8 novembre 2026
Actualité, Information, Analyses, découverte du Patrimoine et de la Culture Libanaise, tout cela est possible sur Libnanews, le Média Citoyen du Liban
Toutes nos rubriques

Analyses · Economie · L'Actualité du Liban

L’or du Liban ne doit pas sauver les banquiers

L’or du Liban ne doit pas compenser les pertes des banques en préservant leurs propriétaires. Ce dossier examine la protection légale, la valeur des réserves, les risques des ventes et garanties, les droits des déposants et les obligations des actionnaires et dirigeants avant toute mobilisation nouvelle du patrimoine financier collectif.

Enseigne réelle de la Banque du Liban, archive2011, avec titre sur le refus de vendre l’or pour sauver les banquiers.
Photographie d’archive : enseigne de la Banque du Liban, 5 juin 2011. Elle ne montre pas les réserves d’or. Photo : Karan Jain / Wikimedia Commons, CC BY-SA 2.0. Habillage typographique et redimensionnement ; adaptation diffusée sous la même licence : https://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0/ . © Karan Jain / Wikimedia Commons, CC BY-SA 2.0

Photographie d’archive : enseigne de la Banque du Liban, 5 juin 2011. Elle ne montre pas les réserves d’or. Photo : Karan Jain / Wikimedia Commons, CC BY-SA 2.0. Habillage typographique et redimensionnement ; adaptation diffusée sous la même licence : https://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0/ .

Le Liban ne doit pas vendre son or pour permettre aux propriétaires des banques de sortir indemnes de la crise qu’ils ont contribué à construire. Ce refus n’est ni un culte du lingot ni une indifférence au sort des déposants. Il repose sur une règle économique : un patrimoine collectif ne doit pas remplacer l’absorption des pertes par ceux dont le capital était engagé, dont les décisions ont exposé l’épargne et dont la gestion doit être examinée. Avant de demander ce que l’or peut rapporter, il faut déterminer ce que les actionnaires doivent perdre et ce que les dirigeants doivent assumer.

L’argument inverse est séduisant parce qu’il part d’une souffrance réelle. Des épargnants ne disposent toujours pas librement de leur argent, tandis qu’un actif considérable apparaît au bilan de la Banque du Liban. Pourquoi conserver le métal pendant que des familles attendent ? La question mérite une réponse précise. Parce qu’un paiement financé par un actif public peut protéger un déposant tout en dispensant une banque, ses propriétaires ou d’autres débiteurs de supporter une perte. Tout dépend du montage, du calendrier, des contreparties et des droits conservés contre les responsables.

Il n’existe pas, dans les éléments vérifiés pour ce dossier, de vente d’or décidée que l’on pourrait présenter comme un fait accompli. Le débat porte sur une mobilisation possible. Il faut donc juger les mécanismes envisagés, pas attribuer à une personne une opération non démontrée. L’enjeu est d’empêcher qu’une promesse de restitution des dépôts serve de justification à une nouvelle socialisation des pertes.

Un actif de 36,80 milliards, pas un chèque disponible

La valorisation de l’or de la BDL atteignait 36,80 milliards de dollars à la fin d’octobre 2026, selon son bilan officiel arrêté au 31 octobre, converti au taux comptable de 89 500 livres pour un dollar. Les actifs de réserve en devises étaient présentés séparément, à 11,47 milliards. La lecture publiée le 4 novembre par l’unité de recherche économique de Crédit Libanais relève une diminution de 1,56 milliard de la valeur de l’or durant la seconde moitié d’octobre. Ces montants sont datés : ils ne constituent ni un prix garanti pour une cession future ni une estimation en temps réel.

Additionner ces postes donne environ 48,27 milliards de dollars d’actifs dans les deux catégories citées. Mais ce total ne représente pas une trésorerie libre, entièrement disponible pour rembourser les dépôts. Il ignore les engagements, les besoins de réserve, les contraintes juridiques et la différence de nature entre une devise mobilisable et un métal qu’il faut éventuellement vendre ou engager.

