Deux saisies d’explosifs à l’origine d’une crise politique
Les saisies d’explosifs effectuées les 5 et 9 octobre 2026 à Dahr el-Baïdar et dans la région d’Al-Qasr ont provoqué une crise dépassant rapidement le cadre judiciaire. Le dossier a placé le gouvernement de Nawaf Salam devant une question sensible : fallait-il confier l’affaire au Conseil de justice, au risque de provoquer une confrontation politique avec le Hezbollah ? Le ministre de la Justice, Adel Nassar, défendait cette option en raison des conséquences possibles du transport de matières explosives sur la sécurité nationale. Le Hezbollah, de son côté, contestait une démarche susceptible de transformer une affaire de transport d’armes en confrontation directe avec l’État.
La situation présentait une particularité importante. Le député Hassan Fadlallah avait reconnu que les explosifs appartenaient au Hezbollah, en précisant qu’ils étaient destinés à ses activités de résistance. Cette déclaration donnait une dimension politique supplémentaire à l’enquête. Elle ne réglait toutefois ni la question de la légalité du transport, ni celle des responsabilités individuelles, ni celle de la destination précise des matières saisies. Ces points relevaient toujours des investigations judiciaires. Pour les adversaires du Hezbollah, cette reconnaissance renforçait la nécessité d’une procédure devant le Conseil de justice. Pour les opposants à cette saisine, elle risquait au contraire de transformer une procédure pénale en affrontement institutionnel.
Le dossier figurait au septième point de l’ordre du jour du Conseil des ministres du jeudi 22 octobre. La demande du ministère de la Justice concernait les explosifs saisis dans les deux localités, mais également toute personne dont les investigations établiraient un lien direct ou indirect avec les matières concernées. Cette formulation élargissait potentiellement le champ des investigations. Elle expliquait une partie des tensions qui ont précédé la réunion gouvernementale.
Nabih Berri au centre des consultations
Les heures précédant le Conseil des ministres ont été marquées par une série de consultations entre les principaux responsables de l’État. Le président du Parlement, Nabih Berri, a joué un rôle central dans la recherche d’un compromis. Ses échanges avec le président Joseph Aoun et le Premier ministre Nawaf Salam visaient à éviter qu’un vote sur le renvoi judiciaire ne provoque une rupture au sein du gouvernement. Le président du Parlement défendait une solution permettant de poursuivre les investigations sans prendre immédiatement une décision sur la juridiction compétente.
La position du Hezbollah constituait l’une des principales difficultés. Selon les informations politiques rapportées sur ces consultations, le parti avait fait savoir, par des intermédiaires, qu’un renvoi immédiat devant le Conseil de justice serait considéré comme une décision particulièrement hostile. Il redoutait les conséquences politiques et sécuritaires d’une procédure susceptible de placer ses activités militaires au centre d’une enquête portant sur la sécurité de l’État. Les messages transmis soulignaient également les risques d’une confrontation intérieure dans un contexte marqué par les tensions militaires avec Israël.
Les consultations ne se limitaient pas au Hezbollah et aux responsables institutionnels. Joseph Aoun a également reçu le président des Kataëb, Sami Gemayel, avant la réunion gouvernementale. Cette rencontre s’inscrivait dans les efforts destinés à élargir les soutiens à une solution de compromis. Les informations disponibles indiquent que les échanges ont contribué à préparer le terrain politique. Elles ne permettent cependant pas de reconstituer mot pour mot les discussions privées ni d’attribuer à Sami Gemayel un engagement précis qui n’aurait pas été rendu public.
La formule finalement retenue reposait sur un principe : examiner la demande du ministre de la Justice, mais reporter la décision jusqu’à l’achèvement des investigations. Ce mécanisme évitait un vote immédiat tout en maintenant officiellement la possibilité d’une saisine ultérieure du Conseil de justice. Il offrait ainsi une issue aux responsables qui refusaient une confrontation gouvernementale. En revanche, il ne satisfaisait pas ceux qui réclamaient une décision judiciaire sans délai.
Joseph Aoun et Nawaf Salam face au risque de rupture
Le président Joseph Aoun a contribué à installer un climat favorable au compromis. Au début de la réunion gouvernementale, il a salué les efforts des services de sécurité dans la lutte contre le terrorisme, le trafic de stupéfiants, la contrebande d’armes et la criminalité. Il a également souligné l’importance de préserver les institutions militaires malgré les difficultés économiques. Son intervention comportait un hommage particulier à Nabih Berri, notamment pour sa position présentant l’armée libanaise comme une ligne rouge à ne pas franchir.
Cette déclaration avait une portée politique dans le contexte de la réunion. Elle reconnaissait le rôle du président du Parlement dans les efforts de désescalade et rappelait la nécessité de préserver la paix civile. Joseph Aoun a également mis en garde contre les conséquences d’une extension des conflits régionaux. Il a demandé aux responsables politiques de faire preuve de prudence afin d’éviter que les tensions extérieures ne provoquent une nouvelle crise au Liban.
Nawaf Salam a adopté une approche différente dans son intervention sur le fond du dossier. Le Premier ministre a réaffirmé que le monopole des armes appartenait à l’État et que les décisions de guerre et de paix relevaient exclusivement des institutions constitutionnelles. Il a rappelé les dispositions de l’accord de Taëf, la résolution 1701 du Conseil de sécurité et les engagements contenus dans la déclaration de cessation des hostilités de novembre 2024. Il a également précisé que les organismes légalement autorisés à porter des armes comprenaient notamment l’armée, les Forces de sécurité intérieure, la Sûreté générale, la Sécurité de l’État, les douanes et la police municipale.
