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Carburants : la France se tend, Beyrouth nie

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En France, la tension se voit immédiatement. Après le week-end prolongé de Pâques, des automobilistes se heurtent à des pompes incomplètes, cherchent un autre point de vente, comparent les prix et rallongent leurs trajets pour faire le plein. Mardi 7 avril, la ministre déléguée à l’Énergie Maud Brégeon a affirmé qu’environ 18 % des stations-service manquaient d’au moins un carburant. Elle a ajouté que 83 % des stations en difficulté relevaient du réseau TotalEnergies, dont les prix plafonnés ont attiré une affluence supérieure à la normale. À Paris, le gouvernement décrit donc une crise de distribution, de transport et de logistique. Le mot pénurie est évité, mais la tension est reconnue.  

À Beyrouth, le décor paraît plus calme. Les représentants des distributeurs assurent que les approvisionnements se poursuivent, que les matières premières sont disponibles et qu’il n’existe aucune raison de se ruer vers les stations-service. Pris isolément, ce discours peut sembler rassurant. Pris dans son contexte, il ressemble surtout à une parole de gestion de la panique. Car le Liban ne connaît pas un retour à la normale. Il traverse une crise énergétique qui a simplement changé de visage. Ce n’est plus toujours la pompe vide qui raconte le mieux la fragilité du pays. Ce sont les hausses de prix, la facture des générateurs privés, le coût de l’électricité de substitution et la diffusion de ces surcoûts dans toute l’économie.  

L’angle juste n’est donc pas de juxtaposer une France sous tension et un Liban officiellement serein. Il faut aller plus loin. En France, l’exécutif admet un problème concret, localisé mais visible. Au Liban, la communication officielle paraît plus étroite. Elle réduit la crise à une seule question : y a-t-il encore du produit dans les cuves ? Or cette question ne suffit plus. Un carburant disponible mais de plus en plus cher reste une crise. Une station ouverte ne signifie pas qu’un ménage peut encore absorber le coût du plein, du générateur, du transport et de la climatisation. Le déni commence précisément là, quand la disponibilité matérielle sert d’alibi pour ne pas parler du coût réel de l’énergie.  

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En France, la rupture partielle révèle un marché sous pression

Le chiffre de 18 % avancé par Maud Brégeon marque un net durcissement. Le 7 avril, la ministre a expliqué sur RMC et BFMTV qu’une station sur cinq environ manquait d’au moins un carburant. Elle a également précisé que, hors réseau TotalEnergies, le taux de rupture n’était plus que d’environ 4 %. Cela signifie que la difficulté française n’est pas uniforme. Elle se concentre là où l’attraction tarifaire a déplacé la demande. Un peu plus tôt dans la matinée, le président de l’Ufip, Olivier Gantois, avait même estimé qu’une station sur quatre était en rupture d’au moins un carburant, ce qui souligne la nervosité extrême du marché après plusieurs jours de circulation réduite des camions de livraison.  

Cette tension ne vient pas d’une disparition soudaine du carburant à l’échelle du pays. Elle découle d’un mécanisme plus précis. TotalEnergies a prolongé jusqu’au 7 avril le plafonnement du prix de l’essence à 1,99 euro le litre et celui du diesel à 2,09 euros dans 3 300 stations en métropole. Dans un contexte de remontée des cours et d’inquiétude géopolitique, cette décision a concentré la clientèle sur une partie du réseau. Les automobilistes se sont dirigés vers les stations les moins chères, parfois en anticipant une hausse future. Dès lors, les ruptures se sont multipliées là où les files s’allongeaient, même si l’approvisionnement national ne s’est pas effondré. Le signal-prix a donc redistribué la demande plus vite que la logistique ne pouvait la suivre.  

Le cas français montre quelque chose d’important. Une crise des carburants n’a pas besoin d’être totale pour désorganiser le quotidien. Il suffit qu’elle touche certains territoires, certains réseaux ou certains produits pour modifier les comportements. Les automobilistes avancent leur passage à la pompe, rallongent leurs itinéraires, préfèrent remplir complètement leur réservoir et surveillent les hausses heure par heure. Cette réaction est rationnelle à l’échelle individuelle. Collectivement, elle aggrave les tensions locales. L’exécutif français cherche donc à empêcher un emballement, mais il ne peut pas nier le phénomène. La hausse du nombre de stations touchées suffit à rendre la crise tangible, même si elle demeure partielle.  

Les chiffres qui résument le contraste

IndicateurFranceLiban
Stations touchées par une rupture d’au moins un carburantEnviron 18 % le 7 avrilPas de pénurie officiellement annoncée
Part des difficultés concentrées sur TotalEnergies83 % selon Maud BrégeonSans objet
Message officiel dominantTensions logistiques et de transportLes approvisionnements se poursuivent
Prix/plafond mis en avant1,99 €/L pour l’essence, 2,09 €/L pour le diesel jusqu’au 7 avrilHausses répétées de l’essence et du mazout
Fragilité réelleDistribution et report de clientèleCoût de l’énergie, générateurs, électricité et économie

Ces chiffres résument deux situations très différentes. En France, l’État gère une tension visible. Au Liban, la parole officielle tente surtout d’empêcher que la peur ne se transforme en ruée. Mais cette stratégie a une limite : elle occulte la nature profonde du problème, qui n’est plus seulement la continuité de l’approvisionnement, mais son prix économique et social.  

À Beyrouth, la parole rassurante ressemble à une stratégie de déni

Les représentants des distributeurs de carburant ont assuré que les approvisionnements se poursuivaient et que les matières premières restaient disponibles. Ils ont même expliqué qu’une cargaison attendait d’être déchargée, afin d’écarter toute justification à des achats de précaution. Ce discours remplit une fonction claire : éviter la panique. Au Liban, chacun sait qu’une ruée vers les stations peut suffire à faire naître la pénurie qu’elle redoute. Le problème est qu’une parole de stabilisation devient trompeuse lorsqu’elle se présente comme une photographie fidèle de la situation énergétique. Elle ne décrit alors qu’une fraction de la réalité.  

Car dans le même temps, les prix des carburants continuent de grimper. Le 24 mars, l’Agence nationale d’information faisait état d’une hausse de 25 000 livres libanaises pour l’essence et de 72 000 livres pour le mazout. Trois jours plus tard, elle annonçait une nouvelle hausse de 50 000 livres pour les deux types d’essence et de 101 000 livres pour le mazout. Ces montants ne sont pas anecdotiques. Ils signifient que le système tient peut-être encore physiquement, mais à un coût croissant pour les ménages, les artisans, les transporteurs, les commerces et tous ceux qui dépendent d’une mobilité quotidienne ou d’une alimentation électrique de substitution.  

C’est ici que le mot déni devient pertinent. Les autorités ou les acteurs du secteur ne contestent pas forcément les hausses. Ils les traitent comme un bruit de fond, alors qu’elles sont devenues le cœur du problème. La communication officielle laisse entendre que l’absence de pompes fermées suffirait à prouver que la situation reste maîtrisée. Or un pays importateur d’énergie, fragile monétairement et dépendant d’un service public électrique défaillant ne peut pas définir la normalité par la seule présence du produit. La normalité suppose aussi une énergie accessible, supportable et prévisible. Le Liban n’en est pas là.  

La hausse du diesel frappe directement les générateurs privés

Au Liban, parler de carburant sans parler d’électricité revient à manquer l’essentiel. Le diesel n’alimente pas seulement les véhicules. Il alimente aussi les générateurs privés qui restent, de fait, un pilier central de la fourniture électrique. La Direction générale du Trésor français rappelle qu’Électricité du Liban ne fournit actuellement que 6 à 8 heures d’électricité par jour, tandis que le diesel utilisé par les générateurs privés a fortement augmenté. La crise pétrolière ne se contente donc pas de renchérir le plein des voitures. Elle augmente le prix du kilowattheure de substitution payé chaque mois par des millions d’usagers.  

