8 octobre 2026
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Pétrole irakien : comment une dette de plus d’un milliard de dollars a rattrapé l’électricité libanaise

Le mécanisme du combustible irakien a maintenu les centrales libanaises en fonctionnement sans paiement immédiat, mais la facture dépasse désormais un milliard de dollars. Face aux arriérés accumulés, le Liban doit limiter le recours au crédit irakien et trouver comment financer son électricité sans recréer ailleurs la même spirale d’endettement.

Le mécanisme qui devait garantir un minimum de courant a atteint sa limite

Le dossier du combustible irakien résume à lui seul une grande partie des contradictions du secteur électrique libanais. Le mécanisme avait permis à Électricité du Liban de disposer de quantités de fioul alors que l’État ne pouvait plus financer ses importations comme avant la crise. Il a donc joué le rôle d’un filet de sécurité : éviter l’arrêt complet des centrales et maintenir un niveau minimal d’alimentation. Mais ce système n’était pas une donation. Le Liban devait inscrire la valeur du combustible au crédit de l’État irakien dans un compte ouvert à la Banque du Liban, tandis que Bagdad pouvait utiliser ces montants pour obtenir des biens et des services libanais. Autrement dit, l’électricité consommée au Liban créait bien une obligation financière, même si le paiement ne prenait pas la forme classique d’un transfert immédiat en devises vers l’Irak.

C’est précisément cette obligation qui a fini par rattraper le dispositif. Joe Saddi a indiqué en septembre que la dette envers l’Irak atteignait environ 1,2 milliard de dollars. D’autres données disponibles autour du même dossier situaient la facture cumulée à environ 1,25 milliard de dollars. L’écart entre les deux chiffres tient au moment du calcul et aux montants comptabilisés, mais l’ordre de grandeur est clair : plus d’un milliard de dollars de combustible avaient été fournis sans que le Liban règle effectivement la totalité des sommes dues selon le mécanisme prévu. Le problème n’était donc plus seulement de renouveler un accord diplomatique avec Bagdad. Il fallait répondre à une question beaucoup plus simple : comment continuer à tirer sur une ligne de crédit lorsque l’arriéré accumulé devient lui-même un risque politique et financier ?

Le combustible irakien n’était pas gratuit

La confusion autour du mécanisme a longtemps facilité son traitement politique. Dans le débat public, l’expression « fioul irakien » a parfois donné l’impression d’une aide énergétique offerte au Liban. Le dispositif était plus complexe. L’Irak fournissait du fioul lourd. Comme ce produit n’était pas directement adapté à tous les besoins des centrales libanaises, il devait être échangé contre des produits compatibles avec les installations d’Électricité du Liban. Le Liban, de son côté, devait créditer un compte au bénéfice de l’État irakien. Bagdad pouvait ensuite utiliser ce compte pour acquérir des services au Liban. La souplesse du mécanisme permettait de contourner une partie de la pénurie de devises immédiates, mais elle ne supprimait jamais la dette.

Cette distinction est essentielle pour comprendre pourquoi Joe Saddi a fini par décider de ne plus utiliser le crédit ouvert dans le cadre du contrat. Continuer à retirer des quantités sans apurer les arriérés revenait à augmenter une dette que le ministère ne pouvait pas prétendre ignorer. L’Irak avait accepté de laisser du temps au Liban. Les informations disponibles au cours de l’été indiquaient même que Bagdad restait disposé à patienter après les changements intervenus dans son exécutif. Mais la patience du fournisseur ne constitue pas un modèle de financement. À mesure que les factures s’accumulaient, le mécanisme qui avait servi de solution d’urgence devenait une dette publique supplémentaire dont les modalités de règlement restaient incertaines.

Pourquoi Joe Saddi a choisi d’arrêter de tirer sur le crédit

La décision de suspendre l’utilisation du mécanisme ne signifiait pas que le Liban n’avait plus besoin du combustible. Elle traduisait au contraire une contrainte financière. Les informations disponibles indiquent que le contrat avait été renouvelé à plusieurs reprises et qu’une prolongation avait encore permis de préserver des quantités nécessaires au minimum de production. Mais le ministre a choisi de ne plus effectuer de retraits sur le crédit ouvert en raison de l’accumulation des factures. Cette décision peut sembler paradoxale dans un pays où chaque cargaison compte. Elle répond toutefois à une logique de gestion : un ministère ne peut pas présenter comme une ressource durable un approvisionnement qu’il n’est pas en mesure de payer.

Le choix transfère cependant immédiatement la pression vers les autres sources d’approvisionnement. Si le combustible irakien n’est plus utilisé dans les mêmes conditions, il faut acheter ailleurs, obtenir de nouvelles facilités, trouver des dons ou réduire la production. Or chacune de ces options possède un coût. Un achat commercial exige du financement disponible et des procédures bancaires rapides. Une aide étrangère dépend d’une décision politique extérieure. Une réduction de la production augmente le recours aux générateurs privés. La suspension du mécanisme irakien ne résout donc pas le problème électrique ; elle empêche seulement qu’une solution financée par la dette continue à masquer le manque de ressources.

Un milliard de dette, mais aussi un problème de trésorerie à Beyrouth

Le dossier irakien révèle une autre faiblesse : la différence entre les recettes théoriques d’Électricité du Liban et l’argent effectivement mobilisable pour acheter du combustible. L’établissement public facture l’électricité, collecte des recettes et dispose de créances sur des administrations, des institutions publiques et d’autres consommateurs. Pourtant, la disponibilité immédiate des fonds nécessaires aux importations reste un problème. Une commission parlementaire a encore demandé récemment que les administrations et institutions de l’État règlent leurs arriérés à Électricité du Liban et que la Banque du Liban transfère les montants dus sur le compte bancaire de l’établissement. La question du combustible est donc liée à la chaîne complète de trésorerie : facturer, collecter, transférer, convertir et payer.

Le débat politique est devenu particulièrement agressif sur ce point. Le Courant patriotique libre accuse Joe Saddi d’avoir utilisé environ 700 millions de dollars provenant des disponibilités d’Électricité du Liban sans obtenir une amélioration correspondante de l’alimentation. Il affirme parallèlement que les institutions publiques doivent environ 300 millions de dollars à l’établissement. Ces chiffres et cette lecture relèvent de l’accusation politique du parti et ne peuvent pas être présentés comme un audit indépendant. Ils mettent néanmoins en lumière le problème que personne ne conteste réellement : Électricité du Liban a besoin de recettes effectives et régulières. Une créance comptable sur une administration ne permet pas de payer une cargaison si l’argent n’est pas transféré à temps.

Le retour du vieux piège : acheter du fioul avant d’avoir réparé le système

Depuis des décennies, la réponse aux pénuries d’électricité au Liban a souvent commencé par la recherche de combustible. Cette logique est compréhensible à court terme : sans fioul, une centrale ne produit pas. Elle devient dangereuse lorsqu’elle remplace la réforme du système. Joe Saddi rappelle lui-même que les gouvernements précédents empruntaient près d’un milliard de dollars par an au Trésor pour financer le secteur et que plus de 20 milliards de dollars ont ainsi été absorbés au fil des années. Son objectif affiché est précisément d’éviter un retour à ce modèle dans lequel l’État emprunte pour brûler du combustible sans corriger les pertes, la faible collecte, les déficits de production et l’absence d’investissements modernes.

Le contrat irakien avait repoussé ce problème sans le supprimer. Il permettait de recevoir du combustible sans décaissement classique immédiat, mais la dette s’accumulait ailleurs. Une facilité de paiement peut donner du temps à une réforme ; elle ne peut pas s’y substituer. Si la production reste insuffisante, si les pertes techniques et non techniques persistent et si les recettes ne suivent pas le coût réel du service, chaque nouvelle cargaison reporte seulement le moment où l’écart devra être payé. C’est cette logique que le ministère cherche aujourd’hui à rompre, au risque de provoquer une crise d’approvisionnement à court terme.

