évolué autour de 22 cents pour un dollar de valeur faciale fin juillet, elles ont atteint environ 28 cents au cours des semaines suivantes.
Le mouvement a notamment été attribué au retour d’acheteurs étrangers après l’avancée parlementaire du projet de restructuration du secteur bancaire.
Cette hausse constitue une information importante. Elle signifie que certains investisseurs estiment que la probabilité d’une résolution de la crise financière ou d’une amélioration de la valeur de récupération de la dette a augmenté.
Mais 28 cents pour un dollar de dette ne signifient pas qu’une entreprise libanaise vend 27 % de plus, que les ménages ont récupéré leurs dépôts ou que les banques ont recommencé à financer massivement l’économie.
Les marchés obligataires achètent des probabilités futures.
Un investisseur peut acheter une obligation à 28 cents s’il pense qu’un accord futur permettra de récupérer davantage. Il n’a pas besoin d’attendre que l’électricité fonctionne, que les exportations progressent ou que le tourisme retrouve son niveau antérieur.
C’est précisément pourquoi une amélioration financière peut précéder largement une amélioration économique.
Elle peut même, pendant un temps, coexister avec une économie réelle en difficulté.
Le risque d’une reprise à deux vitesses
Le scénario à éviter est donc celui d’un Liban dont les indicateurs financiers s’améliorent tandis que les conditions de production restent presque inchangées.
Les obligations remonteraient. Les négociations sur la dette progresseraient. Les banques seraient restructurées. La stabilité monétaire pourrait se prolonger. Des capitaux commenceraient éventuellement à revenir.
Pendant ce temps, une PME continuerait à financer elle-même son électricité. Un agriculteur supporterait les coûts de l’eau et du transport. Un industriel hésiterait à acheter une nouvelle machine faute de crédit abordable. Un exportateur resterait dépendant de routes et de frontières incertaines. Un hôtel pourrait perdre ses réservations à la première alerte sécuritaire.
Une telle économie serait financièrement moins malade sans être encore véritablement productive.
Le défi des prochains mois consiste précisément à faire circuler l’amélioration du sommet vers la base : du bilan de l’État vers celui des banques, puis des banques vers les entreprises et les ménages.
La reconstruction peut accélérer cette transmission. Les besoins évalués à 11 milliards de dollars comprennent des dépenses susceptibles de produire directement de l’activité dans le bâtiment, les transports, les services et l’industrie. Mais leur financement doit être accompagné d’investissements capables d’augmenter durablement la productivité.
Reconstruire une infrastructure détruite est nécessaire. La reconstruire sans corriger les défaillances qui existaient avant le conflit reviendrait à restaurer l’ancien modèle.
Cinq indicateurs pour savoir si la reprise devient réelle
La prochaine phase économique libanaise ne pourra donc pas être évaluée avec un seul chiffre.
Le PIB dira si l’activité totale progresse, mais pas nécessairement pourquoi. Le prix des obligations indiquera ce que les investisseurs anticipent, mais pas ce que vit une PME. La stabilité de la livre donnera une information essentielle sur la monnaie, mais elle ne mesurera pas la productivité.
Pour savoir si la reprise atteint réellement l’économie, cinq indicateurs devront évoluer simultanément :
- le financement bancaire, avec le retour mesurable des crédits aux ménages et surtout aux entreprises productives ;
- le coût énergétique réel, calculé en additionnant Électricité du Liban et les solutions privées nécessaires pour disposer d’une alimentation continue ;
- l’investissement productif, dans les machines, les entreprises, l’agriculture, l’industrie et les infrastructures plutôt que dans les seuls actifs financiers ;
- les exportations, qui permettront de mesurer la capacité des producteurs libanais à retrouver ou conquérir des marchés extérieurs ;
- l’activité touristique, notamment les arrivées, les nuitées, les vols et les dépenses, qui fourniront un indicateur immédiat de la confiance dans la stabilité du pays.
La progression des euro-obligations montre que certains investisseurs commencent déjà à regarder plus loin que la crise actuelle. Pour que cette anticipation devienne une reprise vécue, il faudra désormais voir le crédit revenir dans les entreprises, le coût de l’électricité reculer, les investissements productifs augmenter, les exportations progresser et les touristes continuer d’arriver lorsque la saison suivante commencera.



