Une dette de l’État envers son propre fournisseur
Environ 300 millions de dollars : c’est le montant des sommes que des administrations et établissements publics devraient à Électricité du Liban, selon les éléments avancés dans le débat gouvernemental du 8 octobre 2026. Le chiffre surgit au moment où le ministre de l’Énergie, Joe Saddi, suspend sa participation aux réunions du Conseil des ministres. Il ne démissionne pas et continue de gérer son portefeuille. Mais ses soutiens présentent le règlement des factures publiques comme l’une des conditions du redressement électrique. Le paradoxe est considérable : l’État demande à son établissement de fonctionner avec davantage de discipline financière, tandis que certaines de ses propres composantes ne paieraient pas leurs consommations. Cette créance alléguée n’est pourtant pas un montant de trésorerie immédiatement disponible. Il faut encore savoir qui doit quoi, depuis quand, et sur quelle base comptable les sommes ont été calculées.
Le dossier ne doit pas être confondu avec les pertes historiques du secteur, ni avec le coût total des subventions publiques. Une facture impayée représente une créance inscrite ou revendiquée par le fournisseur ; une perte d’exploitation mesure un déséquilibre entre recettes et charges ; une avance du Trésor constitue un autre type de flux. Ces catégories peuvent se croiser sans être interchangeables. Or les informations publiées ne donnent ni tableau des débiteurs ni état de rapprochement des comptes entre Électricité du Liban et chaque administration. Elles ne permettent pas non plus d’établir quelle part des 300 millions serait reconnue sans contestation. C’est la première limite de l’affaire : le montant fait déjà l’objet d’une bataille politique, alors que sa composition détaillée n’est pas rendue publique dans les documents de presse examinés.
Des créances qui peuvent bloquer les achats de carburant
La question du paiement est centrale parce que la production d’électricité exige des dépenses régulières. Les achats de carburant ne se règlent pas avec des promesses de recouvrement. Il faut disposer de liquidités à une date donnée, organiser les contrats d’approvisionnement et garantir la continuité des paiements. Une créance importante sur des organismes publics peut donc fragiliser le fonctionnement de l’établissement même si elle figure dans ses comptes. Mais il serait abusif d’affirmer que la seule récupération des 300 millions garantirait une alimentation continue. La quantité d’énergie produite dépend aussi de l’état des centrales, des contrats, des réseaux et des capacités de distribution. Un encaissement exceptionnel peut soulager la trésorerie sans corriger durablement les causes du déficit structurel.
La difficulté est plus profonde lorsque le débiteur appartient lui-même à l’État. Le ministère ou l’établissement concerné peut ne pas disposer des crédits nécessaires au règlement. Dans ce cas, un paiement à Électricité du Liban nécessite un arbitrage budgétaire : déplacer une dépense, ouvrir des crédits ou échelonner les versements. L’opération améliore la trésorerie du fournisseur, mais ne crée pas à elle seule de richesse publique. Elle déplace une charge entre entités. Il faudrait donc connaître l’effet net sur les finances de l’État, et non seulement le montant encaissé par Électricité du Liban. Les sources consultées ne détaillent pas ces arbitrages. Elles établissent surtout que le règlement des créances est devenu un argument central des proches du ministre dans leur confrontation avec l’exécutif.
Qui doit payer ? Le chaînon manquant du dossier
Un audit sérieux devrait commencer par identifier les débiteurs. Les administrations centrales, les organismes autonomes et les établissements publics n’obéissent pas nécessairement aux mêmes règles de financement. Certains peuvent payer directement leurs factures ; d’autres dépendent de transferts budgétaires ; d’autres encore peuvent contester des consommations ou des modalités de facturation. Sans ventilation, il est impossible de déterminer où se trouve le blocage principal. Le chiffre de 300 millions ne dit pas si quelques gros débiteurs concentrent l’essentiel des arriérés ou si les impayés sont dispersés entre de nombreuses institutions. Il ne dit pas non plus quelle part pourrait être recouvrée en quelques semaines et quelle part exigerait un plan pluriannuel.
