L’enquête sur l’explosion du port de Beyrouth franchit une nouvelle étape. Le juge Tarek Bitar a interrogé et inculpé, mercredi 4 novembre 2026, quatre officiers retraités de l’armée libanaise. Parmi eux figure l’ancien chef d’état-major Walid Salman. Ces actes interviennent après les réquisitions du parquet sur leur connaissance présumée de la présence de nitrate d’ammonium au port.
Les trois autres officiers sont les généraux de brigade à la retraite Georges Moussa, Mounir Abou Zeid et Manuel Kirjian. Selon une agence de presse, leurs interrogatoires font suite au réquisitoire au fond préparé par l’avocat général Mohammad Saab. Celui-ci demandait leur mise en cause et leur audition sur ce volet du dossier.
À ce stade, les informations publiques consultées ne détaillent pas les qualifications pénales retenues contre chacun. Elles ne permettent pas davantage de présenter ces actes comme une décision accusatoire définitive clôturant toute l’instruction. Les quatre hommes restent présumés innocents. Une inculpation ouvre ou poursuit une procédure ; elle ne constitue pas une condamnation.
Enquête sur l’explosion du port : ce que Bitar examine
Le point soulevé par le parquet concerne ce que ces officiers savaient du stock dangereux. Cette question renvoie à l’une des dimensions centrales de l’affaire : la circulation des informations entre administrations. Elle impose de distinguer la connaissance d’une cargaison, l’évaluation de ses risques et le pouvoir de faire cesser son entreposage.
Leur grade ne suffit donc pas à établir une responsabilité. L’instruction doit déterminer leurs fonctions au moment des faits, les informations reçues et les décisions prises. La présence d’un nom dans une correspondance administrative ne remplace pas cette démonstration. Les responsabilités éventuelles doivent être individualisées, avec les pièces et les arguments de la défense.
Les comptes rendus consultés ne donnent pas la teneur des réponses apportées mercredi par les quatre officiers. Ils ne reproduisent pas non plus une déclaration de leurs avocats. Aucun aveu ne peut en être déduit. La question de leur connaissance du nitrate demeure un objet d’enquête, non une culpabilité déjà établie.
Les auditions du 4 novembre prolongent ainsi le travail sur les responsabilités institutionnelles. Elles ne prouvent pas, à elles seules, que les intéressés connaissaient tous les risques ou disposaient des mêmes moyens d’intervention.
Le 4 août 2020, une catastrophe au cœur de Beyrouth
Le dossier remonte à l’explosion du 4 août 2020, dans le hangar 12 du port. Un incendie précède une déflagration dévastatrice, liée au nitrate d’ammonium entreposé sur place. L’onde de choc détruit les installations voisines et frappe de nombreux quartiers de la capitale.
La cargaison était arrivée en novembre 2013 à bord du Rhosus, navire battant pavillon moldave. Elle avait été débarquée les 23 et 24 octobre 2014, puis stockée dans le hangar. Le chiffre de 2 750 tonnes correspond à la cargaison déclarée. Il ne faut pas le confondre avec une mesure définitivement établie de la quantité ayant effectivement explosé.
Le stockage s’était prolongé durant près de six ans malgré des avertissements. L’enquête doit reconstituer les décisions concernant le débarquement, la garde et le devenir de cette matière. Elle doit aussi établir les circonstances précises du départ de feu. Les hypothèses sur son origine ne peuvent être présentées comme des conclusions judiciaires.
Au moins 236 morts dans un bilan publié en août 2025
Le bilan humain dépasse largement les premiers chiffres diffusés pendant les opérations de secours. Le bilan rendu public le 4 août 2025 par deux organisations internationales de défense des droits humains fait état d’au moins 236 morts. Il mentionne également plus de 7 000 blessés.
Cette date permet de situer le décompte utilisé. Les bilans publiés depuis 2020 varient selon les sources et leurs mises à jour. Retenir un chiffre daté évite de juxtaposer des évaluations différentes comme si elles décrivaient le même état des connaissances.
Dans les jours suivant la catastrophe, les agences des Nations unies estimaient à environ 300 000 le nombre de personnes déplacées ou privées de logement. Ce chiffre décrit l’impact initial de l’explosion. Il ne signifie pas que toutes ces personnes restent aujourd’hui sans domicile.
Les dégâts ont touché les habitations, les commerces et les établissements de santé. Des infrastructures médicales déjà sollicitées par la pandémie ont subi de graves dommages. La catastrophe est survenue alors que le pays traversait une crise économique et sociale majeure. Pour les familles, l’attente judiciaire s’ajoute depuis lors aux décès, aux blessures et aux conséquences matérielles du drame.
De Fadi Sawan à Tarek Bitar, les premiers blocages
Le premier juge chargé du dossier, Fadi Sawan, engage des poursuites le 10 décembre 2020. Elles visent notamment le Premier ministre sortant Hassan Diab et les anciens ministres Ali Hassan Khalil, Ghazi Zeaiter et Youssef Fenianos. Les accusations portent alors sur la négligence liée à la catastrophe. Les intéressés contestent la procédure.
Ali Hassan Khalil et Ghazi Zeaiter demandent le dessaisissement du magistrat. Le 18 février 2021, la Cour de cassation retire le dossier à Fadi Sawan. Tarek Bitar lui succède. Le remplacement du juge ne met pas fin aux contestations de compétence et aux demandes de protection procédurale.
Le 2 juillet 2021, Bitar demande la levée de l’immunité de parlementaires qu’il souhaite poursuivre. Les démarches concernent Ali Hassan Khalil, Ghazi Zeaiter et Nouhad Machnouk. L’audition de hauts responsables sécuritaires se heurte également à la question des autorisations administratives.