La même précaution vaut pour les baisses de valorisation. Si la quantité reste identique et que le prix diminue, la valeur comptable recule sans qu’un lingot ait été cédé. Le soupçon d’une vente ne peut pas être fondé sur le seul mouvement d’une ligne exprimée en dollars. Il faudrait une transaction, un changement du stock physique ou un autre élément probant. Défendre l’or ne dispense pas de lire correctement les comptes.

La protection légale oblige à une décision publique explicite

La loi numéro 42 du 24 septembre 1986 interdit de disposer des avoirs en or de la Banque du Liban, directement ou indirectement, sauf par un texte législatif voté par le Parlement. La réserve n’est donc pas un actif dont l’exécutif, le gouverneur ou une négociation bancaire pourraient décider librement de l’affectation. La protection porte au-delà du seul mot « vente ».

Cette règle ne rend pas juridiquement impossible toute décision future du législateur. Elle établit une barrière et impose une responsabilité politique identifiable. Si des responsables souhaitent la franchir, ils doivent présenter le dispositif, son montant, son but, ses bénéficiaires et ses risques. Le débat ne peut pas être réduit à une opération technique dont le public découvrirait ensuite les conséquences.

L’existence d’une procédure légale n’établit pas non plus la pertinence économique d’une opération. Une vente autorisée pourrait rester une mauvaise décision si elle finance un transfert injustifié, protège des actionnaires au détriment de la collectivité ou laisse intact le mécanisme qui a produit les pertes. Le vote ne remplace ni l’évaluation ni la transparence.

La portée des mots « directement ou indirectement » doit conduire à examiner la substance des montages. Un prêt garanti par l’or, une cession temporaire assortie d’un rachat ou un instrument donnant un droit sur le métal ne sont pas nécessairement identiques. Ils peuvent néanmoins exposer le patrimoine sans porter l’étiquette d’une vente définitive. Leur qualification exacte exige l’analyse du contrat et du droit applicable ; les baptiser « valorisation » ou « optimisation » ne les rend pas neutres.

L’or de la BDL n’est pas le capital des banques

La séparation des bilans doit rester visible. Les banques commerciales possèdent des actifs et doivent de l’argent à leurs clients. Elles détiennent aussi des créances sur la BDL. La banque centrale possède ses propres actifs, dont l’or, et porte ses propres engagements. Le fait que ces institutions soient liées n’efface pas leurs responsabilités distinctes.

L’or figure dans le patrimoine de la BDL, institution publique dotée de sa personnalité juridique. Le qualifier de réserve nationale ne signifie pas que chaque citoyen détient un lingot individuellement exigible, ni que le Trésor peut l’utiliser comme un compte courant. Cela signifie que sa mobilisation affecte une ressource institutionnelle de long terme, dont la destination dépasse les intérêts des propriétaires de banques. L’utilisation d’un actif de la BDL n’équivaut pas automatiquement à une dépense budgétaire ou à un nouvel impôt ; son coût collectif dépend de ses effets sur le bilan de la banque centrale et sur les finances publiques.

Une banque qui détient une créance sur la BDL ne peut pas en déduire, par un simple raisonnement économique, qu’une fraction de l’or lui appartient déjà. Il faut examiner la nature de sa créance, son rang, les règles de règlement et les protections applicables à l’actif. Une revendication sur un débiteur n’équivaut pas automatiquement à un droit de saisir ou de recevoir l’un de ses biens particuliers.

Ce point est central pour le contribuable comme pour le déposant. Si l’or intervient dans une restructuration, il faut pouvoir suivre le transfert de valeur à travers tous les bilans. Le paiement à une banque peut profiter à ses clients, restaurer ses fonds propres, améliorer la position d’autres créanciers ou combiner ces effets. Affirmer simplement que l’argent « revient aux déposants » ne décrit pas suffisamment qui gagne et qui cesse de perdre.

Le vrai bénéficiaire n’est pas toujours celui qui reçoit le paiement

Un paiement direct à un déposant peut être souhaitable. Mais l’identité du bénéficiaire immédiat ne suffit pas à déterminer l’effet économique final. Si une institution publique règle une obligation qu’une banque aurait dû honorer, elle peut aussi libérer cette banque d’une dette. Selon les contreparties, elle reprend une charge sans recevoir un actif de même valeur.