Le Premier ministre a insisté sur les conséquences du transport et du stockage d’armes en dehors des structures autorisées. Selon lui, de telles activités constituent une violation des règles applicables et peuvent menacer la sécurité des citoyens. Il a demandé au Hezbollah de respecter les principes auxquels celui-ci avait précédemment déclaré adhérer. Cette intervention confirmait que le gouvernement ne renonçait pas à sa position sur le monopole des armes, même si la décision concernant le Conseil de justice devait être reportée.
Les Forces libanaises quittent la réunion
La discussion gouvernementale a finalement débouché sur une rupture avec les ministres des Forces libanaises. Ces derniers réclamaient le renvoi immédiat du dossier devant le Conseil de justice. Ils considéraient que la gravité des faits et les informations déjà disponibles justifiaient une décision rapide. Le ministre Joe Issa el-Khoury a notamment rappelé que certaines affaires avaient été renvoyées devant cette juridiction peu après leur survenue. Il estimait que l’attente de nouvelles investigations ne constituait pas un motif suffisant pour différer la décision.
Les ministres des Forces libanaises ont présenté des précédents judiciaires pour appuyer leur argumentation. Leur position reposait sur l’idée que la décision de renvoi ne nécessitait pas nécessairement l’achèvement de toutes les investigations. Ils estimaient également que la reconnaissance de l’appartenance des explosifs au Hezbollah rendait le dossier suffisamment clair pour justifier une intervention gouvernementale. Cette interprétation était contestée par les responsables favorables au report, qui invoquaient la nécessité de préciser les responsabilités avant de modifier le cadre judiciaire de l’affaire.
Le retrait des ministres a constitué le principal incident politique de la réunion. Nawaf Salam a critiqué cette démarche, qu’il a présentée comme relevant d’une logique de surenchère politique. La réaction du Premier ministre illustrait les tensions entre la nécessité de préserver la cohésion gouvernementale et les demandes d’une partie de ses partenaires. Les Forces libanaises ont ainsi choisi de manifester publiquement leur désaccord, sans obtenir le vote qu’elles réclamaient.
Un détail distingue toutefois cette séquence d’une rupture complète entre les formations concernées. Adel Nassar, ministre de la Justice et auteur de la demande de renvoi, est resté à la réunion. Il n’a donc pas suivi le retrait des ministres des Forces libanaises. Cette décision a permis de poursuivre l’examen du dossier dans le cadre gouvernemental. Elle n’impliquait pas l’abandon de sa demande, puisque le ministre a maintenu son intention de revenir sur la question.
Pourquoi le Conseil de justice cristallisait les tensions
Le désaccord portait sur une décision aux conséquences institutionnelles importantes. Le Conseil de justice est compétent pour certaines affaires graves touchant notamment à la sécurité de l’État. Sa saisine nécessite une décision du Conseil des ministres. Le dossier des explosifs était déjà engagé dans une procédure judiciaire, mais Adel Nassar souhaitait lui donner une autre dimension en demandant son renvoi devant cette juridiction.
Les partisans de la saisine considéraient que la nature des matières transportées, les circonstances de leur déplacement et les risques éventuels pour la population justifiaient cette procédure. Ils estimaient que l’enquête devait permettre d’établir l’origine des explosifs, les personnes ayant organisé leur transport, leur destination et les conditions dans lesquelles ils avaient été introduits ou déplacés sur le territoire libanais. La reconnaissance de leur appartenance au Hezbollah ne suffisait pas, selon cette approche, à répondre à toutes ces questions.
Les opposants au renvoi immédiat mettaient en avant une autre lecture. Ils estimaient qu’une décision prise avant l’achèvement des investigations risquait d’avoir une portée politique disproportionnée. Certains contestaient également l’existence, à ce stade, des conditions justifiant le transfert du dossier devant le Conseil de justice. La question de savoir si la simple détention ou le transport des explosifs relevait des infractions concernées faisait ainsi partie du débat.
Cette divergence expliquait pourquoi le choix de la juridiction était devenu aussi sensible que l’enquête elle-même. Le renvoi aurait constitué une décision gouvernementale majeure dans un contexte où le monopole des armes faisait déjà l’objet de désaccords profonds. Le report permettait d’éviter cette décision immédiate, mais ne réglait aucune des questions juridiques soulevées.
Une décision de report, sans abandon des investigations
Après environ quatre heures de discussions, le Conseil des ministres a retenu une formule permettant de poursuivre les investigations avant de se prononcer sur le renvoi devant le Conseil de justice. La décision ne constituait donc ni un rejet définitif de la demande d’Adel Nassar ni une validation de la position du Hezbollah. Elle maintenait le dossier ouvert et reportait le choix de la juridiction.
Cette solution a permis aux ministres proches du Hezbollah de rester au gouvernement et d’éviter une confrontation directe pendant la réunion. Elle a également permis au Premier ministre de maintenir ses déclarations sur le monopole des armes sans provoquer immédiatement une crise institutionnelle majeure. En revanche, le retrait des ministres des Forces libanaises a montré que le compromis ne faisait pas l’unanimité.
Les conséquences du report dépendront des résultats des investigations et de la manière dont le gouvernement traitera une éventuelle nouvelle demande de renvoi. Les enquêteurs devront notamment préciser les circonstances des deux saisies, les responsabilités individuelles et les infractions susceptibles d’être retenues. La question de la juridiction compétente pourra alors revenir devant le Conseil des ministres.
La crise du 22 octobre révèle ainsi les limites du compromis obtenu. Les responsables politiques ont évité une rupture immédiate, mais leurs désaccords demeurent sur la place des armes du Hezbollah, les compétences de l’État et les moyens judiciaires permettant de faire appliquer les décisions gouvernementales. Le dossier des explosifs reste donc à la fois une affaire pénale en cours et un sujet de confrontation politique.


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