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Washington cible le réseau financier du Hezbollah

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Le Trésor américain a annoncé jeudi 20 août une nouvelle offensive de sanctions contre des réseaux liés à l’Iran, visant au total 21 personnes et 16 entreprises selon l’annonce relayée à Beyrouth. Le volet directement consacré au Hezbollah identifie dix hommes et femmes accusés d’avoir transporté clandestinement des espèces sur des vols commerciaux entre le Liban, la Turquie, les Émirats arabes unis et l’Iran. Washington affirme que ce réseau pouvait déplacer jusqu’à plusieurs centaines de millions de dollars. L’Office of Foreign Assets Control a parallèlement redésigné le Hezbollah au titre de ses liens avec la Force Al-Qods des Gardiens de la révolution, en affirmant que l’organisation iranienne intervient directement dans ses opérations et ses décisions politiques.

La nouvelle décision américaine vise moins une entreprise ou un financier isolé qu’une chaîne de circulation de l’argent. Selon le Trésor, des bureaux de change en Turquie, des sociétés écrans, des comptes bancaires et surtout des convoyeurs voyageant sur des lignes aériennes commerciales auraient permis de déplacer des espèces entre plusieurs pays avant leur arrivée au Liban.

Washington nomme dix personnes dans ce réseau : Yunus Alper Yilmaz, Halil Ibrahim Kacmaz, Onder Dede, Vasfi Akyuz, Mehmet Akyuz, Mehmet Acur, Feyyad Karasalih, Masoud Mousafar, Gulay Kaya Savci et Emrah Ayaz.

Le dispositif décrit par l’Office of Foreign Assets Control, ou OFAC, permettrait au Hezbollah d’obtenir des devises en dehors du système financier formel et de contourner les sanctions qui limitent son accès aux banques internationales. L’administration américaine rattache également ce réseau à un ancien responsable financier de la Force Al-Qods, Behnam Shahriyari, aujourd’hui décédé.

Cette décision intervient alors que Washington cherche à renforcer la pression financière sur l’Iran et les organisations qui lui sont alliées dans la région. Dans le cas libanais, elle remet surtout au premier plan une question devenue centrale depuis l’effondrement bancaire de 2019 : la circulation massive d’espèces en dehors du système bancaire traditionnel.

Dix convoyeurs présumés entre quatre pays

Le personnage présenté comme central dans le volet Hezbollah est Yunus Alper Yilmaz, un homme d’affaires turc. Le Trésor américain l’accuse de diriger le réseau de convoyeurs chargé de transporter des espèces entre plusieurs pays de la région et le Liban.

Selon l’OFAC, Yilmaz aurait utilisé certains bureaux de change basés en Turquie comme façades pour ses opérations. Il aurait également fourni des sociétés écrans et des comptes bancaires permettant d’effectuer des transferts liés à la Force Al-Qods.

Washington identifie ensuite Halil Ibrahim Kacmaz et Onder Dede comme deux associés de Yilmaz. Ils auraient notamment récupéré des espèces auprès de bureaux de change avant leur transfert.

Vasfi Akyuz aurait occupé une fonction plus logistique. Le Trésor l’accuse d’avoir coordonné les déplacements des convoyeurs tout en participant lui-même à certaines opérations de transport.

Six autres personnes complètent la liste : Mehmet Akyuz, Mehmet Acur, Feyyad Karasalih, Masoud Mousafar, Gulay Kaya Savci et Emrah Ayaz. Selon les accusations américaines, elles auraient transporté clandestinement de l’argent destiné au Hezbollah à bord de vols commerciaux à destination du Liban.

Il s’agit d’accusations formulées par l’administration américaine dans le cadre de sanctions administratives. Elles ne doivent pas être présentées comme des condamnations judiciaires prononcées par un tribunal.

Des vols commerciaux pour déplacer les espèces

Le mode opératoire décrit par Washington constitue l’un des aspects les plus sensibles de l’annonce. Le réseau aurait utilisé des convoyeurs voyageant comme passagers sur des vols commerciaux reliant le Liban, la Turquie, les Émirats arabes unis et l’Iran.