Prenons un exemple hypothétique. Une banque doit 100 à ses déposants. Ses actifs recouvrables valent 60 et son capital économique est déjà absorbé par les pertes. Un apport public de 40 comble seulement le déficit : il ne recrée aucun capital positif. Si l’apport gratuit atteint 45, sans droits reçus en échange, il reste 5 après paiement des déposants. Laisser cette valeur aux anciens propriétaires leur procure un avantage patrimonial, sans garantir pour autant que la banque dispose du capital suffisant pour reprendre son activité. Le paiement aux déposants peut donc masquer un avantage distinct aux actionnaires.

Le résultat serait différent si les anciennes actions étaient absorbées par les pertes, si les responsables étaient remplacés lorsque nécessaire et si le financeur recevait des droits correspondant à son apport. Même dans ce cas, le coût public resterait à justifier. L’exemple montre que la question n’est pas seulement « les déposants sont-ils payés ? », mais aussi « qui a été dispensé de payer et qu’a obtenu la collectivité en échange ? ».

Cette analyse doit précéder toute mobilisation de l’or. À défaut, le débat oppose artificiellement la protection d’un patrimoine et la protection de familles lésées. La bonne comparaison porte sur plusieurs plans complets de résolution, avec leur coût, leurs bénéficiaires et leur traitement des actionnaires. On ne peut pas juger un transfert de plusieurs milliards uniquement à partir de son intitulé humanitaire.

Les propriétaires doivent absorber le risque de leur entreprise

Le capital bancaire existe pour supporter les pertes. Le dividende rémunère une position exposée au risque, pas un droit à être protégé par l’État lorsque ce risque se réalise. Exiger que les actionnaires absorbent les pertes avant les déposants ne relève donc pas d’une hostilité envers l’entreprise privée. C’est l’application de sa logique.

Le FMI a rappelé ce principe pour le Liban dans son communiqué du 18 septembre 2026 : la hiérarchie doit être respectée et les déposants ne doivent pas supporter des pertes avant les actionnaires et les créanciers subordonnés. Il demande également un mécanisme compatible avec la viabilité des banques et la soutenabilité des finances publiques. Le rappel vise précisément à empêcher que la reconstruction du secteur soit fondée sur une promesse impossible ou sur un ordre d’absorption inversé.

Il ne suffit donc pas qu’un établissement affiche encore des fonds propres dans ses comptes. Ceux-ci doivent être recalculés après une évaluation crédible de ses actifs. Une créance qui ne sera pas recouvrée intégralement ne peut pas continuer à protéger artificiellement la valeur des actions au détriment des déposants. De même, des bénéfices futurs espérés ne remplacent pas des apports effectivement versés.

Les propriétaires qui souhaitent conserver une banque viable doivent démontrer leur capacité à la recapitaliser dans les conditions requises. S’ils ne le peuvent pas, la restructuration doit pouvoir modifier l’actionnariat ou transférer les fonctions utiles. La continuité des paiements, l’emploi et le crédit méritent une politique de protection. Le maintien de chaque propriétaire à sa place n’est pas une obligation économique nationale.

Les dirigeants doivent répondre de leurs décisions

Faire absorber le capital ne solde pas la question de la gestion. Les dirigeants et les administrateurs doivent rendre compte des risques qu’ils ont acceptés, des informations dont ils disposaient, des opérations approuvées et des rémunérations distribuées. Cette responsabilité ne peut pas être remplacée par une formule générale selon laquelle tout aurait été imposé par l’État.

L’exposition du secteur bancaire à l’État et à la BDL atteignait 68,5 % de ses actifs dans le constat du FMI de juillet 2019. Le chiffre ne dit pas que tous les établissements étaient identiques. Il montre que le risque public était devenu une caractéristique dominante du système, mesurable avant l’effondrement. Les institutions professionnelles qui ont choisi cette concentration ne peuvent traiter les déposants comme s’ils avaient participé à ces décisions.