Zahrani et Deir Ammar d’un côté, Zouk et Jiyeh de l’autre

Le problème n’est pas seulement financier. Il est aussi technique. Les centrales libanaises ne fonctionnent pas toutes avec le même combustible. Les informations disponibles autour du mécanisme irakien indiquent que le ministère travaille à remplacer certaines quantités de fioul lourd par du gazole destiné notamment aux centrales de Zahrani et Deir Ammar, tandis que le fioul lourd reste adapté aux installations de Zouk et Jiyeh. Cette diversité complique l’approvisionnement. Le pays ne peut pas acheter n’importe quel produit et l’injecter dans n’importe quelle centrale. Chaque solution doit correspondre aux caractéristiques techniques des unités de production et aux possibilités de stockage.

Cette contrainte explique aussi le recours historique aux opérations d’échange du fioul irakien. Le produit fourni par Bagdad devait être transformé commercialement en carburants compatibles avec les besoins libanais. Le système ajoutait donc une étape entre le fournisseur et la centrale. À chaque étape apparaissent des risques : prix, disponibilité des navires, procédures d’appel d’offres, financement, ouverture des crédits documentaires et délais de livraison. Lorsque les réserves sont faibles, un retard administratif ou bancaire peut rapidement se traduire par une baisse du nombre d’heures de courant. La sécurité énergétique dépend alors moins de la capacité nominale des centrales que de la fluidité de toute la chaîne d’achat.

La Banque du Liban ne veut plus redevenir le guichet automatique du secteur

La crise actuelle se déroule dans un environnement monétaire très différent de celui qui a permis les anciens déficits d’Électricité du Liban. Le gouverneur Karim Souaid défend une ligne fondée sur l’indépendance de la Banque du Liban et le refus du financement automatique des déficits publics. Il a rappelé que la banque centrale devait pouvoir dire non à l’endettement excessif, au financement monétaire du déficit et aux avances sans cadre précis. Cette doctrine touche directement le secteur électrique. Pendant des années, les déficits pouvaient être transférés vers le Trésor puis, directement ou indirectement, vers le système financier. Après l’effondrement bancaire, ce chemin est politiquement et financièrement beaucoup plus difficile à reproduire.

Cela oblige le gouvernement à regarder en face le coût réel de l’électricité. Si Électricité du Liban ne dispose pas de suffisamment de recettes pour acheter son combustible, trois solutions seulement existent : augmenter ou améliorer les recettes, obtenir une ressource budgétaire explicite ou réduire la dépense et donc potentiellement la production. Le financement opaque par accumulation d’arriérés ne fait que créer une quatrième solution fictive. La dette irakienne montre exactement où mène cette méthode. Le combustible a été consommé, le courant a été produit, mais l’obligation financière reste. Elle devra être réglée par l’État, compensée par des services ou renégociée avec Bagdad.

La crise mondiale de l’énergie a supprimé la marge qui restait

Le dossier devient encore plus difficile avec la hausse des prix de l’énergie provoquée par les tensions régionales et les perturbations des routes d’approvisionnement. Le Liban doit désormais remplacer ou compléter une facilité irakienne au moment où les produits pétroliers coûtent plus cher et où les risques logistiques augmentent. Cette combinaison explique la bataille actuelle sur les taxes, les tarifs et le financement. Joe Saddi soutient que le gouvernement doit prendre des décisions rapides afin d’éviter que le choc mondial soit intégralement transféré au consommateur. Son retrait des séances du Conseil des ministres s’inscrit dans cette confrontation plus large.

La hausse du coût du combustible possède un effet multiplicateur au Liban. Une réduction de la production publique ne diminue pas la demande d’électricité. Elle déplace cette demande vers les générateurs privés, eux-mêmes alimentés par des produits pétroliers dont le prix augmente. Le ménage paie alors deux fois la fragilité du système : moins d’électricité publique et davantage d’électricité privée chère. C’est pourquoi la seule comparaison entre le coût d’une cargaison et les ressources d’Électricité du Liban est insuffisante. Il faut aussi calculer ce que coûte à l’économie chaque heure de courant public qui disparaît.