L’OFAC estime que cette organisation pouvait déplacer jusqu’à plusieurs centaines de millions de dollars entre ces différentes juridictions.

Le recours aux espèces répondrait à une contrainte particulière. Les sanctions américaines compliquent fortement l’utilisation du système bancaire international par les personnes et structures associées au Hezbollah ou à la Force Al-Qods. Les banques qui traitent des transactions en dollars disposent notamment d’une exposition au système financier américain et peuvent encourir des sanctions lorsqu’elles facilitent certaines opérations avec des personnes désignées.

Le transport physique de devises permet de contourner une partie de ces contrôles. L’argent ne transite alors pas nécessairement par un virement bancaire international identifiable. Il peut être déplacé physiquement puis réintroduit dans différents circuits par des bureaux de change, des entreprises ou d’autres intermédiaires.

Cette méthode possède cependant une contrainte logistique : déplacer des sommes très importantes exige de multiplier les transports, les convoyeurs et les points de collecte.

C’est cette infrastructure humaine que Washington affirme viser jeudi.

Pourquoi la Turquie et les Émirats apparaissent dans le réseau

La géographie décrite par le Trésor américain est également significative. Le réseau ne fonctionnerait pas uniquement entre l’Iran et le Liban. Il utiliserait des étapes en Turquie et aux Émirats arabes unis.

Dans le cas turc, Washington accuse directement Yilmaz d’avoir utilisé des bureaux de change locaux ainsi que des structures commerciales et bancaires. La Turquie constitue un important centre de transport entre le Moyen-Orient et l’Europe, avec un réseau aérien dense vers Beyrouth et plusieurs capitales régionales.

Les Émirats occupent une fonction différente dans les circuits commerciaux régionaux. Dubaï constitue depuis longtemps une plateforme de commerce, de réexportation, de change et de services financiers entre l’Iran et le reste du monde. Cette importance économique explique pourquoi des réseaux iraniens cherchant à contourner les sanctions américaines apparaissent régulièrement dans les désignations de l’OFAC.

Mentionner ces pays dans un réseau sanctionné ne signifie toutefois pas que leurs gouvernements participent aux opérations décrites. Les accusations américaines visent des individus, des sociétés ou des intermédiaires utilisant leurs territoires et leurs infrastructures.

Cette distinction est essentielle, particulièrement au moment où la Turquie et les Émirats jouent parallèlement des rôles diplomatiques et économiques croissants dans les dossiers libanais.

Le réseau remonterait à Behnam Shahriyari

Le Trésor rattache le dispositif sanctionné à Behnam Shahriyari, présenté comme un ancien responsable financier de la Force Al-Qods des Gardiens de la révolution iranienne.

Shahriyari, aujourd’hui décédé, avait déjà été identifié pendant plusieurs années par Washington comme l’un des acteurs des mécanismes financiers utilisés pour soutenir les organisations alliées de Téhéran.

Selon l’administration américaine, le réseau visé jeudi lui avait auparavant été associé. Cette filiation est importante dans la lecture que Washington donne de l’affaire : les dix convoyeurs ne formeraient pas un simple réseau privé de transport d’espèces, mais l’un des prolongements d’une infrastructure financière liée à la Force Al-Qods.

Le Trésor rappelle que les mécanismes utilisés pour financer le Hezbollah ne reposent pas sur une seule méthode. Washington cite le commerce clandestin de pétrole, les opérations maritimes illicites, les ventes de matières premières, les sociétés écrans et le transport physique d’espèces.

Dans son évaluation nationale des risques publiée en 2026, le Trésor estime plus largement que le Hezbollah conserve plusieurs sources de revenus. Selon Washington, le mouvement reçoit un soutien financier iranien tout en s’appuyant sur des activités commerciales, des donateurs, des réseaux internationaux et des intermédiaires financiers.