L’examen doit être individualisé. Il faut rapprocher les procès-verbaux, les avis des comités, les flux financiers, les distributions et les opérations avec des parties liées. Une mauvaise décision n’est pas automatiquement un crime. Mais elle peut justifier une remise en cause de la direction, une responsabilité civile ou d’autres conséquences selon les faits et les textes. Attendre une condamnation pénale définitive pour constater une mauvaise gestion confondrait des niveaux d’analyse différents.

La vente d’un actif public ne doit surtout pas devenir une manière de fermer ces dossiers. Toute aide éventuelle doit préserver les recours et les possibilités de récupération légalement fondées. Un règlement qui effacerait des responsabilités en échange d’un paiement financé par le patrimoine collectif ferait payer la collectivité deux fois : en argent et en renoncement à établir les faits.

Vendre ne crée pas une richesse nouvelle

Une cession d’or transforme un actif en devises. Au moment de la transaction, avant frais et variation de prix, elle ne crée pas de richesse nette : un bien est remplacé par un autre. La véritable décision intervient dans l’usage du produit. Si les devises sont ensuite versées sans contrepartie de même valeur, le patrimoine du financeur diminue. Le remboursement d’une dette propre de la BDL réduit, lui, simultanément un actif et un passif. Il ne doit pas être assimilé automatiquement à une subvention aux banques. L’analyse doit identifier la dette éteinte et vérifier si une perte bancaire est transférée à la banque centrale.

Cette évidence est souvent obscurcie par le langage de la « libération » d’une richesse. Le métal peut être peu commode pour payer immédiatement une facture, mais il demeure un actif. Le convertir en liquidités rend une dépense possible ; cela ne rend pas cette dépense gratuite. Le même raisonnement vaut pour la vente d’un terrain public ou d’une participation : l’encaissement apparaît aujourd’hui, la ressource cédée ne sera plus disponible demain.

Pour le Liban, le coût d’opportunité est particulièrement important. Un pays privé d’accès normal au financement et soumis à des besoins de reconstruction possède moins d’alternatives qu’un État disposant de marchés profonds et d’institutions financièrement solides. Épuiser une réserve pour résoudre un passif sans remettre en état les mécanismes de financement peut laisser le prochain choc sans protection.

Cela n’impose pas d’affirmer que tout usage d’une réserve serait toujours interdit par la logique économique. Cela impose de comparer explicitement les usages et leurs contreparties. Dans le cas présent, la préservation des propriétaires bancaires ne constitue pas une raison suffisante pour renoncer à un patrimoine national. Il appartient aux défenseurs du transfert de démontrer pourquoi les solutions faisant d’abord supporter les pertes aux responsables seraient insuffisantes.

L’absence d’intérêt ne signifie pas l’absence d’utilité

L’or physique ne verse pas de coupon. Il ne produit pas le revenu périodique d’une obligation ou d’un prêt. Ce coût d’opportunité est réel, tout comme les frais de conservation et les variations de marché. Il ne faut pas le défendre en prétendant qu’il serait sans risque ou qu’il monterait nécessairement à chaque crise.

Le World Gold Council rappelle lui-même l’absence de flux de trésorerie réguliers et la volatilité du métal. Une note du FMI de 2026 sur la gestion des réserves souligne également que ses bénéfices de diversification sont conditionnels et qu’il convient mal à la tranche de liquidité destinée aux besoins immédiats. Ce sont des limites importantes, pas des arguments à dissimuler.

En revanche, le métal détenu directement n’est pas la dette d’un émetteur qui promet de rembourser. Il ne dépend pas de la solvabilité d’un gouvernement ou d’une banque comme une obligation ou un dépôt. Dans un système justement ravagé par l’accumulation de créances sur des débiteurs fragiles, cette différence possède une valeur particulière. La volatilité du prix n’est pas la même chose que le risque de défaut d’une contrepartie.

Le choix pertinent consiste donc à gérer une réserve avec des fonctions différentes : liquidité courante, diversification et protection patrimoniale. Il ne consiste pas à exiger de chaque actif le même rendement immédiat. Un actif sans coupon peut être utile dans un portefeuille public ; un placement rémunéré peut être dangereux si son revenu apparent rémunère un risque sous-estimé. La crise libanaise devrait avoir rendu cette distinction impossible à ignorer.

