Le président Joseph Aoun a dénoncé mercredi 7 octobre 2026 des tentatives de « politiser » et « d’exagérer » la situation économique du Liban, notamment à travers les craintes d’une hausse du dollar et d’une nouvelle crise comparable à celle de 2019. Le chef de l’État peut s’appuyer sur une stabilité monétaire réelle, le dollar restant autour de 89 500 livres. Mais son avertissement intervient dans une économie toujours confrontée à une inflation élevée malgré sa dollarisation, à une pression fiscale accrue, aux difficultés financières de l’État et à une restructuration bancaire toujours inachevée. Autant d’éléments qui distinguent les rumeurs alarmistes des inquiétudes économiques fondées.
Le président Joseph Aoun a mis en garde mercredi contre ce qu’il considère comme une instrumentalisation politique de la situation économique. Il a notamment évoqué les discussions autour d’une possible hausse du dollar et les comparaisons avec la crise déclenchée en 2019. Selon lui, ces discours visent à créer de la confusion et à marginaliser les efforts engagés pour remettre le Liban sur la voie du redressement.
Aoun a appelé à la coopération face aux difficultés économiques, rappelant que celles-ci ne concernent pas uniquement le Liban. Il a également mis en avant les mesures prises par la Banque du Liban et le ministère des Finances pour maintenir la stabilité monétaire. Le président a enfin estimé que plusieurs décennies de corruption et de mauvaise gestion ne pouvaient être effacées rapidement, tout en assurant que les autorités travaillaient à lutter contre la corruption, développer l’administration numérique et améliorer le fonctionnement des institutions publiques.
Aoun défend la stabilité du dollar
Le principal argument permettant d’étayer le discours présidentiel est la stabilité du taux de change. Après plusieurs années d’effondrement de la livre, le dollar évolue depuis une longue période autour de 89 500 livres. Le Liban ne connaît donc pas actuellement la spirale monétaire qui avait marqué les premières années de la crise, lorsque la dépréciation de la monnaie alimentait presque quotidiennement la hausse des prix et la perte de confiance.
Les rumeurs annonçant sans éléments concrets une nouvelle envolée imminente du dollar peuvent, dans ce contexte, avoir des conséquences. Le traumatisme monétaire reste profond. Une augmentation soudaine de la demande de devises provoquée par la peur peut créer une tension supplémentaire sur le marché et alimenter les anticipations que les autorités cherchent précisément à éviter.
L’appel de Joseph Aoun à ne pas transformer chaque inquiétude en annonce d’un nouvel effondrement comparable à 2019 repose donc sur une différence réelle entre les deux périodes. La Banque du Liban contrôle davantage la liquidité en livres et le marché des changes ne connaît pas, à ce stade, les mouvements désordonnés observés durant les années les plus aiguës de la crise.
Mais le problème commence lorsque la stabilité du dollar devient implicitement synonyme de stabilité économique. Les deux réalités ne se confondent plus au Liban.
Une inflation élevée malgré la dollarisation
L’économie libanaise s’est fortement dollarisée depuis l’effondrement de la livre. Une grande partie des prix, des loyers, des services et des transactions sont désormais directement exprimés en dollars ou étroitement indexés sur la devise américaine. Cette évolution a réduit l’une des principales sources d’instabilité des prix : les variations quotidiennes du taux de change.
Pourtant, l’inflation reste élevée. Selon les dernières données officielles disponibles, les prix à la consommation ont augmenté de 16,66 % sur un an en août 2026. La Banque mondiale prévoit pour sa part une inflation moyenne d’environ 17,5 % sur l’ensemble de l’année 2026.
Ce phénomène est particulièrement important pour apprécier les propos du président. Une inflation proche de 17 % dans une économie déjà largement dollarisée ne peut pas être expliquée par une nouvelle chute de la livre. Elle traduit d’autres tensions : hausse des coûts, perturbations liées à la guerre, énergie, transport, importations et augmentation des prix de certains services produits localement.
Pour les ménages, la différence est importante mais le résultat reste concret. Le dollar peut demeurer à 89 500 livres pendant qu’un panier de biens et de services continue de coûter davantage. Un ménage dont les revenus en dollars ou en livres converties n’augmentent pas au même rythme perd donc du pouvoir d’achat malgré la stabilité monétaire.
C’est l’une des limites du discours rassurant de Joseph Aoun. Les rumeurs sur une explosion du dollar peuvent être infondées sans que les inquiétudes concernant le coût de la vie le soient.
Les taxes alimentent aussi le malaise économique
Le président appelle également à replacer les difficultés libanaises dans un environnement économique mondial compliqué. Mais une partie de la pression ressentie par les ménages provient directement des besoins financiers de l’État libanais. Celui-ci tente depuis plusieurs années de reconstruire ses recettes après l’effondrement de la collecte fiscale et de la valeur réelle des prélèvements pendant la crise.
Cette restauration des recettes passe par une réévaluation de taxes, de droits, de frais administratifs et de tarifs publics. Le gouvernement a également envisagé une augmentation de la TVA de 11 % à 12 % afin de financer notamment les dépenses supplémentaires liées aux rémunérations et pensions du secteur public.
Pour l’État, ces mesures répondent à une contrainte réelle. Les fonctionnaires ont perdu une grande partie de leur pouvoir d’achat depuis 2019, les administrations manquent de moyens et les services publics doivent être financés. La guerre ajoute des besoins considérables en matière de reconstruction, d’aide aux populations déplacées et de remise en état des infrastructures.
Pour les ménages et les entreprises, cependant, ces prélèvements constituent une charge supplémentaire. Une politique destinée à restaurer les finances publiques peut donc être économiquement nécessaire tout en aggravant, à court terme, la perception d’une hausse du coût de la vie.