Ces obstacles dépassent la simple organisation des interrogatoires. Ils touchent à la possibilité, pour le juge, d’examiner les actes de responsables politiques et sécuritaires. Les personnes mises en cause invoquent leurs protections légales et contestent la compétence du magistrat. Les familles dénoncent, pour leur part, des procédures qui retardent l’accès à la justice.
Décembre 2021 et janvier 2023, deux ruptures majeures
À partir de décembre 2021, une succession de recours paralyse l’instruction. Les demandes visant Bitar et d’autres magistrats empêchent la poursuite normale du travail. La contestation devient aussi politique. Le Hezbollah réclame le départ du juge, qu’il accuse de partialité.
Le 14 octobre 2021, une manifestation organisée à Beyrouth par le Hezbollah et Amal contre Bitar débouche sur les affrontements de Tayouné. Cet épisode illustre la tension entourant l’enquête. Il reste distinct de l’établissement des responsabilités pénales dans l’explosion elle-même.
Le 23 janvier 2023, Bitar tente de reprendre ses investigations après plus d’un an de suspension. Il engage de nouvelles poursuites, notamment contre le procureur général de l’époque, Ghassan Oueidat. Une confrontation ouverte éclate alors au sommet de l’appareil judiciaire.
Oueidat poursuit à son tour Bitar et lui impose une interdiction de voyager. Il ordonne la libération des personnes détenues dans le dossier. Il interdit également aux services concernés de coopérer avec le juge. La reprise annoncée se trouve ainsi privée d’une partie des moyens nécessaires à son exécution.
Cette séquence explique pourquoi les annonces d’auditions ne suffisent pas à mesurer les avancées. Un juge doit pouvoir notifier ses décisions, recevoir les réponses et obtenir la coopération des services compétents. La remise en liberté des détenus en 2023 ne constituait pas un jugement d’acquittement sur le fond.
Une reprise en 2025, puis le réquisitoire de 2026
En janvier 2025, de nouvelles convocations marquent une tentative de relance. Les interrogatoires reprennent ensuite. Le contexte institutionnel a changé avec l’élection de Joseph Aoun à la présidence et l’arrivée de Nawaf Salam à la tête du gouvernement. Tous deux prennent des engagements en faveur de la justice et de son indépendance.
En mars 2025, le procureur général par intérim Jamal Hajjar lève les mesures qui empêchaient les services de coopérer avec Bitar. Cette décision rend la reprise plus concrète. Des responsables comparaissent, parmi lesquels Hassan Diab, Abbas Ibrahim et Tony Saliba. Leurs auditions ne préjugent pas non plus de leur responsabilité.
Le dossier avance ensuite vers les réquisitions au fond du parquet. En septembre 2026, Bitar reçoit une étude de 270 pages préparée sous la responsabilité de Mohammad Saab. Libnanews avait décrit, début octobre, cette étape et les questions encore ouvertes sur les comparutions et les mandats.
Les interrogatoires de mercredi s’inscrivent dans cette séquence. Ils montrent que le passage par le parquet peut être suivi d’actes supplémentaires. Le réquisitoire exprime les demandes de l’accusation ; il ne vaut ni verdict ni adoption automatique de toutes ses conclusions par le juge.
Les prochaines décisions restent attendues
La suite dépendra des éléments retenus après ces auditions et des autres actes nécessaires. Une éventuelle décision accusatoire devra préciser les faits reprochés, leurs fondements et les personnes concernées. Le Conseil de justice constitue la juridiction appelée à juger ce dossier. L’instruction et le jugement restent deux étapes distinctes.
Le débat contradictoire devra permettre aux personnes poursuivies de contester les preuves et les qualifications. Les victimes attendent, elles, une explication documentée de la chaîne des décisions. La durée de l’affaire renforce cette attente sans dispenser la procédure de respecter les droits de la défense.
Pour les quatre officiers entendus le 4 novembre, les questions immédiates restent précises : quelles informations leur étaient parvenues, à quelles dates et quelles suites y avaient-ils données ? Les détails de leurs réponses, les qualifications individuelles et les prochaines décisions judiciaires n’étaient pas rendus publics dans les informations consultées.
Sources et repères documentaires
- Naharnet, 4 novembre 2026 : compte rendu citant l’Agence nationale d’information sur les quatre officiers et les réquisitions de Mohammad Saab.
- Human Rights Watch, 3 août 2021 : enquête documentaire sur l’arrivée et le stockage du nitrate.
- Amnesty International et Human Rights Watch, 4 août 2025 : bilan humain et état de l’enquête.
- Amnesty International, 2 août 2021 : poursuites initiales, dessaisissement de Sawan et immunités.
- Amnesty International, 3 août 2023 : recours, suspension et confrontation judiciaire.
- Human Rights Watch, 21 janvier 2025 : nouvelles convocations.
- Human Rights Watch, 21 mars 2025 : reprise et coopération judiciaire.
- UNFPA, août 2020 : conséquences humanitaires initiales.
- OMS, appel d’urgence de 2020 : dommages aux établissements et aux moyens de santé.
- Libnanews, 5 octobre 2026 : réquisitoire et prochaines étapes de la procédure.
- Archives Libnanews : photographie du port et rappels chronologiques.
Article de synthèse et de contextualisation, rédigé à partir des informations publiques citées. Aucun document intégral ni photographie d’agence tierce n’est reproduit. Photographie : archives Libnanews, François el Bacha, réutilisation sur Libnanews autorisée par le propriétaire. Les mises en cause rapportées relèvent de l’instruction et ne constituent pas des déclarations de culpabilité.


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