Une hausse du cours ne répare pas la gouvernance

Lorsque l’or monte, la valeur du bilan s’améliore. Cela peut modifier certains ratios et accroître la valeur de récupération théorique des actifs. Mais la hausse n’efface pas les décisions qui ont créé les pertes et ne produit pas automatiquement les devises nécessaires aux remboursements. Elle ne remplace ni une restructuration bancaire ni une politique de recettes publiques.

Une note de recherche de Colin Weiss, publiée sur le site de la Réserve fédérale américaine le 1er août 2025, examine les usages de gains de réévaluation dans plusieurs pays, dont le Liban. Elle souligne notamment que le ratio de dette libanais a continué d’augmenter après l’utilisation de tels gains pour réduire certaines dettes. Ce précédent ne permet donc pas de considérer la réévaluation comme une solution suffisante aux déséquilibres structurels.

Il faut également éviter le double comptage. Si l’or est déjà évalué à un prix de marché dans le bilan retenu pour estimer les pertes, on ne peut pas ensuite ajouter la totalité de sa valeur comme une richesse nouvelle venant combler ces mêmes pertes. Une même ressource ne peut pas être comptée deux fois, d’abord comme actif disponible, puis comme produit supplémentaire de sa vente.

Les plans doivent donc afficher leurs conventions. À quelle date le métal est-il valorisé ? À quel prix ? Quels engagements sont pris en compte ? Quelle partie du gain est déjà intégrée au capital ou aux comptes de réévaluation ? Sans ces réponses, un débat sur des milliards peut reposer sur des comparaisons entre des bases différentes plutôt que sur des ressources réellement supplémentaires.

Mettre l’or en garantie peut déplacer le risque au lieu de le supprimer

L’argument selon lequel il suffirait d’emprunter contre l’or pour ne pas le vendre exige un examen complet. Un emprunt apporte des liquidités, mais crée une dette. Une garantie donne au prêteur un droit contractuel qui peut devenir déterminant en cas de non-remboursement. Préserver la propriété formelle pendant la durée normale du prêt ne signifie pas préserver le patrimoine dans tous les scénarios.

Un exemple hypothétique permet de préciser le problème. Une institution engage un actif valant 10 milliards pour obtenir un prêt de 7 milliards. Si le prix de l’actif baisse fortement, le prêteur peut, selon le contrat, demander davantage de garantie ou un remboursement partiel. Si les fonds empruntés ont déjà été distribués et qu’aucune recette nouvelle n’a été créée, l’emprunteur doit trouver cette ressource ailleurs. Le montage peut donc convertir une pression politique actuelle en contrainte financière future.

Les décotes de garantie, les intérêts, les échéances, les clauses de réévaluation et les droits du prêteur doivent être publiés avant toute décision. Il faut aussi préciser la juridiction compétente et les conditions de réalisation de la garantie. Ces éléments ne sont pas des détails réservés aux spécialistes : ils définissent les situations dans lesquelles le pays pourrait perdre le contrôle de l’actif.

Les swaps et opérations temporaires doivent être évalués avec la même méthode. L’étiquette « temporaire » ne garantit ni le rachat ni son coût. Si la restitution dépend de dollars qui ne sont pas sécurisés, la promesse de récupérer le métal reproduit une dépendance au financement futur. La protection de l’or doit porter sur le risque économique réel, pas uniquement sur la forme du contrat initial.

Les déposants ne doivent pas devenir l’alibi d’un transfert

La protection de l’or ne vaut que si elle s’accompagne d’une politique sérieuse pour les déposants. Leur demander d’attendre indéfiniment au nom du patrimoine serait une autre manière de leur faire porter la crise. Il faut donc articuler deux exigences : ne pas sacrifier la réserve pour préserver des intérêts privés et ne pas laisser l’absence de solution continuer à détruire la valeur de leurs créances.

Les besoins ne sont pas identiques. Un petit épargnant qui finance des soins, un retraité dépendant de son compte et une entreprise qui doit payer ses salariés ont des contraintes de liquidité différentes de celles d’un détenteur de patrimoine diversifié. Une protection ciblée peut être défendue sans reconnaître à toutes les créances, quelles que soient leur taille et leur origine, un droit identique à une mobilisation immédiate des ressources publiques.