Cette réalité rend délicate l’accusation générale d’« exagération ». Une partie du mécontentement ne repose pas sur des rumeurs concernant le dollar, mais sur des dépenses effectivement plus élevées.
L’État lui-même reste financièrement contraint
Joseph Aoun reconnaît que plusieurs décennies de corruption et de mauvaise gestion ne peuvent être effacées rapidement. Cette remarque constitue probablement le point le plus important de son diagnostic, car l’État reste lui-même l’un des acteurs les plus fragiles de l’économie.
Le Liban est toujours en défaut sur sa dette souveraine depuis 2020. Il ne dispose pas d’un accès normal aux marchés internationaux pour financer ses besoins. La dette publique reste considérée comme insoutenable et sa restructuration n’est pas achevée. Dans ces conditions, toute augmentation durable des dépenses doit être compensée par de nouvelles recettes, une aide extérieure ou des économies ailleurs dans le budget.
La guerre a encore compliqué cette équation. Le pays doit reconstruire des logements et des infrastructures, soutenir les régions touchées et financer les institutions publiques alors que l’économie a de nouveau été fortement affectée par les hostilités. La Banque mondiale prévoit ainsi une contraction importante de l’activité en 2026.
La prudence budgétaire défendue par le gouvernement et les institutions internationales évite une nouvelle fuite en avant financière. Elle signifie toutefois que l’État dispose de peu de moyens pour amortir les difficultés rencontrées par les ménages.
La crise de 2019 n’est surtout pas encore réglée
La comparaison utilisée par Joseph Aoun avec 2019 pose une autre difficulté. Le Liban n’est certes pas confronté aujourd’hui au même mécanisme d’effondrement monétaire. Mais la crise commencée en 2019 n’a jamais été complètement résolue.
Le système bancaire reste profondément restructuré de fait, sans que toutes les pertes accumulées aient encore été réparties de manière définitive. Les déposants continuent de subir les conséquences de l’effondrement, tandis que la question de la restitution des dépôts reste liée au traitement des pertes de la Banque du Liban et des banques commerciales.
Le pays ne dispose toujours pas d’un programme complet avec le Fonds monétaire international, plus de quatre ans après l’accord préliminaire conclu en avril 2022. Le FMI continue de demander une restructuration crédible du secteur bancaire, une répartition des pertes respectant la hiérarchie des créanciers, une stratégie pour les dépôts et un cadre permettant de rendre la dette publique soutenable.
Cette situation rend la formule présidentielle sur le risque d’une crise « similaire à 2019 » paradoxale. Il n’est pas nécessaire qu’une nouvelle crise identique commence puisque plusieurs composantes essentielles de celle de 2019 restent irrésolues.
Les banques restent un acteur majeur du blocage
Le secteur bancaire constitue l’un des principaux terrains de confrontation autour de ces réformes. Depuis le début de la crise, l’Association des banques du Liban et plusieurs établissements ont contesté des projets de répartition des pertes susceptibles d’imposer une contribution importante aux banques et à leurs actionnaires.
Les banques mettent en avant la responsabilité de l’État et de la Banque du Liban dans l’accumulation des pertes et défendent des mécanismes permettant de mobiliser davantage les ressources ou les actifs publics pour rembourser les déposants. Le FMI insiste au contraire sur la nécessité de faire supporter les pertes d’abord aux actionnaires et aux créanciers de rang inférieur avant de les transférer aux déposants.
Ce conflit a contribué à ralentir la restructuration financière. Il serait cependant inexact d’attribuer aux seules banques l’échec à conclure jusqu’ici un programme avec le FMI. Le gouvernement, le Parlement, la Banque du Liban et les différentes forces politiques ont également été impliqués dans plusieurs années de désaccords et de retards.
Mais les résistances du secteur bancaire aux modalités de répartition des pertes constituent bien un élément central du dossier. Elles montrent surtout que le principal problème financier hérité de 2019 reste ouvert alors que le président appelle à ne pas dramatiser la situation actuelle.
Distinguer les rumeurs des difficultés réelles
La mise en garde de Joseph Aoun contient donc deux messages qu’il convient de distinguer. Le premier concerne les rumeurs monétaires. En l’absence d’éléments montrant une hausse imminente du dollar, annoncer le retour certain d’un effondrement comparable à celui de 2019 peut effectivement nourrir inutilement la peur et la spéculation.
Le second message est plus problématique s’il consiste à étendre cette critique à l’ensemble des inquiétudes sur l’économie. L’inflation proche de 17 %, les difficultés budgétaires de l’État, la pression fiscale, la faiblesse du secteur bancaire, le dossier des dépôts et l’absence persistante d’accord avec le FMI sont des réalités économiques mesurables.
Le Liban de 2026 présente ainsi un paradoxe que le seul taux de change ne permet plus de saisir. La monnaie est stable, mais les prix augmentent. L’État améliore ses recettes, mais doit augmenter certains prélèvements pour financer ses besoins. Le système bancaire fonctionne partiellement, mais sa restructuration reste inachevée. Les autorités parlent de redressement, mais la guerre a de nouveau fortement affecté l’activité.
En appelant à ne pas « exagérer » la situation, Joseph Aoun cherche à protéger une stabilité monétaire difficilement acquise et à éviter une nouvelle crise de confiance. Son discours sera toutefois confronté aux données des prochains mois : évolution des prix, pression fiscale, capacité de l’État à financer ses obligations et surtout avancée du dossier bancaire avec le FMI. C’est sur ces résultats, davantage que sur le seul maintien du dollar à son niveau actuel, que pourra être mesurée la réalité du redressement économique invoqué par le président.


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