Le paradoxe irakien : une dette électrique au moment où un nouveau corridor pétrolier est envisagé

Le paradoxe est particulièrement frappant parce que le Liban et l’Irak travaillent parallèlement sur un projet beaucoup plus ambitieux. Au cours de l’été, le gouvernement de Nawaf Salam a préparé les conditions permettant au Liban de devenir, dans une première phase, une plateforme de stockage et de réexportation du pétrole brut et des produits pétroliers irakiens. Les discussions ont porté sur les routes nécessaires au passage des camions-citernes, la préparation des postes-frontières, les installations de stockage, la sécurité et les procédures douanières. D’autres travaux évoquent la perspective de réactiver à terme l’axe historique reliant le pétrole irakien à la Méditerranée via la Syrie et Tripoli.

Le contraste est saisissant. D’un côté, Beyrouth veut devenir une porte méditerranéenne pour l’énergie irakienne. De l’autre, il doit encore régler plus d’un milliard de dollars accumulés dans le mécanisme qui lui a permis d’alimenter ses propres centrales. Les deux dossiers ne sont pas juridiquement identiques et ne doivent pas être confondus. Mais leur coexistence pose une question de crédibilité. Pour bâtir une relation énergétique de long terme avec Bagdad, le Liban doit démontrer qu’il peut honorer les mécanismes existants, sécuriser les paiements et offrir une administration capable de gérer des flux beaucoup plus importants.

Le choix réel : moins de dette aujourd’hui ou moins de courant demain

La décision d’arrêter de tirer sur le crédit irakien peut être défendue comme une mesure de discipline financière. Elle évite d’augmenter une dette déjà considérable. Mais elle ne devient une réforme que si une solution durable prend le relais. Sans nouvelles ressources, sans amélioration de la collecte et sans diversification des approvisionnements, la discipline financière se traduit simplement par moins de combustible. Or moins de combustible signifie moins de production et davantage de générateurs. Le gouvernement se retrouve donc devant un arbitrage particulièrement brutal : ne pas recommencer l’endettement qui a ruiné le secteur, tout en empêchant que la rupture avec l’ancien modèle provoque un effondrement immédiat de l’alimentation.

La sortie passe par plusieurs dossiers qui doivent avancer en même temps. Les administrations publiques doivent payer ce qu’elles doivent à Électricité du Liban. Les transferts financiers doivent devenir réguliers. Les pertes et les branchements illégaux doivent être réduits. La tarification doit être suffisamment réaliste pour couvrir une partie substantielle des coûts sans rendre le service inaccessible. L’autorité de régulation doit fonctionner. Les investissements privés annoncés doivent produire de nouvelles capacités. Enfin, les centrales doivent progressivement sortir d’un modèle fondé sur des combustibles coûteux et des unités anciennes. Tant qu’un seul de ces éléments manque, le Liban reste vulnérable à la prochaine cargaison qui tarde.

Une facture ancienne devenue un test pour la nouvelle politique énergétique

Le milliard dû à l’Irak n’est donc pas une anomalie isolée. Il est le résultat logique d’un système qui a utilisé une facilité extérieure pour compenser l’absence de financement intérieur durable. Bagdad a fourni du temps et du combustible. Le Liban a obtenu des heures de courant. Mais le coût n’a pas disparu. Il s’est accumulé sous forme d’une obligation envers l’État irakien. Le choix de Joe Saddi de ne plus accroître cette obligation marque une rupture avec la logique précédente, mais il expose immédiatement toutes les faiblesses que cette logique permettait de dissimuler.

La véritable épreuve ne sera donc pas de savoir si le contrat irakien est arrêté, renouvelé ou renégocié. Elle sera de déterminer si le gouvernement peut financer l’électricité sans reconstituer ailleurs la même dette. Si le Liban remplace un crédit irakien impayé par des avances du Trésor, des arriérés auprès d’un autre fournisseur ou une nouvelle ponction sur la Banque du Liban, rien n’aura changé. Si, au contraire, le choc force l’État à relier enfin production, collecte, tarification, investissements et discipline financière, la crise actuelle pourra marquer le début d’un autre modèle. Pour l’instant, le pays se trouve exactement entre ces deux scénarios : l’ancien mécanisme est arrivé à sa limite, mais le nouveau n’est pas encore capable de garantir seul le courant.

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