Mais le ciblage doit être transparent et vérifiable. Il faut éviter qu’une limite par compte permette de multiplier artificiellement les protections, que les parties liées bénéficient de règles de faveur ou que les catégories soient définies après coup pour protéger certains intérêts. Les droits doivent être établis à partir de données fiables et assortis de recours.

Des scénarios chiffrés plutôt qu’un montant magique

Le montant annoncé d’une vente ne dit pas quelle part du problème elle résoudrait. Pour l’évaluer, il faut connaître les engagements retenus, les autres ressources, le calendrier et les bénéficiaires. Un chiffre de produit brut peut paraître immense tout en ne couvrant qu’une partie d’un besoin étalé sur plusieurs années.

Prenons trois scénarios volontairement abstraits, sans les présenter comme des projets libanais adoptés. Une mobilisation de 5 milliards équivaut à environ 13,6 % d’un actif valorisé 36,80 milliards. Une mobilisation de 10 milliards en représente 27,2 %. Quinze milliards correspondent à 40,8 %. Ces rapports sont des calculs sur la valorisation de fin octobre 2026 ; ils ne déterminent pas la quantité qui pourrait être vendue ni le prix réel d’une transaction.

Ils montrent néanmoins l’ampleur patrimoniale des choix. Qualifier une opération de « partielle » ne suffit pas à la rendre limitée. Consommer plus d’un quart d’une réserve pour un transfert financier est une décision majeure. Il faudrait savoir quelle amélioration durable en résulte, quels engagements disparaissent réellement et quelles ressources restent face aux autres besoins du pays.

La variation du prix ajoute une incertitude. Une baisse hypothétique de 20 % ferait passer une valorisation de 36,80 à 29,44 milliards ; une hausse de 20 % la porterait à 44,16 milliards. Ces chiffres ne prédisent pas le marché. Ils démontrent qu’un plan reposant sur une valeur fixe de l’or doit préciser qui supporte l’écart si le prix change. Sans cette clause, une promesse de remboursement peut cacher une nouvelle garantie publique implicite.

La réserve doit être contrôlée, pas seulement défendue

Protéger l’or exige davantage qu’une déclaration politique. Il faut un inventaire, une information sur les droits de propriété et de garde, une certification appropriée et une réconciliation avec les comptes. Le public doit pouvoir distinguer l’existence du métal, sa valeur, sa disponibilité juridique et les engagements éventuels qui lui sont attachés.

La conservation à l’étranger n’est pas, en elle-même, une vente. Les banques centrales utilisent des dépositaires pour des raisons de sécurité et d’accès aux marchés. La Banque d’Angleterre explique ainsi qu’un stockage alloué conserve au client la propriété de barres précises ; l’actif gardé pour autrui n’entre pas dans son propre bilan. Cet exemple décrit une distinction juridique et opérationnelle, pas la preuve du mode de garde de chaque lingot libanais.

Il faut précisément éviter de substituer une pratique internationale à un inventaire national vérifié. Les documents libanais doivent établir les lieux de conservation, les quantités, les certifications et les éventuelles restrictions pertinentes, dans la mesure compatible avec la sécurité. Une photographie de lingots ou une visite officielle ne remplace pas ces contrôles.

La transparence doit aussi porter sur les engagements hors bilan et les contrats susceptibles d’affecter la disponibilité de l’actif. On ne peut pas affirmer l’existence de tels engagements sans preuve. Mais leur contrôle fait partie d’un audit sérieux. Une réserve publique doit être protégée contre une cession manifeste comme contre une exposition contractuelle que les citoyens ne découvriraient qu’au moment d’un litige.

Ce que l’inspection de 2023 permet réellement d’affirmer

Un communiqué de la BDL du 24 août 2023, accompagné d’une lettre d’ALS Inspection UK, apporte un élément matériel. La mission, sollicitée par KPMG en 2022 en lien avec le FMI, a porté sur l’or conservé dans les coffres de la BDL. La lettre décrit la pesée et les tests non destructifs des lingots, ainsi que le contrôle des pièces. Elle indique que plus de 13 000 lingots et 600 000 pièces ont été manipulés et confirme la concordance du contenu en onces troy avec les quantités déclarées.

Le document annonce le scellement du coffre et des contrôles annuels. Il ne constitue pas, à lui seul, la preuve que tous ces contrôles ultérieurs ont été effectués. Il ne fournit pas non plus une certification actuelle de l’intégralité des avoirs conservés pour le compte de la BDL à l’étranger. Son périmètre doit donc rester attaché à son résultat.

Le stock libanais est historiquement évalué à environ 286,8 tonnes dans les tableaux du World Gold Council ; le guide d’investissement dans l’or publié par la Banque mondiale en 2024 reprend ce volume à partir de données antérieures. Ce n’est pas une nouvelle mesure physique datée du 31 octobre 2026. La valeur récente du bilan et le tonnage historique ne doivent pas être présentés comme deux observations réalisées simultanément.

Cette différence dessine une obligation concrète pour les autorités : publier une série réconciliant les inventaires successifs, la valorisation, les mouvements éventuels et les certificats pertinents. Une telle information permettrait d’évaluer les choix sur une base commune. Elle protégerait le patrimoine contre les décisions opaques, mais aussi contre les rumeurs qui transforment chaque baisse du cours en accusation de disparition du métal.

Le contribuable sans compte bancaire a aussi des droits

Le débat est souvent formulé comme un face-à-face entre banques et déposants. Or la mobilisation d’un patrimoine public concerne aussi les citoyens qui ne possèdent pas de dépôt important, ceux qui n’ont jamais bénéficié des rendements financiers et les générations qui hériteront des institutions. Leur intérêt ne peut pas être effacé parce qu’ils ne sont pas représentés dans la négociation des créances.

Un ménage sans épargne bancaire peut avoir perdu du pouvoir d’achat, subi la dégradation des services publics et payé davantage pour l’électricité ou les soins. Lui demander indirectement de financer la préservation de la valeur d’un établissement ou le remboursement intégral de créances importantes doit être justifié autrement que par une invocation générale de la confiance.

Cette dimension distributive ne doit pas dresser les pauvres contre les déposants. Beaucoup de déposants ont eux-mêmes été appauvris. Elle oblige à concevoir une réparation qui protège les besoins essentiels sans transformer le patrimoine commun en garantie illimitée de toutes les positions financières. La taille des pertes ne donne pas automatiquement à ceux qui détiennent les plus grandes créances le droit de déterminer l’ensemble des priorités publiques.

La Banque mondiale a relevé, dans son étude de pauvreté publiée en 2024, une forte détérioration dans les zones enquêtées et des différences importantes selon l’accès aux revenus en dollars. Ce constat rappelle que la justice d’un plan ne se mesure pas seulement au pourcentage de dépôts remboursés. Elle dépend aussi du coût supporté par ceux qui financeront ce remboursement et des dépenses collectives auxquelles il pourrait se substituer.

Les alternatives commencent par les bilans des établissements

La première alternative à la vente n’est pas une autre réserve cachée. C’est une méthode de résolution qui commence par identifier les actifs recouvrables, reconnaître les pertes et déterminer le capital réellement disponible. Il faut séparer les banques viables de celles qui ne le sont pas et ne pas supposer que toutes doivent conserver la même structure.

Les apports privés nouveaux constituent une ressource différente d’un transfert public. Ils peuvent venir d’actionnaires existants ou de nouveaux investisseurs, mais leur réalité doit être vérifiée. Une recapitalisation fondée sur des créances déjà dépréciées, des promesses conditionnelles ou une valorisation artificielle ne fournit pas la même protection qu’un apport disponible. Le plan doit préciser ce qui peut effectivement financer des paiements et soutenir du crédit.

La restructuration des dettes et la réalisation ordonnée des actifs peuvent ensuite améliorer la capacité de remboursement. Vendre précipitamment des actifs bancaires de qualité peut détruire de la valeur ; les conserver sans perspective peut aussi prolonger les pertes. L’arbitrage doit être fondé sur des évaluations, des coûts de gestion et des calendriers, non sur la volonté de protéger une enseigne ou un groupe d’actionnaires.

