Le saviez-vous ? Au Liban, un serpent fossile conserve deux petites pattes arrière. Découvert à Al-Nammoura, Eupodophis descouensi vivait au Crétacé. Son squelette a permis d’observer une étape de la réduction des membres chez les serpents. L’une de ses pattes, cachée dans la roche, a été étudiée aux rayons X en 2011.
Sur la plaque de calcaire, la colonne vertébrale dessine une longue courbe. Les côtes se succèdent, fines et serrées. L’animal ressemble bien à un serpent. Pourtant, près du bassin, quelques os minuscules changent la lecture du fossile : ce reptile possédait encore des membres postérieurs.
Le spécimen vient d’Al-Nammoura, l’un des gisements fossilifères du Liban. Il appartient au Cénomanien, une subdivision du Crétacé supérieur. Les travaux de vulgarisation scientifique consacrés à son examen en 2011 lui attribuent environ 95 millions d’années. Ce nombre reste un ordre de grandeur géologique, pas une date de naissance précise.
Un serpent fossile du Liban, avec de vraies pattes
Le nom de l’espèce, Eupodophis descouensi, apparaît dans la littérature scientifique en 2000. Jean-Claude Rage et François Escuillié ont décrit cet animal dans les recherches sur les premiers serpents. Son intérêt tient à une combinaison anatomique : un corps très allongé, mais un bassin et de petits membres arrière encore présents.
Il ne s’agit donc pas d’un serpent actuel né avec une anomalie. Le fossile témoigne d’une espèce ancienne. Il ne faut pas davantage imaginer un reptile courant sur deux grandes jambes. Ces membres sont minuscules par rapport au corps. Leur présence ne suffit pas à établir comment l’animal les utilisait.
Les paléontologues rapprochent Eupodophis d’autres serpents fossiles munis de membres postérieurs, notamment Pachyrhachis et Haasiophis, connus au Proche-Orient. Ces formes montrent que l’anatomie serpentine ne s’est pas constituée par la disparition simultanée de toutes les structures. Un corps de serpent pouvait coexister avec des restes de membres bien reconnaissables.
La seconde patte était encore dans la pierre
Une patte était visible à la surface du spécimen étudié. L’autre restait dissimulée dans la plaque. Pour l’examiner sans casser le fossile, une équipe internationale a utilisé une technique d’imagerie au synchrotron. Alexandra Houssaye, alors au Muséum national d’histoire naturelle et au CNRS, dirigeait ces recherches.
Les mesures ont eu lieu à Grenoble, au Synchrotron européen. Des chercheurs du Karlsruhe Institute of Technology participaient aussi au projet. L’instrument permettait d’observer un objet plat, difficile à étudier avec certaines méthodes classiques de tomographie.
Le principe consiste à enregistrer de nombreuses images sous différents angles. Leur traitement reconstruit ensuite un volume numérique. Les chercheurs peuvent ainsi distinguer des structures enfouies dans la roche. Cette opération ne remet pas matériellement les os à nu : elle produit une observation virtuelle de leur organisation.
Les résultats, publiés en 2011, ont confirmé la présence du second membre. Les images montrent une patte repliée au genou. Elles identifient aussi de petits os de la cheville, sans os du pied ni des doigts. Ce détail documente une réduction déjà avancée du membre, plutôt qu’une jambe complète miniature.
Ce que les os révèlent, et ce qu’ils ne disent pas
L’étude portait également sur l’intérieur des os. Leur architecture présentait des ressemblances avec celle de membres de lézards terrestres actuels. Les chercheurs ont proposé que la petite taille des pattes corresponde à une croissance plus lente, ou interrompue plus tôt.
Cette interprétation n’est pas une observation directe de l’animal vivant. Le fossile conserve des structures minéralisées ; les scientifiques en déduisent des informations sur leur développement. Il faut distinguer les os effectivement observés du mécanisme proposé pour expliquer leur taille.
Eupodophis ne règle pas à lui seul toute l’histoire de l’origine des serpents. Les relations entre les différentes lignées fossiles, leur mode de vie et l’apparition de leurs caractères demandent des comparaisons. Le présenter comme « l’ancêtre de tous les serpents » dépasserait ce que son étude permet d’établir.
Les serpents actuels gardent d’autres indices
Le dossier ne repose pas uniquement sur les fossiles. Certains serpents actuels, dont les boas et les pythons, conservent des vestiges du bassin et des membres postérieurs. Ces structures n’en font pas des animaux capables de marcher sur des pattes. Elles offrent toutefois des éléments de comparaison anatomique.
Des recherches publiées en 2016 ont aussi étudié les mécanismes génétiques du développement des membres. Elles concernent notamment des séquences qui contrôlent l’activité d’un gène appelé Sonic hedgehog. Ce gène intervient dans l’organisation des membres chez les vertébrés.
Ces travaux montrent que des modifications de la régulation génétique peuvent contribuer à la réduction des membres. Ils complètent les observations anatomiques. Ils ne constituent pas une analyse de l’ADN d’Eupodophis : les expériences portent sur des organismes et des séquences génétiques actuels, pas sur du matériel génétique extrait du fossile libanais.
Al-Nammoura, une archive du monde marin
Le lien avec le Liban est concret. Eupodophis appartient aux fossiles marins découverts dans ses calcaires du Crétacé. Al-Nammoura figure, avec Haqel, Hjoula et Sahel Alma, parmi les gisements étudiés pour la diversité et la conservation de leurs organismes.
Ces ensembles livrent notamment des poissons, des crustacés et des céphalopodes. Les reptiles y ajoutent d’autres pièces à la reconstitution des écosystèmes anciens. Une synthèse scientifique publiée en 2024 décrit Eupodophis parmi les exemples remarquables de ce patrimoine, avec ses membres arrière vestigiaux.
Les photographies du spécimen permettent déjà de repérer le bassin et la petite patte visible. Mais la surface de la pierre ne livre qu’une partie de l’information. Dans le cas de ce serpent d’Al-Nammoura, l’autre membre attendait une observation aux rayons X, enfoui depuis le Crétacé dans quelques millimètres de calcaire.


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