Le transport d’espèces constitue donc un élément d’un système beaucoup plus vaste.

Qu’est exactement la Force Al-Qods ?

La Force Al-Qods, ou IRGC-QF selon son acronyme anglais, constitue la branche des Gardiens de la révolution islamique chargée principalement des opérations extérieures.

Les Gardiens de la révolution forment eux-mêmes une institution militaire et politico-économique distincte de l’armée régulière iranienne. Créés après la révolution islamique de 1979, ils ont progressivement acquis un poids majeur dans les appareils militaire, sécuritaire et économique de la République islamique.

La Force Al-Qods est chargée des relations opérationnelles avec différents partenaires et groupes armés soutenus par Téhéran à l’étranger.

Les États-Unis l’ont inscrite en 2007 parmi les entités sanctionnées au titre du terrorisme, notamment pour son soutien au Hezbollah et à d’autres organisations. Washington a ensuite inscrit les Gardiens de la révolution sur sa liste des organisations terroristes étrangères en 2019.

Cette qualification relève de la législation américaine. L’Iran considère au contraire les Gardiens de la révolution comme une composante officielle de ses forces armées.

C’est le lien entre la Force Al-Qods et le Hezbollah que Washington renforce juridiquement avec sa décision du 20 août.

Pourquoi Washington « redésigne » le Hezbollah

Le terme peut prêter à confusion. Les États-Unis ne viennent pas de découvrir le Hezbollah ni de le placer pour la première fois sous sanctions.

Washington a inscrit le Hezbollah sur la liste américaine des Foreign Terrorist Organizations, les organisations terroristes étrangères, dès le 8 octobre 1997. Le département d’État l’a également désigné en 2001 comme Specially Designated Global Terrorist, ou SDGT, dans le cadre de l’Executive Order 13224.

La décision du 20 août ajoute un fondement supplémentaire.

L’OFAC redésigne désormais le Hezbollah au titre de l’Executive Order 13224 modifié en considérant le mouvement comme détenu, contrôlé ou dirigé par la Force Al-Qods, ou agissant pour son compte.

Pour justifier cette qualification, le Trésor américain avance deux éléments. Il affirme que la Force Al-Qods coordonne des attaques du Hezbollah et qu’elle intervient profondément dans l’orientation de ses décisions politiques.

Cette affirmation possède une portée qui dépasse la seule question financière. Washington formalise juridiquement sa lecture du rapport entre le Hezbollah et Téhéran : le mouvement libanais n’est pas seulement considéré comme bénéficiaire du soutien iranien, mais comme une organisation placée sous la direction ou le contrôle de la Force Al-Qods au sens du régime américain de sanctions.

Cette qualification est contestée par le Hezbollah, qui revendique une identité et une prise de décision libanaises tout en assumant son alliance stratégique avec l’Iran.

OFAC, l’administration qui peut couper l’accès au dollar

L’acteur principal de cette décision est l’Office of Foreign Assets Control, plus connu sous son acronyme OFAC. Cette administration dépend du département américain du Trésor.

Son pouvoir ne réside pas dans l’arrestation des personnes sanctionnées. Il repose sur l’accès au système financier américain.

Lorsqu’une personne est désignée, ses biens et intérêts patrimoniaux situés aux États-Unis ou détenus par des personnes américaines doivent être bloqués. Les citoyens et entreprises américains ne peuvent généralement plus effectuer de transactions avec elle, sauf autorisation ou exemption.

La portée devient internationale en raison du rôle du dollar et des banques américaines dans les paiements mondiaux.

Une banque étrangère qui réalise sciemment certaines transactions importantes pour une personne désignée peut elle-même s’exposer à des sanctions secondaires. L’OFAC peut notamment restreindre son accès aux comptes correspondants aux États-Unis.

Cette menace pousse les institutions financières internationales à exercer une vigilance souvent supérieure aux seules interdictions juridiques américaines.