Enfin, les recours contre des opérations irrégulières et les récupérations légalement possibles doivent avancer. Ils ne doivent être ni abandonnés au nom d’un accord général ni comptabilisés comme de l’argent déjà encaissé. La différence entre une revendication judiciaire et une ressource disponible doit rester explicite. Les déposants ont besoin d’un calendrier crédible, pas d’un total additionnant des hypothèses optimistes de récupération.

Reconstruire la fonction bancaire plutôt que préserver les propriétaires

Un système bancaire sain est nécessaire au Liban. Cette nécessité ne rend pas indispensable la survie de chaque établissement dans sa forme actuelle. Les paiements, les dépôts nouveaux, le financement des entreprises et les services aux ménages peuvent être préservés dans des structures restructurées, recapitalisées ou transférées selon le cadre légal.

Le Conseil de stabilité financière distingue précisément ces fonctions essentielles de l’identité des actionnaires. Ses principes de résolution cherchent à éviter une désorganisation majeure tout en faisant absorber les pertes dans l’ordre prévu. Ils ne reposent pas sur l’idée qu’une banque serait protégée contre les conséquences de sa gestion parce qu’elle fournit des services utiles.

Cette distinction est déterminante pour l’or. Si l’on commence par déclarer que les établissements doivent tous rester intacts, le besoin de financement devient immense et le patrimoine public apparaît comme la seule issue. Si l’on commence par les fonctions à sauver, les coûts peuvent être examinés autrement : quels actifs, quelles équipes, quels systèmes de paiement et quel capital sont réellement nécessaires ?

Le débat doit donc porter sur le système à reconstruire, pas sur la réparation des bilans à n’importe quel prix. Une banque rétablie grâce à une injection publique sans changement de gouvernance peut retrouver une apparence de solvabilité tout en conservant les incitations qui ont conduit au désastre. Une réserve nationale sacrifiée pour obtenir ce résultat ne serait pas un investissement dans la confiance, mais le financement d’un risque de répétition.

Le refus de vendre doit s’accompagner d’engagements contrôlables

L’opposition à la vente serait insuffisante si elle se limitait à préserver le métal tout en laissant les dossiers bancaires immobiles. Elle doit déboucher sur des obligations précises : calendrier d’évaluation des banques, publication des critères de résolution, reconnaissance des pertes, contrôle des apports et information individuelle des déposants. La conservation de l’or ne peut pas devenir le prétexte d’une nouvelle attente sans échéance.

La BDL doit également expliquer clairement sa position. En septembre 2026, Karim Souaid s’est dit généralement opposé à une vente, tout en évoquant une éventuelle réflexion en cas d’obligation impossible à honorer et de besoin urgent de payer les déposants. Il a distingué cette hypothèse du financement de projets de l’État ou du paiement à la place des banques. Cette distinction doit se traduire dans les mécanismes, pas seulement dans les déclarations.

Tout projet devrait donc publier un scénario sans mobilisation de l’or. Il montrerait ce que peuvent financer les actifs bancaires, les nouveaux capitaux et les autres ressources identifiées. Le public pourrait alors comparer les effets d’une éventuelle intervention plutôt que se voir présenter un plan déjà dépendant d’une décision parlementaire future.

L’exigence finale est une obligation de responsabilité. Avant toute nouvelle sollicitation de la collectivité, les actionnaires doivent avoir supporté les pertes qui leur reviennent, les dirigeants doivent avoir rendu compte de leur gestion et les recours doivent être préservés. Le pays ne manque pas seulement de liquidités ; il manque d’un règlement qui cesse de protéger les décideurs contre les conséquences de leurs choix. L’or ne doit pas être le moyen de leur épargner ce règlement.

· ·

Newsdesk Libnanews

Libnanews est un site d'informations en français sur le Liban né d'une initiative citoyenne et présent sur la toile depuis 2006. Notre site est un média citoyen basé à l’étranger, et formé uniquement de jeunes bénévoles de divers horizons politiques, œuvrant ensemble pour la promotion d’une information factuelle neutre, refusant tout financement d’un parti quelconque, pour préserver sa crédibilité dans le secteur de l’information.

Tous ses articles →

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *