2 octobre 2026
Actualité, Information, Analyses, découverte du Patrimoine et de la Culture Libanaise, tout cela est possible sur Libnanews, le Média Citoyen du Liban
Toutes nos rubriques

Economie

Tripoli au cœur d’un nouveau corridor régional : le pari turc qui pourrait changer la place du Liban

Tripoli pourrait devenir le cœur d’un corridor régional reliant le Liban à la Syrie, la Turquie, l’Irak et au Golfe. Chemin de fer, interconnexion électrique, port et possible réactivation de l’oléoduc Kirkouk-Tripoli convergent dans une stratégie soutenue par Ankara, susceptible de transformer durablement le rôle économique du nord libanais.

Trois projets longtemps traités séparément commencent à converger autour de Tripoli. Le premier concerne le retour du chemin de fer et une connexion avec la Syrie. Le deuxième porte sur l’électricité et la possibilité de raccorder le nord du Liban à un réseau passant par le territoire syrien. Le troisième concerne les oléoducs et l’hypothèse d’une remise en service de la liaison entre Kirkouk et Tripoli. Pris isolément, chacun reste difficile à réaliser. Réunis, ils dessinent pourtant une autre perspective : transformer Tripoli en point de rencontre entre transport ferroviaire, énergie et commerce maritime, dans un ensemble reliant la Turquie, la Syrie, l’Irak, la Jordanie et les pays du Golfe.

Selon les informations recueillies par le quotidien Al Akhbar, Ankara insiste pour associer le Liban à une version modernisée du « chemin du Hedjaz ». Le projet ne consisterait pas à reconstruire à l’identique l’ancienne ligne ottomane. Il s’agirait de créer un corridor contemporain en réhabilitant certains tronçons existants et en construisant les liaisons manquantes. Tripoli constituerait le point d’entrée libanais de ce réseau. La publication fait également état de projets énergétiques turcs qui pourraient converger vers la ville. Ces informations sont propres à Al Akhbar dans le corpus disponible et doivent donc lui être attribuées.

Un chemin de fer qui dépasserait largement la frontière libano-syrienne

Le premier élément concret existe déjà au Liban. En mai 2026, le ministre des Travaux publics et des Transports, Fayez Rasamny, a lancé un appel d’offres pour la modernisation et la conception de la ligne ferroviaire reliant Tripoli à Abboudiyé. La démarche est intervenue après une visite du ministre en Syrie et en Turquie. Sur le papier, le projet peut être présenté comme une infrastructure nationale limitée au nord du pays. Son importance réelle apparaît toutefois lorsqu’il est replacé dans le réseau régional envisagé.

Selon Al Akhbar, l’idée consiste à raccorder cette ligne à la gare d’Al Akkari, puis à Homs et au réseau ferroviaire syrien. Tripoli cesserait alors d’être le terminus d’une petite liaison libanaise. Elle deviendrait l’une des portes méditerranéennes d’un axe beaucoup plus vaste. Le journal indique que la Turquie pousse dans cette direction et souhaite que le Liban participe au corridor qu’elle cherche à développer avec plusieurs États de la région.

Le projet reprend le nom et une partie de la géographie historique du chemin de fer du Hedjaz, mais sa logique économique est différente. L’ancienne ligne reliait des territoires de l’Empire ottoman jusqu’à la péninsule Arabique. Le projet actuel cherche surtout à créer un réseau moderne de transport de marchandises et de voyageurs entre le Golfe, le Levant, la Turquie et l’Europe. Certains anciens tracés pourraient être utilisés lorsqu’ils sont encore exploitables. D’autres devraient être entièrement reconstruits.

La Syrie et la Jordanie ont déjà manifesté leur volonté de réhabiliter certaines portions de leurs réseaux ferroviaires. La Turquie a, de son côté, signé des protocoles avec l’Arabie saoudite pour développer les transports. Dans le scénario présenté par Al Akhbar, le corridor pourrait partir d’Oman et d’Arabie saoudite, traverser la Jordanie et la Syrie, atteindre la Turquie, puis se prolonger vers l’Europe. Ankara miserait sur un début des travaux de la liaison entre la Jordanie, la Syrie et la Turquie en 2027.

