6 octobre 2026
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Société

23 jours sans manger : la grève de la faim des détenus que le Liban commence à ne plus entendre

Après 23 jours de grève de la faim, des détenus libanais craignent que leur mobilisation ne devienne une information ordinaire. Alors que l’amnistie générale revient dans le débat, leur mouvement soulève des questions urgentes sur le suivi médical, les situations judiciaires, le dialogue institutionnel et l’absence persistante de solution concrète.

Un mouvement qui craint de devenir une information ordinaire

« Notre grève est-elle devenue une information répétitive ? Ne restez pas silencieux face à notre tragédie. Nous sommes une cause qui attend une solution. » Après 23 jours de grève de la faim, le message lancé par des détenus libanais ne cherche plus seulement à attirer l’attention sur leur situation. Il traduit une autre inquiétude : celle de voir la durée même de leur mobilisation finir par la banaliser. Plus l’épreuve se prolonge, plus elle devrait provoquer une réponse. Pourtant, les détenus craignent désormais l’effet inverse. Leur mouvement risque de devenir une nouvelle composante du paysage carcéral, mentionnée puis oubliée au milieu des autres crises qui occupent l’État.

Au 6 octobre 2026, les informations disponibles permettent d’établir la poursuite de la grève depuis 23 jours. Elles ne fournissent cependant pas un relevé suffisamment complet pour identifier individuellement tous les participants, préciser l’établissement de détention de chacun ou établir leur état médical personnel. Elles ne présentent pas non plus une plateforme détaillée et commune permettant d’attribuer à tous les grévistes une série identique de revendications. Cette limite interdit de transformer leur mobilisation en un programme qu’ils n’auraient pas eux-mêmes formulé. Elle n’enlève rien au fait principal : des détenus utilisent depuis plus de trois semaines le refus de s’alimenter pour réclamer qu’une solution soit apportée à leur situation.

Leur mobilisation intervient au moment où la question des prisons retrouve une place dans le débat politique et religieux. Le mufti de la République, Abdel Latif Derian, a annoncé lors de son déplacement à Tripoli et dans le Akkar qu’il continuait à suivre le dossier de l’amnistie générale. Il a explicitement demandé que cette éventuelle mesure comprenne également le cas du cheikh Ahmad Al Assir. Cette position ne signifie pas que l’ensemble des détenus en grève réclament la même chose. Aucun élément disponible ne permet de l’affirmer. Elle montre toutefois que la question du sort des prisonniers et des dossiers judiciaires non résolus est redevenue suffisamment sensible pour être portée publiquement par le mufti.

Deux temporalités se rencontrent ainsi. D’un côté, celle des détenus, comptée désormais en jours de privation alimentaire. De l’autre, celle de la politique, faite de discussions, de projets d’amnistie et de recherches de compromis. Toute la difficulté consiste à savoir si la seconde peut produire une réponse avant que la première ne transforme le mouvement en urgence humaine.

Vingt-trois jours imposent désormais une réponse institutionnelle

Une grève de la faim possède une caractéristique particulière : le temps n’est pas seulement la durée de la protestation, il en constitue l’un des principaux instruments. Chaque journée supplémentaire augmente la pression sur les autorités et rend plus importante la nécessité d’un suivi médical. Pourtant, la durée ne permet pas, à elle seule, d’établir l’état de santé d’une personne. L’âge, les antécédents médicaux, la consommation de liquides, les traitements et la condition physique jouent un rôle essentiel. Il serait donc irresponsable d’attribuer aux détenus des complications précises qui ne sont pas documentées.

En revanche, après 23 jours, plusieurs questions deviennent légitimes. Les détenus concernés bénéficient-ils d’un suivi médical régulier ? Combien poursuivent effectivement la grève ? Certains l’ont-ils interrompue pour des raisons de santé ? Existe-t-il une équipe chargée de négocier avec eux ? Quelle institution a reçu leurs revendications et quelle réponse leur a-t-elle apportée ? Les informations disponibles au 6 octobre ne permettent pas de répondre précisément à ces questions. Cette absence de données devient elle-même une faiblesse du traitement institutionnel du dossier.

Le message des grévistes révèle leur sentiment d’être confrontés à cette invisibilité. Ils ne demandent plus seulement que leur cause soit connue. Ils demandent qu’elle ne soit pas oubliée à force d’être connue. La différence est importante. Une mobilisation peut attirer fortement l’attention lors de son lancement, puis disparaître progressivement de l’agenda public alors même qu’elle se poursuit. Dans une actualité dominée par le Sud, les négociations avec Israël, les tensions régionales, la crise économique et les débats politiques, la situation des prisons peut rapidement être repoussée au second plan.

Pour les détenus, ce mécanisme est particulièrement difficile à combattre. Ils ne disposent pas des mêmes moyens d’action que les autres groupes sociaux. Ils ne peuvent pas manifester dans la rue, organiser librement des conférences ou se déplacer auprès des responsables politiques. Leur propre corps devient alors l’un des rares instruments de protestation encore disponibles. Le recours à la grève de la faim indique ainsi autant la gravité ressentie de leur situation que la faiblesse des autres moyens dont ils disposent pour imposer leur dossier dans le débat public.

L’amnistie générale revient, avec toutes ses contradictions

La déclaration d’Abdel Latif Derian remet directement sur la table l’une des réponses les plus controversées : l’amnistie générale. Le mufti affirme suivre ce dossier et souhaite qu’il comprenne Ahmad Al Assir. Cette demande fait immédiatement sortir le débat du seul champ carcéral. L’amnistie générale relève du législateur. Elle oblige à déterminer quelles infractions pourraient être concernées, quelles catégories seraient exclues et comment traiter des dossiers judiciaires très différents les uns des autres.

Le cas d’Ahmad Al Assir illustre précisément la difficulté. Son nom porte une charge sécuritaire, politique et judiciaire qui dépasse largement une discussion abstraite sur la surpopulation des prisons. Dès qu’une personnalité de ce type entre dans le périmètre du débat, l’amnistie cesse d’être uniquement un moyen de réduire le nombre de détenus. Elle devient un dossier de rapports de force entre forces politiques, sensibilités confessionnelles, familles concernées et institutions judiciaires.

Une amnistie générale ne peut donc pas être confondue avec une simple décision de libération collective. Elle nécessite des critères. Elle soulève également la question des victimes et de leurs droits. Certains détenus peuvent être incarcérés pour des faits très différents de ceux reprochés à d’autres. Une mesure suffisamment large pour satisfaire toutes les demandes risque d’effacer ces différences. Une mesure trop restrictive risque, à l’inverse, de perdre l’objectif politique pour lequel elle aurait été élaborée.

Le retour du sujet montre néanmoins que le statu quo devient difficile à défendre. Si les responsables politiques considèrent qu’une amnistie est nécessaire, le dossier doit sortir du registre des promesses périodiques pour entrer dans celui d’un texte précis. S’ils estiment qu’elle n’est pas possible, ils doivent alors présenter d’autres mécanismes pour résoudre les problèmes qui peuvent l’être sans amnistie. Maintenir simultanément la promesse d’une solution et l’absence de calendrier ne fait que prolonger l’incertitude.

Tous les détenus ne se trouvent pas dans la même situation juridique

Le débat sur les prisons devient rapidement confus lorsque les termes « détenu », « prisonnier », « condamné » et « prévenu » sont utilisés comme s’ils désignaient exactement la même situation. Or une personne condamnée par une décision définitive n’est pas dans la même position qu’une personne encore en attente de jugement. Les réponses juridiques ne sont donc pas interchangeables.

Les informations disponibles sur les grévistes ne permettent pas d’établir une ventilation précise entre condamnés et personnes placées en détention dans l’attente de la fin de leurs procédures. Il serait donc incorrect de présenter l’ensemble du mouvement comme une révolte de personnes en détention provisoire. Il serait tout aussi incorrect de supposer que tous purgent des peines définitives. Leur point commun documenté est leur participation à une grève qui dure depuis 23 jours et leur demande qu’une solution soit apportée à leur cause.

Cette distinction est pourtant essentielle pour toute réponse publique. Lorsqu’un condamné conteste sa situation, les possibilités dépendent de son jugement, des voies de recours et éventuellement d’une mesure législative. Lorsqu’un prévenu attend son procès, la question peut concerner la durée de la procédure et les décisions judiciaires relatives à sa détention. Mélanger ces situations produit un débat politiquement spectaculaire mais juridiquement peu utile.

La même prudence s’impose concernant les infractions. Les détenus peuvent être impliqués dans des dossiers pénaux, sécuritaires ou d’une autre nature. Les informations examinées ne permettent pas d’attribuer une catégorie unique aux grévistes. Une éventuelle amnistie devrait précisément affronter cette diversité, au lieu de la masquer derrière une définition générale de la population carcérale.

Une réforme crédible devrait donc commencer par une cartographie claire des dossiers concernés. Qui est condamné ? Qui attend son jugement ? Depuis combien de temps ? Pour quelles catégories d’infractions ? Quelle procédure reste à accomplir ? Sans ces données, le débat risque de rester prisonnier des slogans contradictoires : pour les uns, tous les détenus seraient victimes d’une injustice ; pour les autres, toute discussion sur leur situation constituerait une remise en cause de la justice. Aucune de ces simplifications ne permet de résoudre les cas individuels.

Une justice qui manque elle-même de personnel

La crise carcérale se déroule parallèlement à une autre affaire révélatrice des difficultés du système judiciaire : celle des 275 assistants judiciaires ayant réussi les concours mais restant sans nomination. Sur une dernière promotion de 375 reçus, le gouvernement n’a nommé que 100 personnes, soit 80 greffiers et 20 huissiers. Les 275 autres attendent toujours, alors qu’un nouveau concours portant sur 250 postes est envisagé.

Les deux dossiers ne doivent pas être artificiellement confondus. Rien ne permet d’affirmer que la nomination de ces assistants entraînerait automatiquement une réduction mesurable de la population carcérale ou réglerait l’ensemble des retards judiciaires. Mais la juxtaposition révèle un problème institutionnel. L’État veut accélérer et réformer la justice alors que des personnes sélectionnées pour participer à son fonctionnement restent elles-mêmes bloquées par une controverse politique sur les nominations.

Les greffiers et huissiers ne rendent pas les jugements. Leur rôle est néanmoins indispensable au fonctionnement quotidien des tribunaux. Les procédures judiciaires ne dépendent pas seulement du nombre de magistrats. Elles reposent sur toute une administration chargée des dossiers, actes, audiences et notifications. Une institution qui fonctionne avec des moyens insuffisants aura plus de difficultés à traiter rapidement un volume élevé de procédures.

Le ministre de la Justice Adel Nassar se trouve ainsi face à deux exigences parallèles : améliorer le fonctionnement du système et composer avec les contraintes politiques qui pèsent sur son administration. Le blocage des assistants judiciaires illustre la difficulté de passer d’un discours général sur la réforme à des décisions administratives concrètes.

Pour les personnes détenues, les dysfonctionnements de la justice ont une conséquence différente de celle qu’ils ont pour le reste de la population. Un retard administratif ordinaire peut coûter du temps. Un retard affectant un dossier pénal peut prolonger une période passée derrière les barreaux. Cela donne à l’efficacité judiciaire une dimension humaine immédiate.

L’amnistie peut vider des cellules sans réparer le système

L’une des erreurs serait de considérer l’amnistie générale comme une réforme carcérale complète. Une telle mesure peut, selon son périmètre, permettre la libération de certaines catégories de détenus et réduire ponctuellement la pression sur les établissements. Elle ne supprime cependant pas les mécanismes qui ont produit les difficultés initiales.

Si les procédures restent lentes, de nouveaux détenus peuvent s’accumuler. Si l’administration judiciaire demeure insuffisamment dotée, les dossiers continueront à rencontrer des retards. Si aucune politique durable n’est mise en place, une réduction ponctuelle de la population carcérale peut être suivie quelques années plus tard d’une nouvelle saturation.

Le véritable choix ne se situe donc pas entre amnistie et réforme. Les deux questions sont différentes. Une amnistie est une décision politique et législative portant sur des faits et des personnes déterminés selon des critères définis. Une réforme de la justice et des prisons concerne la manière dont le système fonctionne avant, pendant et après l’incarcération.

Le débat actuel gagnerait à distinguer clairement ces niveaux. Les dossiers pouvant être résolus par une accélération judiciaire ne nécessitent pas forcément une amnistie. Les condamnations qui ne peuvent être modifiées que par une mesure législative relèvent d’un autre mécanisme. Les problèmes de conditions de détention constituent encore une troisième catégorie.

Cette séparation permettrait également de rendre les responsabilités plus visibles. Le Parlement doit répondre lorsqu’une loi est nécessaire. Le gouvernement doit agir lorsque les moyens administratifs ou les politiques carcérales sont concernés. La justice doit intervenir lorsque la solution dépend d’une décision judiciaire. Sans cette répartition, chaque institution peut attendre que l’autre prenne l’initiative.

Le manque d’informations devient un problème public

Après 23 jours de grève, le dossier souffre d’un déficit d’informations précises. Le nombre exact de participants encore en grève devrait pouvoir être connu. Leur situation médicale générale devrait être documentée sans violer leur vie privée. Leurs principales revendications devraient pouvoir être présentées clairement. L’identité de la structure chargée de dialoguer avec eux devrait également être publique.

La transparence est importante pour les détenus eux-mêmes. Elle évite que leurs demandes soient reformulées par des intermédiaires ou utilisées dans des batailles politiques qui ne correspondent pas nécessairement à leurs priorités. Elle protège aussi les institutions. Une autorité qui publie ce qu’elle a reçu, ce qu’elle peut accepter et ce qui relève d’une autre institution réduit l’espace laissé aux rumeurs.

Cette information est enfin nécessaire pour le public. Un citoyen ne peut se faire une opinion sérieuse sur l’amnistie, les détentions ou l’éventuelle injustice d’une situation individuelle sans connaître les faits. La prison ne doit pas devenir un espace où l’absence de visibilité est considérée comme normale au seul motif que ceux qui s’y trouvent sont privés de liberté.

La privation de liberté constitue précisément la raison pour laquelle la transparence institutionnelle doit être plus forte. Une personne détenue dépend presque entièrement de l’État pour son accès aux soins, à la sécurité et aux procédures qui la concernent. Le contrôle public de cette relation fait partie des garanties nécessaires au fonctionnement d’un système judiciaire.

Le message des grévistes révèle qu’ils considèrent cette visibilité comme insuffisante. Leur demande de ne pas « rester silencieux » ne s’adresse pas seulement aux autorités. Elle vise aussi une société susceptible de s’habituer à leur situation.

Un dossier éclipsé par les grandes crises nationales

Le calendrier explique en partie cette difficulté. Le Liban traverse simultanément une série de crises lourdes. Le Sud reste soumis aux opérations israéliennes. Les négociations militaires avec Israël mobilisent les responsables. La question de l’avenir de la Force intérimaire des Nations unies est ouverte. Le gouvernement cherche une solution à l’électricité. Le débat sur la loi électorale reprend. Les réformes financières et bancaires continuent de peser sur l’agenda.

Dans cette accumulation, les prisons ne possèdent pas la même capacité à s’imposer. Elles ne disposent ni d’une échéance internationale ni d’un rendez-vous diplomatique obligeant les autorités à produire une réponse à une date déterminée. C’est précisément ce vide de calendrier que la grève de la faim tente de combler. Les détenus fabriquent leur propre échéance en comptant les jours.

Le risque est que l’État réagisse seulement lorsque l’urgence médicale devient suffisamment grave. Une telle méthode transformerait la détérioration de la santé en condition de l’écoute. Or une institution ne devrait pas attendre que le coût humain augmente pour ouvrir un dialogue qu’elle pouvait engager auparavant.

Il ne s’agit pas pour autant d’accepter automatiquement les demandes parce qu’elles sont accompagnées d’une grève. Le rôle des autorités consiste à examiner les revendications, expliquer ce qui peut être décidé, transmettre ce qui relève du Parlement ou de la justice et garantir le suivi médical. Une réponse institutionnelle peut être négative sur certains points. Elle ne peut pas être inexistante.

Du slogan de l’amnistie à une décision vérifiable

La prise de position d’Abdel Latif Derian offre désormais un point d’appui politique aux partisans de l’amnistie générale. Elle ne règle toutefois aucune des questions qui ont bloqué ce dossier auparavant. Dès qu’il faudra écrire un texte, les catégories d’infractions, les exclusions et les cas individuels sensibles reviendront au premier plan.

L’évocation d’Ahmad Al Assir le montre déjà. Pour ses partisans, son inclusion peut apparaître comme une condition d’équité. Pour d’autres acteurs, elle peut devenir précisément le point qui rend le compromis impossible. D’autres catégories de détenus peuvent, à leur tour, demander pourquoi elles seraient exclues d’une mesure présentée comme générale.

Le Parlement devra donc décider s’il veut réellement ouvrir ce chantier. S’il le fait, la discussion devra quitter le registre des promesses. Un projet précis permettra enfin de savoir qui pourrait être concerné et quelles lignes rouges sont défendues par les différentes forces politiques.

Si cette voie reste bloquée, l’exécutif et la justice ne pourront pas pour autant considérer que tout le dossier carcéral doit attendre. Les situations qui relèvent d’autres procédures devront être examinées séparément. La lenteur d’un débat sur l’amnistie ne peut devenir une réponse générale à toutes les difficultés des prisons.

Au vingt-troisième jour, c’est finalement cette absence de chemin identifiable qui donne au message des détenus sa force. Leur formule ne réclame pas seulement de la compassion. Elle demande une sortie. Les sources disponibles ne permettent pas de dire aujourd’hui quelle forme cette sortie peut prendre pour chacun d’entre eux. Elles permettent en revanche d’établir qu’après plus de trois semaines de grève, le temps de la simple constatation est dépassé. Une cause qui « attend une solution » ne peut rester indéfiniment suspendue entre une promesse d’amnistie, des procédures judiciaires et le silence des cellules.

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