23 octobre 2026
Actualité, Information, Analyses, découverte du Patrimoine et de la Culture Libanaise, tout cela est possible sur Libnanews, le Média Citoyen du Liban
Toutes nos rubriques

Nos chroniques

Le Hezbollah est-il en train de sacrifier ceux qu’il prétend protéger ?

Dans cette tribune, Bernard Jabre interroge les conséquences du maintien des armes du Hezbollah sur les populations chiites du Liban-Sud. Entre frappes israéliennes, destructions répétées, déplacements et risque de déracinement, il défend le monopole militaire de l’État libanais comme condition essentielle pour restaurer durablement la souveraineté nationale.

Le Hezbollah est-il en train de sacrifier ceux qu’il prétend protéger ?

Il arrive un moment où la politique cesse d’être une affaire d’idéologie pour devenir une simple question d’arithmétique.

Le problème des armes du Hezbollah est aujourd’hui arrivé à ce point.

Armes autonomes du Hezbollah + capacité d’attaque contre Israël = menace permanente perçue par Israël.

Menace permanente + incapacité de l’État libanais à garantir sa disparition = intervention militaire israélienne.

Intervention répétée + implantation militaire du Hezbollah dans des régions majoritairement chiites = destruction répétée de ces régions.

Destruction + déplacement + impossibilité de reconstruire + absence de sécurité = déracinement progressif de la population.

Voilà le problème.

Il ne s’agit même plus de savoir qui aime Israël, qui le déteste, qui croit encore à la « résistance » ou qui n’y croit plus. Il s’agit de comprendre une mécanique.

A + B = C

Prenons les faits froidement.

A. Israël considère l’arsenal autonome du Hezbollah à sa frontière comme une menace stratégique.

B. Le Hezbollah refuse de remettre entièrement cet arsenal à l’État libanais tant que les conditions qu’il pose ne sont pas satisfaites.

Donc C : Israël conserve un motif stratégique pour poursuivre ses opérations militaires au Liban.

Cela ne signifie évidemment pas qu’Israël acquiert, de ce fait, un droit illimité de bombarder le Liban.

Les deux questions doivent être rigoureusement séparées. Le Hezbollah porte la responsabilité de décider de conserver ses armes et de mener éventuellement des opérations militaires indépendamment de l’État. Israël porte, lui, l’entière responsabilité juridique et morale des opérations qu’il décide de mener, de leurs cibles, de leur proportionnalité et de la protection des civils.

Mais du point de vue stratégique, le résultat pour le Liban est le même : tant que la cause militaire subsiste, le risque de guerre subsiste. Et ce sont malheureusement les mêmes populations qui en paient le prix.

Les événements récents en donnent une illustration terrible. Des centaines de milliers de civils du Sud ont été déplacés, des localités ont subi des évacuations et des destructions, et la présence militaire israélienne sur des positions au Liban entretient une situation de confrontation.

Qui habite principalement ces régions ? Les chiites libanais. C’est là que réside le paradoxe tragique.

Une arme censée protéger une population finit par l’exposer

Le Hezbollah affirme historiquement que ses armes protègent le Liban, et particulièrement le Sud, contre Israël. Mais une doctrine militaire doit être jugée sur son résultat.

Si une stratégie produit durablement plus de territoire exposé ou occupé, plus de villages détruits, plus de maisons perdues, plus de déplacés, plus de morts, moins d’activité économique, moins d’agriculture et moins de possibilités de retour, alors une question devient inévitable :

À partir de quel moment l’instrument de protection devient-il lui-même un facteur de mise en danger de ceux qu’il prétend protéger ?

Ce n’est pas une question théologique. Ce n’est même plus une question idéologique. C’est une question de résultat.

Le cercle vicieux

La mécanique actuelle est particulièrement dangereuse parce qu’elle s’auto-entretient.

Le Hezbollah dit : « Je ne rends pas mes armes parce qu’Israël occupe une partie du Liban. »

Israël répond : « Je ne me retire pas complètement parce que le Hezbollah conserve ses armes et ses capacités militaires. »

occupation → maintien des armes → maintien de la menace → frappes → occupation → justification du maintien des armes

Le cercle est parfait. Et pendant que chacun justifie son comportement par celui de l’autre, ce n’est ni Tel-Aviv ni Téhéran qui est progressivement détruit. C’est le Liban-Sud.

La résolution 1701 permet précisément de comprendre les deux dimensions du problème : elle vise à empêcher toute reprise des hostilités, à restaurer l’autorité de l’État libanais et à assurer le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale du Liban.

Mais il existe désormais une troisième variable : l’État libanais

C’est elle qui change toute l’équation.

La question n’est plus : Hezbollah ou Israël ? Elle doit devenir : Hezbollah ou État libanais ?

Car si le Hezbollah remet progressivement ses armes à l’État et si l’armée libanaise exerce effectivement le monopole de la force sur l’ensemble du territoire, la situation change radicalement.

monopole militaire de l’État + contrôle effectif du territoire + absence d’attaques depuis le Liban = disparition progressive de la justification sécuritaire israélienne

Israël devra alors se retirer du territoire libanais et respecter la souveraineté du Liban. Et s’il poursuit ensuite ses attaques sans menace militaire provenant du Liban, la responsabilité politique et internationale deviendra beaucoup plus clairement et exclusivement israélienne.

C’est précisément pourquoi le monopole des armes par l’État constitue une arme diplomatique infiniment plus puissante qu’on ne le croit.

La résolution 1701 repose déjà sur cette logique : aucune arme et aucune autorité au Liban autres que celles relevant de l’État, parallèlement au respect de la Ligne bleue, de la souveraineté libanaise et des obligations imposées aux parties.

Voilà la seule équation susceptible de briser le cercle.

Le véritable danger est démographique

Il existe enfin une dimension dont on parle trop peu. Une communauté ne disparaît pas nécessairement parce qu’on l’extermine physiquement. Elle peut disparaître progressivement d’un territoire parce que ses habitants ne peuvent plus y vivre.

Imaginez dix ou quinze années supplémentaires de cycles identiques : guerre, destruction, cessez-le-feu, reconstruction partielle, nouvelle guerre, nouvelle évacuation.

Que fera une famille de Bint Jbeil, Khiam, Nabatiyé ou d’un village frontalier après avoir reconstruit deux ou trois fois sa maison ? Que fera le jeune diplômé ? Que fera l’agriculteur dont les terres deviennent inaccessibles ? Que feront les parents qui ne veulent plus élever leurs enfants sous les drones et les bombardements ?

Ils partiront. D’abord vers d’autres régions du Liban. Puis, pour ceux qui le peuvent, vers l’étranger.

Le danger ultime n’est donc pas seulement militaire. Il est territorial, économique et démographique.

Une région continuellement transformée en champ de bataille finit par perdre ses habitants. C’est ainsi que la persistance d’une stratégie militaire censée défendre la communauté chiite pourrait, paradoxalement, devenir l’une des plus grandes menaces pesant sur son enracinement historique au Liban-Sud et dans la Bekaa.

La résistance devrait aujourd’hui changer de définition

Résister aujourd’hui ne devrait plus signifier conserver indéfiniment des missiles. Résister devrait signifier rester sur sa terre.

Reconstruire Nabatiyé. Cultiver le Sud. Faire revenir les familles. Créer des entreprises. Construire des écoles. Garantir que les enfants puissent vivre à Khiam, Bint Jbeil ou Tyr sans devoir partir à chaque nouvelle guerre.

Et surtout reconstruire un État suffisamment fort pour que plus aucune puissance étrangère — Israël, Iran ou toute autre — ne puisse décider de la guerre et de la paix à la place des Libanais.

Le Hezbollah doit donc répondre à une question beaucoup plus grave que celle de savoir s’il peut conserver ses armes.

À quoi servent ces armes si, à force de vouloir les conserver, on finit par perdre la terre et les hommes qu’elles étaient censées protéger ?

Car l’arithmétique devient implacable :

pas de monopole de l’État sur les armes = souveraineté incomplète

souveraineté incomplète = confrontation permanente possible

confrontation permanente = destructions répétées

destructions répétées = déplacement durable

déplacement durable = déracinement

Le choix historique qui se présente au Hezbollah n’est donc peut-être plus entre résistance et capitulation. Il est entre deux conceptions radicalement différentes de la résistance : conserver ses armes, au risque de perdre progressivement son territoire humain ; ou remettre les armes à l’État afin de sauver la terre, reconstruire les villages et permettre aux chiites du Liban de continuer à y vivre.

Une arme n’est jamais une fin en soi. Elle n’a de sens que si elle protège une population.

Lorsque sa conservation finit par contribuer à la destruction de cette population, le courage n’est plus nécessairement de la garder.
Le courage peut être de savoir la remettre.

Bernard Jabre

· · · · · · · · · · · · · · · · ·

Bernard Raymond Jabre

Bernard Raymond Jabre, Etudes scolaires à Jamhour puis à l’Ecole Gerson à Paris, continua ses études d’économie et de gestion licence et maitrise à Paris -Dauphine où il se spécialise dans le Master « Marchés Financiers Internationaux et Gestion des Risques » de l’Université de Paris - Dauphine 1989. Par la suite , Il se spécialise dans la gestion des risques des dérivés des marchés actions notamment dans les obligations convertibles en actions et le marché des options chez Morgan Stanley Londres 1988 , et à la société de Bourse Fauchier- Magnan - Paris 1989 à 1991, puis il revint au Liban en 1992 pour aider à reconstruire l’affaire familiale la Brasserie Almaza qu’il dirigea 11 ans , puis il fonda en 2003 une société de gestion Aleph Asset Management dont il est actionnaire à 100% analyste et gérant de portefeuille , de trésorerie et de risques financiers internationaux jusqu’à nos jours.

Tous ses articles →

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *