On accuse la dette. On regarde les milliers de milliards s’accumuler aux États-Unis, en France, en Italie, ailleurs en Europe, et l’on se demande jusqu’où cela peut aller.
Mais la dette n’est pas la maladie. Elle en est le symptôme.
La maladie, c’est le déficit budgétaire devenu permanent.
Il faut revenir à Keynes. John Maynard Keynes n’a jamais imaginé le déficit comme une manière normale et éternelle de gouverner. Son raisonnement était d’abord celui du cycle. Lorsque l’économie s’effondre, que l’investissement privé disparaît, que le chômage monte et que la peur paralyse les entreprises et les ménages, l’État doit prendre le relais. Il dépense, investit, accepte temporairement le déficit. La politique monétaire peut parallèlement devenir accommodante.
C’était un médicament.
Un antibiotique économique administré lorsqu’un organisme est malade.
Le problème est que nous avons fini par prendre l’antibiotique tous les jours.
Le déficit, qui devait répondre aux mauvaises années, s’est installé dans les bonnes. Il ne finance plus seulement les guerres, les récessions, les grands investissements ou les catastrophes. Il finance aussi le fonctionnement quotidien de l’État : administrations, retraites, prestations sociales, défense, subventions, bureaucraties et parfois des structures dont plus personne n’ose véritablement remettre en cause le coût.
Et comme il faut bien financer la différence entre ce que l’État dépense et ce qu’il prélève, il emprunte.
La mécanique est d’une simplicité presque enfantine :
déficit, dette, intérêts, nouveau déficit, nouvelle dette.
Pendant longtemps, cela fonctionne. C’est même politiquement merveilleux.
La dette permet de donner aujourd’hui sans prélever immédiatement le prix correspondant. Elle permet de satisfaire l’électeur présent en envoyant une partie de la facture à l’électeur futur.
C’est ici que Keynes rencontre un problème qu’il n’avait pas vocation à résoudre : celui du temps démocratique.
Quatre ans contre quarante ans
La dette se pense sur vingt, trente ou quarante ans. Un gouvernement pense à la prochaine élection.
Aux États-Unis, quatre ans séparent deux élections présidentielles et, au milieu, les midterms viennent déjà rappeler au pouvoir qu’il sera jugé. En Europe, la mécanique est différente mais la contrainte reste la même : pourquoi supporter aujourd’hui le coût politique d’une réforme dont les bénéfices apparaîtront peut-être sous le gouvernement suivant ?
Réduire une dépense crée immédiatement un mécontent. Supprimer une administration provoque immédiatement une résistance. Réformer une retraite fait descendre immédiatement les gens dans la rue.
En revanche, emprunter ne fait presque aucun bruit.
Voilà peut-être le véritable vice de la dette publique : elle sépare politiquement la dépense de son paiement.
Peu à peu, chacun défend alors son morceau d’État. Le ministère défend son budget, l’administration ses effectifs, le bénéficiaire son avantage, le responsable politique son électorat. Tout cela est humain. Tout cela est même rationnel pris séparément.
Mais l’addition de tous ces comportements rationnels peut devenir collectivement irrationnelle.
Personne ne veut se sacrifier. Alors on emprunte.
Quand la dette finance le présent
Toutes les dettes ne se valent pourtant pas.
Un État qui emprunte pour construire une infrastructure productive transmet à la génération suivante une dette, certes, mais également un actif.
Un État qui emprunte pour traverser une dépression évite peut-être l’effondrement de son économie.
Mais lorsqu’un État emprunte année après année simplement pour payer son train de vie, la nature de la dette change.
La génération suivante reçoit la facture sans nécessairement recevoir l’actif correspondant.
C’est cette distinction entre dette d’investissement et dette de consommation que nous avons progressivement perdue.
Et les chiffres américains commencent à devenir préoccupants. Le Congressional Budget Office estime le déficit fédéral américain à environ 1 900 milliards de dollars en 2026, soit près de 5,8 % du PIB. La dette détenue par le public se situe autour de 101 % du PIB et, dans les projections actuelles du CBO, continuerait à progresser fortement au cours des décennies suivantes.
Le plus important n’est pourtant pas le chiffre lui-même. C’est la trajectoire.
Car il n’existe pas de chiffre magique — 100 %, 120 % ou 150 % du PIB — à partir duquel un pays ferait automatiquement faillite. Le Japon suffit à démontrer le contraire.
La vraie question est beaucoup plus simple : la dette augmente-t-elle durablement plus vite que la capacité de l’économie à la servir ?
Si la réponse est oui, tôt ou tard le problème apparaît.
Le Liban devrait nous avoir appris quelque chose
Nous autres Libanais connaissons malheureusement la fin de cette histoire.
Cela ne signifie évidemment pas que les États-Unis ou la France sont le Liban. Les structures économiques, les monnaies, les institutions et la capacité de financement sont incomparables.
Mais le Liban nous enseigne quelque chose de plus universel.
Une crise de dette ne commence pas le jour du défaut.
Elle commence longtemps avant, lorsque tout le monde sait que le modèle doit être réformé mais que chacun préfère gagner encore une année.
On emprunte alors pour éviter le sacrifice. Puis on emprunte encore parce que le premier emprunt a justement permis d’éviter le sacrifice.
Et le succès du financement devient paradoxalement la preuve que l’on peut continuer.
Jusqu’au moment où celui qui prête commence à douter.
C’est alors que le marché ne vous dit pas nécessairement : « je ne vous prête plus ». Il commence par dire : « Je vous prête, mais plus cher. »
Et c’est là que la mécanique devient dangereuse.
Plus de dette entraîne davantage d’intérêts. Davantage d’intérêts creuse le déficit. Le déficit nécessite davantage de dette.
La dette commence à fabriquer sa propre dette.
Le sacrifice choisi ou le sacrifice subi
Il faut donc restructurer le coût de l’État occidental.
Le mot « restructurer » ne signifie pas démolir l’État social, abandonner les plus faibles ou supprimer les services publics essentiels.
Il signifie choisir.
Qu’est-ce qui est indispensable ? Qu’est-ce qui ne l’est plus ? Quelles administrations peuvent être fusionnées ? Quels privilèges sont devenus injustifiables ? Quelles dépenses préparent l’avenir et lesquelles ne servent qu’à maintenir le présent ? Où la technologie peut-elle remplacer des structures administratives devenues trop lourdes ?
Et surtout : accepterions-nous certaines dépenses publiques si nous devions les payer immédiatement par l’impôt plutôt que discrètement par la dette ?
Il est temps, pour reprendre une vieille expression française, de dégraisser le mammouth.
Non pas pour avoir un État faible. Au contraire.
Pour retrouver un État suffisamment solide pour pouvoir intervenir massivement lorsque la prochaine véritable crise arrivera.
Car si nous dépensons nos munitions budgétaires en permanence, que restera-t-il lorsque surviendra le prochain 1929, le prochain 2008, la prochaine pandémie ou une autre crise que personne n’aura prévue ?
C’est précisément là que Keynes a été trahi.
Nous avons conservé son médicament mais oublié son diagnostic.
Le déficit devait être anticyclique. Il est devenu structurel.
L’exception est devenue la règle.
Et l’instrument destiné à sauver l’économie pendant les mauvais jours sert désormais trop souvent à éviter les choix difficiles pendant les jours ordinaires.
La dette n’est donc pas notre véritable ennemie. La dette est un outil.
Le danger commence lorsqu’une société finit par croire que cet outil permet d’abolir le sacrifice.
Car on peut repousser une dépense. On peut refinancer une dette. On peut baisser un taux d’intérêt. On peut emprunter encore quelques années.
Mais on ne peut pas abolir l’arithmétique.
Et l’histoire finit presque toujours par présenter le même choix aux nations :
faire les sacrifices nécessaires lorsqu’elles peuvent encore les choisir, ou les subir plus tard lorsqu’elles n’auront plus le choix.
Bernard Raymond Jabre


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