Ce point change entièrement la lecture de la crise. Quand le diesel monte, la facture des générateurs suit. Et quand la facture des générateurs suit, ce ne sont pas seulement les ménages qui trinquent. Les immeubles, les commerces de proximité, les restaurants, les cabinets médicaux, les ateliers, les boulangeries, les petites usines et les prestataires de services doivent eux aussi absorber ou répercuter ce surcoût. La hausse du carburant devient alors une hausse de l’électricité privée, puis une hausse des coûts d’exploitation, puis une pression nouvelle sur les prix facturés aux clients. À Beyrouth, la pompe masque souvent la facture. Pourtant, c’est bien sur la facture que la crise devient la plus lourde.  

Les documents de la Banque mondiale permettent de mesurer cette dérive structurelle. Dans son plan d’urgence pour le secteur électrique, l’institution rappelait déjà que les générateurs privés au diesel pouvaient coûter jusqu’à 30 cents de dollar par kilowattheure, et que le coût combiné payé par les consommateurs entre EDL et les générateurs atteignait environ 16,8 cents par kilowattheure. Un autre rapport de la Banque mondiale souligne qu’au tarif moyen d’environ 9 cents par kilowattheure pour EDL, contre autour de 30 cents pour les générateurs privés, les économies potentielles pour le public libanais atteindraient environ 800 millions de dollars par an si ces générateurs étaient progressivement remplacés. Ce différentiel montre à quel point l’économie libanaise paie cher la défaillance du service public.  

Le même rapport chiffre par ailleurs l’ampleur de cette « économie des générateurs ». Le marché composé des importations de carburant, de la distribution, de la vente des groupes électrogènes et de leur maintenance est estimé à environ 2 milliards de dollars, avec une main-d’œuvre d’environ 13 200 personnes. La formule est éclairante : le Liban ne subit pas seulement un manque d’électricité publique. Il a laissé s’installer un système parallèle immense, coûteux, peu transparent et dépendant du diesel importé. Quand le prix du carburant s’élève, ce système devient encore plus cher pour ceux qui n’ont pourtant pas la possibilité de s’en passer.  

Le coût pour l’économie ne s’arrête pas à la facture des ménages

Le surcoût énergétique finit par traverser toute l’économie. Le commerçant qui paie plus cher son abonnement au générateur ajuste ses prix ou réduit sa marge. Le restaurateur répercute une partie de la hausse sur sa carte. L’atelier de production intègre le diesel dans son coût de revient. Le transporteur relève ses tarifs. Le livreur devient plus cher. L’immeuble facture davantage. Chaque hausse paraît limitée lorsqu’on la regarde isolément. Additionnées, elles produisent un impôt énergétique diffus, sans vote, sans débat budgétaire et sans véritable filet de protection. Cette dynamique est cohérente avec le rôle central des générateurs privés dans l’alimentation quotidienne du pays.  

La Direction générale du Trésor note d’ailleurs que cette situation dégrade l’ensemble des indicateurs macroéconomiques et les finances publiques. Son document mentionne un recul des revenus de l’État en mars par rapport à janvier, ainsi qu’une contraction possible du PIB en 2026 comprise entre 12 % et 16 % selon une récente note de la Banque mondiale. Le lien avec l’énergie est direct : un pays qui paie plus cher son diesel, qui fournit peu d’électricité publique et qui dépend d’un système privé onéreux devient mécaniquement moins productif, moins compétitif et plus vulnérable à l’inflation.  

Les anciens documents de réforme du ministère libanais de l’Énergie vont dans le même sens. Ils insistent sur le fait qu’une hausse du tarif d’EDL pouvait théoriquement diminuer la facture globale des citoyens si, en contrepartie, la dépendance aux générateurs privés reculait. Le ministère évoquait même un coût indirect de plusieurs milliards de dollars pour l’économie lié à l’incapacité d’EDL à assurer une alimentation continue. Ce point ne décrit pas la seule conjoncture d’avril 2026, mais il éclaire le mécanisme de fond : plus l’électricité publique reste insuffisante, plus la société paie une prime au diesel, et plus chaque choc pétrolier se diffuse dans toute l’activité nationale.  