Pour un réseau cherchant à obtenir des dollars ou d’autres devises convertibles, l’effet peut être considérable.

Ce que les sanctions changent pour les dix personnes

Les dix personnes nommées jeudi voient leurs éventuels avoirs relevant de la juridiction américaine bloqués.

La règle s’étend également aux entreprises qu’elles possèdent directement ou indirectement à hauteur de 50 % ou plus, individuellement ou collectivement avec d’autres personnes sanctionnées.

Les transactions impliquant leurs biens ou intérêts patrimoniaux sont généralement interdites aux personnes américaines.

L’effet le plus important peut toutefois apparaître hors des États-Unis. Banques, sociétés de change, entreprises de transport et autres partenaires étrangers peuvent décider de cesser toute relation avec une personne sanctionnée afin d’éviter une exposition au système américain.

Le Trésor rappelle également que des sanctions secondaires peuvent toucher certaines institutions financières étrangères facilitant des transactions importantes pour des personnes désignées.

L’objectif est donc de rendre le fonctionnement du réseau beaucoup plus coûteux, même lorsqu’il n’utilise pas directement une banque américaine.

Le Liban face au problème de l’économie en espèces

L’annonce américaine touche un point particulièrement sensible pour le Liban. Depuis l’effondrement du secteur bancaire en 2019, l’économie s’est largement déplacée vers les paiements en espèces.

Cette évolution facilite les transactions quotidiennes dans un pays où la confiance envers les banques s’est effondrée. Elle complique parallèlement la lutte contre le blanchiment, le financement clandestin et le transport transfrontalier de devises.

Le Trésor américain considère que le Hezbollah utilise cette caractéristique pour déplacer des fonds en dehors des circuits bancaires classiques.

La question concerne directement les contrôles aux frontières et à l’aéroport international Rafic-Hariri. Les autorités libanaises avaient déjà renforcé les inspections de certains voyageurs après les accusations portant sur l’utilisation de vols civils pour transférer de l’argent iranien.

En février 2025, les liaisons directes entre Téhéran et Beyrouth avaient été suspendues dans un contexte de fortes pressions sécuritaires. Les accusations israéliennes portaient alors déjà sur le transport d’espèces iraniennes vers le Hezbollah par voie aérienne.

La nouvelle description américaine suggère un système plus diffus : lorsque la route directe est compliquée, l’argent peut, selon Washington, transiter par d’autres pays et être transporté par plusieurs convoyeurs.

Une nouvelle pression sur les circuits financiers libanais

Pour Beyrouth, les conséquences dépassent les dix personnes visées.

Le Liban tente actuellement de restaurer ses relations avec les institutions financières internationales, de restructurer son secteur bancaire et d’améliorer les dispositifs de lutte contre le blanchiment et les financements illicites. Dans ce contexte, toute accusation américaine concernant le passage de centaines de millions de dollars par le pays augmente la pression sur les autorités de contrôle.

Les banques libanaises ont déjà fortement réduit leurs relations avec les personnes et entreprises sanctionnées afin de préserver leur accès au dollar et aux banques correspondantes étrangères.

Le défi se déplace donc vers les circuits non bancaires : sociétés de change, transferts informels, espèces transportées physiquement et entreprises commerciales pouvant servir d’intermédiaires.

La décision américaine du 20 août indique précisément que Washington entend concentrer davantage ses sanctions sur cette infrastructure.

Elle intervient également alors que les autorités libanaises discutent du monopole des armes et du rôle futur du Hezbollah. Les sanctions ajoutent une dimension financière à cette pression politique et militaire.

Le prochain indicateur sera moins le nombre de noms ajoutés aux listes américaines que la capacité des autorités de Turquie, des Émirats et du Liban à identifier les circuits décrits par Washington. Si les bureaux de change, comptes, sociétés écrans et convoyeurs sont effectivement neutralisés, le Hezbollah devra trouver d’autres routes pour faire parvenir au Liban les devises que le Trésor affirme provenir de l’infrastructure financière iranienne.

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