Pourquoi Ankara veut faire entrer le Liban dans le projet

Le Liban n’a pas annoncé officiellement son adhésion à cet ensemble régional. C’est précisément là que se situe l’information la plus intéressante. Selon Al Akhbar, Ankara insiste pour que Beyrouth y participe et considère Tripoli comme le point de départ naturel de cette intégration. La ligne pourrait ensuite, dans une étape ultérieure, être prolongée vers l’intérieur du pays et éventuellement jusqu’à Beyrouth.

L’intérêt turc n’est pas seulement ferroviaire. La Turquie cherche à développer un réseau économique régional dont la Syrie constitue désormais un élément central. Une connexion libanaise ajouterait une façade maritime supplémentaire et permettrait d’utiliser le port de Tripoli comme interface entre transport maritime et transport terrestre. Les marchandises arrivant par mer pourraient être transférées vers le réseau ferroviaire. Dans l’autre sens, des produits venant de Syrie ou de régions plus éloignées pourraient rejoindre la Méditerranée par le port libanais.

Tripoli possède donc un avantage que la seule carte ferroviaire ne montre pas. La ville réunit un port, des infrastructures pétrolières, une proximité immédiate avec la Syrie et l’emplacement d’une ancienne liaison ferroviaire. C’est cette combinaison qui lui donne une valeur potentielle dans les projets régionaux.

Les nouvelles autorités syriennes accorderaient également une importance particulière à la ville. Selon les informations rapportées par Al Akhbar, les responsables syriens insistent lors de leurs échanges avec leurs homologues libanais sur la possibilité de développer des partenariats économiques autour de Tripoli. L’économie pourrait ainsi devenir l’un des premiers terrains de normalisation durable entre Beyrouth et Damas.

Une difficulté plus politique que financière

Construire une voie ferrée coûte cher. Pourtant, selon les informations du quotidien, Ankara considérerait que le principal obstacle libanais ne sera pas nécessairement le financement. La difficulté pourrait être d’obtenir une décision politique claire de Beyrouth.

Le projet ne serait en effet pas perçu de la même manière par tous les acteurs libanais. Ses partisans peuvent le présenter comme une occasion de replacer le Liban sur les routes commerciales régionales. Le pays a progressivement perdu une partie de son rôle de passage entre la Méditerranée et son environnement arabe. Une liaison ferroviaire moderne offrirait à Tripoli et au port une nouvelle fonction logistique. Elle pourrait aussi réduire les coûts de transport et attirer des activités liées au stockage, à la manutention et à la distribution.

Les réserves portent sur la dimension géopolitique du projet. Un réseau reliant le Liban à la Syrie et à la Turquie ne constitue pas seulement une infrastructure. Il crée des dépendances économiques durables. Certains responsables peuvent donc y voir un choix d’orientation régionale et non un simple investissement technique. Al Akhbar évoque d’ailleurs l’existence de craintes concernant les réactions occidentales à un positionnement libanais trop étroitement intégré à un réseau dominé par Ankara.

Le choix devient d’autant plus sensible que le Liban développe parallèlement ses relations économiques avec Chypre et l’Europe en Méditerranée orientale. Deux logiques d’intégration apparaissent ainsi. La première regarde vers la Méditerranée, Chypre et l’Europe. La seconde passe par la Syrie, la Turquie et les réseaux terrestres du Moyen-Orient. Elles ne sont pas nécessairement incompatibles, mais elles correspondent à des priorités géopolitiques différentes.

Tripoli pourrait également devenir un carrefour électrique

Le deuxième volet du projet concerne l’électricité. Selon Al Akhbar, Ankara propose au Liban deux pistes. La première passerait par un mécanisme d’échange électrique avec la Syrie. Cette option serait la plus rapide si les difficultés techniques pouvaient être réglées. Elle utiliserait la proximité des réseaux existants et permettrait au Liban d’accéder à une source supplémentaire d’électricité sans attendre la construction d’une infrastructure entièrement nouvelle.

La deuxième option est plus ambitieuse. Elle consisterait à installer un câble électrique reliant la Turquie à la côte syrienne, puis à Tripoli. Un tel projet demanderait davantage de temps, un financement important et une étude de faisabilité. Mais il modifierait plus profondément la place du Liban dans les réseaux régionaux. Tripoli ne serait plus seulement le point d’arrivée d’une fourniture temporaire. Elle deviendrait un nœud d’interconnexion énergétique.