En France, une crise de distribution ; au Liban, une crise de soutenabilité

La comparaison avec la France devient alors très parlante. À Paris, le gouvernement peut être critiqué pour ses éléments de langage, mais il reconnaît des ruptures partielles, nomme la cause logistique et identifie le réseau le plus exposé. La crise française est une crise de distribution sous tension, aggravée par un effet d’aubaine tarifaire. Elle gêne le quotidien, suscite l’angoisse du plein et expose l’exécutif à la colère des automobilistes. Mais elle ne transforme pas encore l’ensemble de l’économie en machine à surpayer l’énergie.  

À Beyrouth, la crise est moins spectaculaire à la pompe et plus destructrice en profondeur. Elle n’est pas d’abord une crise d’image. Elle est une crise de soutenabilité. Le pays ne se demande pas seulement si le carburant arrivera. Il se demande combien coûtera la prochaine hausse, quel effet elle aura sur le générateur de l’immeuble, sur la facture du commerce voisin, sur les coûts de transport et sur les capacités de survie des ménages déjà fragilisés. Dire que « tout va bien » parce qu’une cargaison est en route revient donc à confondre continuité logistique et santé économique. Ce sont deux choses très différentes.  

Ce que le discours officiel ne dit pas

  • il parle des cargaisons, mais peu du prix final payé par les ménages ;
  • il rassure sur l’ouverture des stations, mais pas sur la facture des générateurs ;
  • il évite de lier la hausse du diesel au coût de l’électricité privée ;
  • il réduit une crise structurelle à un simple problème de disponibilité ;
  • il traite la peur de la pénurie, mais il ne traite pas la cherté de l’énergie.

Cette dissociation explique pourquoi la parole publique paraît de plus en plus décalée. Au Liban, l’absence de pénurie franche ne signifie pas que la situation est bonne. Elle signifie seulement que la crise continue sous une forme moins photogénique et plus coûteuse.  

Le Fonds monétaire international a d’ailleurs prévenu cette semaine que la guerre au Moyen-Orient entraînerait une croissance plus faible et une inflation plus élevée à l’échelle mondiale, avec des effets plus lourds pour les pays importateurs d’énergie disposant de marges financières réduites. Le Liban entre pleinement dans cette catégorie. Là encore, la présence de carburant dans les stations ne suffit pas à neutraliser le choc. Quand un pays dépend d’importations chères pour faire rouler ses voitures et alimenter ses générateurs, chaque flambée régionale devient un multiplicateur de fragilité.  

Carburants : le déni commence quand la pompe cache la facture

Au fond, le contraste entre la France et le Liban tient à la manière de nommer la crise. En France, l’État veut éviter le mot pénurie, mais il ne peut pas nier l’existence d’une tension. Les chiffres, les files d’attente et l’effet TotalEnergies rendent le phénomène concret. Au Liban, la communication officielle tient encore parce qu’elle s’appuie sur un critère trop étroit : tant que le carburant arrive, la situation serait sous contrôle. Or cette définition est insuffisante dans un pays où l’énergie ne sert pas seulement à circuler, mais aussi à compenser la faillite prolongée du secteur électrique.  

Le vrai scandale n’est donc pas seulement la perspective d’une pompe vide. C’est le fait qu’un pays entier continue d’acheter très cher, via les générateurs privés, l’électricité qu’un service public incapable d’assurer une fourniture continue ne livre pas suffisamment. Tant que ce mécanisme demeure, chaque hausse du diesel devient une hausse du coût de la vie, du coût du commerce, du coût des services et du coût de la production. Présenter cette réalité comme une simple affaire d’approvisionnement revient à minimiser la crise au moment même où elle se diffuse le plus largement.  

Le mot juste n’est sans doute pas mensonge. Il est plus froid et plus politique : déni. Un déni pratique, presque administratif, qui consiste à regarder l’état des cuves plutôt que l’état des factures. Un déni commode, parce qu’il permet d’annoncer la continuité sans reconnaître la dégradation. Mais plus les hausses s’accumulent sur l’essence, le mazout, les générateurs et l’électricité de substitution, plus ce récit officiel perd de sa crédibilité. Le calme à la pompe peut encore exister. Le calme économique, lui, n’existe plus vraiment.  

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