La chronologie des créances est tout aussi décisive. Une dette ancienne peut avoir été enregistrée dans des conditions tarifaires et monétaires différentes de celles d’aujourd’hui. Elle peut aussi avoir donné lieu à des paiements partiels, à des compensations ou à des contestations administratives. La valeur annoncée en dollars nécessite donc une méthode de conversion explicite. Sans ces précisions, toute estimation du rendement d’une opération de recouvrement reste fragile. Pour les décideurs, la priorité devrait être de publier un état daté, vérifié et ventilé, puis de distinguer les sommes exigibles immédiatement de celles qui nécessitent une décision juridique ou budgétaire. Cette démarche permettrait de sortir d’une opposition entre affirmations politiques et dénégations générales.
Joe Saddi fait de l’électricité un test pour Nawaf Salam
La crise éclate dans un contexte de tensions entre Nawaf Salam et les Forces libanaises. Joe Saddi choisit de ne plus siéger au Conseil des ministres tout en conservant la gestion de son ministère. Il rencontre le président Joseph Aoun, puis le Premier ministre le 7 octobre. L’option d’une démission est évoquée dans les informations politiques, sans être retenue. Les Forces libanaises défendent le ministre et reprochent au gouvernement de tarder à prendre des décisions susceptibles d’alléger les charges des citoyens. Le dossier des impayés publics devient ainsi plus qu’un problème de comptabilité : il sert à interroger la capacité de l’exécutif à faire appliquer ses propres obligations financières.
La méthode choisie par Saddi présente cependant une contradiction institutionnelle. Les mesures qu’il réclame exigent une coopération interministérielle et des décisions collectives, précisément au sein d’une instance à laquelle il refuse de participer. Le boycott peut accroître la pression politique, mais il ne remplace ni une décision budgétaire ni un calendrier de paiement. Nawaf Salam privilégie pour l’heure le dialogue. Les informations disponibles ne confirment pas qu’un compromis a été conclu sur les créances ou que les administrations débitrices ont reçu un ordre de règlement. Le dossier reste donc suspendu à des actes vérifiables : un état des montants, une décision sur leur prise en charge et des versements effectifs.
Les 300 000 livres de frais fixes, autre front de la contestation
Les impayés ne sont pas la seule revendication portée dans le débat. Les soutiens du ministre contestent aussi une majoration de 300 000 livres libanaises appliquée à la partie fixe de la facture pour chaque tranche supplémentaire de cinq ampères. Le mécanisme est distinct du prix payé pour l’énergie effectivement consommée. Il touche la puissance souscrite et peut donc peser sur un abonné même lorsque sa consommation reste limitée. Sa suppression est présentée comme une mesure immédiate de soulagement. Mais elle soulève une question que les informations disponibles ne permettent pas de chiffrer : combien cette composante rapporte-t-elle à Électricité du Liban sur une année, et comment compenser sa disparition ?
La comparaison avec les générateurs privés renforce la portée politique du débat. Des milieux favorables à Saddi avancent que le courant public coûterait environ quinze cents de moins pour une quantité comparable d’électricité. Cette affirmation exige toutefois une comparaison homogène : même quantité d’énergie, mêmes périodes, frais fixes inclus et mêmes conditions de puissance. Le coût réel pour un ménage dépend de la combinaison entre alimentation publique et générateur privé. Une hausse des heures de fourniture par le réseau national pourrait réduire les achats auprès des générateurs, mais l’économie dépendrait de la disponibilité effective du courant. Sans simulation par profil de consommation, le différentiel annoncé reste un argument à examiner, non une économie garantie pour chaque foyer.
Cinq cents millions d’économies annoncées : que mesure ce chiffre ?
Un autre montant circule dans la défense du ministre : jusqu’à 500 millions de dollars d’économies potentielles pour les citoyens et l’État. Il donne à la controverse une dimension bien plus large que les seules factures impayées. Mais sa méthode de calcul n’est pas détaillée dans les éléments disponibles. La période retenue n’est pas clairement établie ; la répartition entre ménages et finances publiques n’est pas précisée ; les investissements nécessaires ne sont pas chiffrés. Le montant doit donc être présenté pour ce qu’il est : une projection soutenue politiquement, non un résultat comptable déjà constaté. Il serait particulièrement trompeur de l’additionner aux 300 millions de créances, car recouvrer une dette et réaliser une économie sont deux opérations différentes.
Pour vérifier une telle projection, il faudrait identifier les mesures supposées produire les gains. S’agit-il de réduire les achats de courant aux générateurs, d’améliorer le rendement du réseau, de recouvrer davantage de factures ou de diminuer certaines dépenses publiques ? Chacun de ces leviers possède son propre calendrier et ses propres coûts. Certains peuvent profiter aux ménages sans améliorer immédiatement les comptes de l’établissement. D’autres peuvent accroître les recettes d’Électricité du Liban sans réduire la facture totale des consommateurs. Tant que ces effets ne sont pas séparés, le chiffre de 500 millions fonctionne davantage comme un marqueur du bras de fer gouvernemental que comme une évaluation indépendante du plan.
Le précédent de Zahlé et les limites d’une solution locale
Le modèle d’alimentation électrique de Zahlé revient régulièrement dans les discussions sur la réforme. Son intérêt est de montrer qu’une organisation locale peut, sous certaines conditions, offrir un service plus régulier que celui connu dans d’autres régions. Mais le cas ne peut servir de preuve automatique qu’une généralisation serait simple. Le réseau national doit desservir des zones très différentes par leur densité, leur consommation, leur état d’infrastructure et leurs coûts de raccordement. Les arrangements locaux reposent aussi sur des conditions contractuelles et techniques qui ne sont pas nécessairement reproductibles à grande échelle. Le sujet mérite une enquête distincte, fondée sur les contrats et les coûts réels, plutôt qu’une invocation du modèle comme réponse universelle.
Le débat sur Zahlé met néanmoins en lumière une question utile pour le dossier des créances publiques : la qualité du service et la discipline de paiement doivent être étudiées ensemble. Les abonnés acceptent plus difficilement des tarifs élevés lorsque les heures de fourniture sont faibles. De son côté, un établissement privé de recettes régulières peine à financer un service stable. Sortir de ce cercle exige des engagements réciproques, mesurables et publics. Cela suppose de suivre simultanément les encaissements, les heures de courant fournies, les dépenses de carburant et les interruptions de service. Aucune de ces séries détaillées n’est fournie avec les montants politiques discutés au début d’octobre.
Un dossier qui appelle des décisions comptables avant les déclarations
La première décision utile serait de rendre opposable un inventaire des sommes dues à Électricité du Liban par les entités publiques. Il devrait préciser, pour chaque débiteur, le montant réclamé, le montant reconnu, les périodes concernées et les éventuels litiges. La seconde consisterait à établir un calendrier de règlement compatible avec les capacités budgétaires. La troisième serait de publier l’utilisation des recettes supplémentaires : achats de carburant, entretien, remboursement d’obligations ou constitution d’une réserve de trésorerie. Ces étapes ne remplaceraient pas une réforme complète du secteur, mais elles permettraient de juger si les paiements publics améliorent effectivement le service.
Au 8 octobre 2026, les éléments disponibles ne permettent pas de confirmer que les 300 millions ont été audités, qu’un échéancier a été adopté ou que des paiements nouveaux ont commencé. Ils montrent en revanche que la question est devenue l’un des principaux points de friction entre Joe Saddi et Nawaf Salam. Le ministre veut obtenir des décisions sur les recettes et les tarifs ; le Premier ministre doit arbitrer entre les besoins du secteur et ceux de l’ensemble des administrations. Derrière le montant spectaculaire se trouve donc une question plus précise : l’État est-il capable d’organiser ses propres paiements et d’en rendre compte publiquement, avant de demander aux abonnés de supporter de nouvelles charges ?


Commentaires