Le ministre de l’Énergie et de l’Eau, Joe Saddi, a discuté de ces dossiers à New York avec son homologue turc Alparslan Bayraktar la semaine précédant la publication. Les échanges ont porté sur l’interconnexion électrique, les pipelines et les hydrocarbures. Cette rencontre apporte un élément officiel au tableau général, même si elle ne signifie pas qu’un accord définitif a été conclu sur l’un ou l’autre projet.

Pour le Liban, l’enjeu est considérable. La crise de l’électricité reste l’un des principaux freins à l’économie. Une interconnexion régionale pourrait contribuer à réduire le coût de certaines fournitures et offrir davantage de flexibilité. Elle ne réglerait toutefois pas les problèmes structurels du secteur. Les pertes, la gestion du réseau, la production nationale et les finances d’Électricité du Liban resteraient à traiter. Importer davantage d’électricité ne remplace pas une réforme du système.

Le retour inattendu du projet Kirkouk-Tripoli

Le troisième volet concerne le pétrole. Il pourrait donner à Tripoli une dimension stratégique encore plus importante. Selon les informations exclusives d’Al Akhbar, l’ouverture turque vers le Liban s’inscrit aussi dans une réflexion autour d’une possible réactivation de la liaison pétrolière entre Kirkouk et Tripoli.

L’idée possède une forte dimension historique. Le pétrole irakien a autrefois rejoint la Méditerranée par Tripoli. Les transformations régionales, les guerres et les ruptures politiques ont progressivement mis fin à cette fonction. Aujourd’hui, le rapprochement énergétique entre Ankara et Bagdad remet la question des corridors pétroliers au centre du jeu.

La Turquie et l’Irak ont signé en août un accord visant à poursuivre le transport du pétrole irakien par la ligne Kirkouk-Ceyhan. Leur coopération doit également s’étendre à la production et aux investissements dans les champs de Kirkouk. Dans cette configuration, une réflexion sur Kirkouk-Tripoli permettrait au Liban de retrouver une place dans les routes reliant les ressources irakiennes à la Méditerranée.

Il faut cependant rester précis. Les sources ne décrivent pas un chantier lancé ni un accord conclu pour remettre l’oléoduc en service. Elles évoquent une recherche et une réflexion autour de cette possibilité. La différence est majeure. Une infrastructure pétrolière de cette ampleur nécessiterait des accords entre plusieurs États, des investissements considérables, une évaluation de l’état du tracé et des garanties sécuritaires durables.

Le port, le rail et l’énergie commencent à former un même projet

C’est la convergence de ces dossiers qui donne à Tripoli son importance. Une voie ferrée seule améliorerait les transports. Une interconnexion électrique seule renforcerait l’approvisionnement énergétique. Un oléoduc seul redonnerait une fonction aux installations pétrolières. Mais la réunion de ces trois infrastructures autour d’un port transforme la logique économique.

Tripoli pourrait devenir une plateforme logistique. Le port assurerait l’accès maritime. Le chemin de fer connecterait la ville à Homs et aux réseaux syrien et régional. Les infrastructures énergétiques pourraient accueillir ou faire transiter pétrole, gaz et électricité. Des activités industrielles et de stockage pourraient ensuite se développer autour de cet ensemble.

Cette perspective redonnerait au nord du Liban une place différente dans l’économie nationale. Pendant des décennies, l’activité économique, les investissements et les infrastructures se sont concentrés autour de Beyrouth et du centre du pays. La création d’un corridor régional passant par Tripoli pourrait déplacer une partie de cette dynamique vers le nord.

Mais cette transformation nécessiterait bien davantage que des annonces. Le réseau ferroviaire libanais est largement hors service. Les installations existantes doivent être évaluées. Le port doit être capable d’absorber de nouveaux flux. Les connexions routières doivent suivre. Les administrations douanières doivent être modernisées. Enfin, la sécurité de la frontière libano-syrienne doit permettre une circulation commerciale régulière.

La Syrie devient indispensable au projet

Aucun de ces scénarios ne peut fonctionner sans Damas. La géographie impose la Syrie entre le Liban et les réseaux terrestres turcs, jordaniens, irakiens et du Golfe. La normalisation économique entre Beyrouth et Damas devient donc une condition préalable.

Cette réalité explique une partie de l’activisme turc. Ankara cherche à rapprocher les deux pays en commençant par les sujets où un intérêt commun peut être identifié. Les questions les plus conflictuelles peuvent être mises temporairement de côté, tandis que transport, commerce et énergie servent de terrain de coopération.

La méthode possède une logique politique. Des infrastructures communes créent des intérêts partagés. Une voie ferrée, un réseau électrique ou un oléoduc ne peuvent fonctionner durablement si les relations entre les États concernés sont constamment interrompues. L’économie devient ainsi un moyen de stabiliser la relation politique.

Pour le Liban, cette dépendance pose aussi une question de souveraineté économique. Une connexion régionale apporte des opportunités, mais elle rend le pays dépendant de la stabilité de ses voisins et des décisions de transit. Il faudra donc évaluer les avantages sans présenter le corridor comme une solution sans risques.

Un projet qui pourrait contourner partiellement les routes maritimes sensibles

Le contexte régional donne également au projet une autre dimension. La Turquie présente le développement des corridors terrestres comme un moyen de diversifier les routes commerciales entre le Golfe, le Moyen-Orient, l’Asie et l’Europe. La crise autour du détroit d’Ormuz a renforcé l’intérêt pour des voies alternatives capables de réduire partiellement la dépendance aux passages maritimes sensibles.

Le corridor du Hedjaz modernisé ne remplacerait évidemment pas le transport maritime du Golfe. Les volumes, les coûts et les types de marchandises sont différents. Mais il pourrait offrir une voie supplémentaire et améliorer la résilience des échanges en cas de perturbation.

Dans cette carte, le Liban occupe une position périphérique tant qu’il reste déconnecté du réseau. Tripoli lui offre précisément une possibilité d’entrée. Le port pourrait servir de débouché méditerranéen complémentaire, tandis que la voie terrestre vers Homs permettrait de rejoindre le corridor principal.

Le choix qui attend Beyrouth dépasse la construction d’une voie ferrée

Le gouvernement libanais devra finalement décider s’il considère ces projets comme une série d’opportunités distinctes ou comme une véritable stratégie nationale. Lancer un appel d’offres pour Tripoli-Abboudiyé constitue une première étape. Elle ne suffit pas à déterminer la place du pays dans le réseau régional.

Une stratégie cohérente devrait définir le rôle du port de Tripoli, l’avenir des chemins de fer, celui des installations pétrolières, les besoins électriques et les relations commerciales avec la Syrie. Elle devrait également déterminer les conditions financières de chaque projet afin d’éviter que le pays ne s’engage dans des infrastructures qu’il ne peut pas financer ou rentabiliser.

Les informations exclusives publiées par Al Akhbar le 2 octobre 2026 montrent qu’Ankara possède déjà sa propre vision. La Turquie veut intégrer le Liban au corridor régional, commencer par Tripoli et associer transport et énergie. La Syrie paraît également intéressée par le développement économique de cet axe. Le Liban, lui, n’a pas encore annoncé une adhésion formelle au projet d’ensemble.

C’est pourtant maintenant que se joue une partie du futur économique de Tripoli. Pour la première fois depuis longtemps, plusieurs infrastructures régionales pourraient converger vers la même ville. Si elles restent des projets séparés, leur effet sera limité. Si elles sont pensées ensemble, Tripoli pourrait retrouver une fonction qu’elle avait progressivement perdue : celle d’une porte méditerranéenne ouverte sur l’intérieur du Moyen-Orient.

· · · · · · · · · · · · · · ·

Newsdesk Libnanews

Libnanews est un site d'informations en français sur le Liban né d'une initiative citoyenne et présent sur la toile depuis 2006. Notre site est un média citoyen basé à l’étranger, et formé uniquement de jeunes bénévoles de divers horizons politiques, œuvrant ensemble pour la promotion d’une information factuelle neutre, refusant tout financement d’un parti quelconque, pour préserver sa crédibilité dans le secteur de l’information.

Tous ses articles →

Commentaires

  1. Attention au sabotage des jaunes !!! Ça serais une bonne chose pour tout le Liban que le nord redeviens un pôle économique et social !!!

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *