
Ce 20 novembre, dans le cadre des 150 ans de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth (USJ), le Centre de recherches et d’études arabes (CREA) fêtait ses 80 ans, à la Bibliothèque orientale (BO). L’occasion de revenir sur une histoire riche, trop souvent méconnue, au cours d’une soirée exceptionnelle, marquée par la poésie, la beauté, l’érudition, dans une ambiance particulièrement chaleureuse.
« Si le CREA fête aujourd’hui ses 80 ans, c’est parce qu’en 1945, dans un Liban blessé mais debout, le P. André d’Alverny, un jésuite français qui avait choisi ce pays comme seconde patrie, a posé un regard novateur sur la langue arabe qu’il percevait comme espace de rencontre. À partir d’une intuition simple, presque nue – « posséder la langue, c’est pénétrer une pensée et dialoguer avec les hommes » – tout s’est construit. »
C’est par ces mots convoquant l’histoire que, ce 20 novembre, la directrice du Centre de recherches et d’études arabes (CREA), Madame Carole Nehmé, a ouvert « CREA 80 : Symphonie de mots et de lumières », la soirée célébrant les 80 ans de cette institution. À la Bibliothèque orientale, devant le recteur, le RP. Salim Daccache, s.j., le nouveau recteur qui prendra ses fonctions en janvier, le RP. François Boëdec, s.j., le vice-recteur, Monsieur Richard Maroun, devant le Pr Gina Abou Fadel Saad, doyenne de la FdlT (Faculté de langues et de traduction), différents doyens et directeurs, et plus d’une centaine de personnes, le ton était donné. La soirée allait être élégante, instructive, artistique, chaleureuse, originale.
Placé sous le haut patronage du ministre de la Culture, Monsieur Ghassan Salamé, l’événement, au-delà de l’anniversaire lui-même, a été l’occasion de rendre hommage à la langue arabe. De très belle et agréable manière. Tout d’abord en rappelant la genèse du Centre qui, à l’origine, était un centre religieux destiné à former les jésuites, et dont le CREA actuel est l’héritier: « Du Biennium réservé aux jésuites, d’Alverny a fait un Centre religieux d’études arabes (C.R.E.A.), à Bikfaya, ouvert ensuite aux autres congrégations, puis aux laïcs, préfigurant ce qui deviendra le CREA, Centre de recherches et d’études arabes, à Beyrouth. Dans cette trajectoire, une constante : l’arabe n’était pas pour lui [d’Alverny] un objet d’étude, mais un lieu de relation. C’est peut-être pour cela que nous sommes réunis ce soir : pour saluer une idée qui a traversé crises, guerres, exils, et qui poursuit sa route. Nous ne célébrons pas seulement un anniversaire : nous célébrons un souffle, une fidélité qui ne s’est jamais éteinte. »
L’hommage s’est poursuivi, au rythme des allocutions et témoignages. Surtout, la langue a été mise à l’honneur dans une allégorie poétique où le CREA et l’arabe ont échangé, tels deux amants, dans un dialogue empreint d’une grande sensibilité. Imaginée et écrite par Madame Nehmé, interprétée en voix off par cette dernière, par le Pr May Haddad, directrice du CERTTAL (Centre de recherche en traductologie, en terminologie arabe et en langues), et l’enseignant Adham Dimashki, cette création était soutenue visuellement par la projection de documents et de photos provenant des archives jésuites et du fonds de la Bibliothèque orientale. « Quand la langue se souvient de son cœur » a littéralement conquis l’assistance.





L’art, encore et toujours, grâce au oud de Jana Tarhini et à la derbaké de Romen Ayoub. Ces deux étudiants, musiciens inspirés, ont enflammé l’amphithéâtre qui a entonné avec bonheur les titres traditionnels nés sous leurs doigts. Et parce qu’il devait être écrit quelque part que cette célébration –qui aurait pu passer inaperçue– serait exceptionnelle, le célèbre peintre britannique Tom Young a offert une intervention et une exposition de tableaux qui chantent le patrimoine libanais. « Le Liban, dix toiles pour une histoire » a bouleversé les participants par la puissance de ses couleurs et l’intensité des thèmes, exhalant l’attachement profond de Tom Young au pays du Cèdre. Le public n’a peut-être pas pris la mesure du privilège que représentait cette exposition éphémère, dédiée par Tom Young au CREA. Il n’en est pas moins tombé sous le charme.
Souvenirs, tradition, patrimoine, mais aussi avenir avec la première remise des certificats du DALE (Diplôme arabe langue étrangère), à 7 élèves de l’école Wellspring. Ce moment de fierté pour les lauréats et leurs enseignants a permis de réaffirmer la mission du CREA : former, accompagner, transmettre.
Si la langue arabe était le point focal de cette soirée, sa conceptrice, Carole Nehmé, n’a pas manqué d’insister sur le plurilinguisme, « une des valeurs de l’USJ ». À la FdlT (Faculté de langues et de traduction), à laquelle le CREA est rattaché, la promotion de l’arabe ne se fait pas contre le français ou l’anglais, elle se fait de concert.
Au regard des richesses révélées lors de cet anniversaire, il semble paradoxal que les sciences humaines comptent souvent parmi les parents pauvres des campus universitaires. C’est pourtant le cas, bien qu’elles soient essentielles comme l’affirmait, récemment encore, le ministre de la Culture, M. Ghassan Salamé : « Il est de la responsabilité des responsables de cette université de continuer à provisionner et à fournir l’offre pédagogique dans les domaines qui ne sont pas rentables (…), parce qu’une université n’est pas une école technique qui forme des techniciens, mais aussi un laboratoire qui forme les esprits et les cœurs. Et que cela est accordé par des disciplines qui ne sont pas nécessairement attrayantes pour celui qui veut trouver un travail demain. »
Des propos qui constituent un plaidoyer clair en faveur de matières moins prisées que celles dispensées dans les facultés de médecine ou de droit, par exemple. Le ministre, finalement excusé en raison d’un impondérable, a envoyé un message juste avant la célébration : « Je tiens à exprimer toute mon estime pour le travail remarquable accompli par le CREA au service de la langue arabe, de son enseignement, et de la transmission du savoir. Je vous adresse, ainsi qu’à toute l’équipe de l’Université Saint-Joseph, mes félicitations pour cette étape importante et mes vœux de pleine réussite pour cette belle soirée. »
Effectivement, la soirée a été belle ; aux antipodes des commémorations débordant de discours fleuves, engoncées dans un entre-soi exclusif, bercées d’autosatisfaction camouflée sous des oripeaux de remerciements. La qualité de « CREA 80 : Symphonie de mots et de lumières », son atmosphère exceptionnelle, tiennent certainement à son chef d’orchestre, Carole Nehmé, et au travail d’équipe de la FdlT, à la destinée de laquelle préside le Pr Gina Abou Fadel Saad. L’événement conçu par la directrice du CREA se voulait inclusif, associant les arts, l’histoire, impliquant toutes les générations, associant différentes entités de l’USJ, et exprimant une gratitude sincère à tous les acteurs, des secrétaires-assistantes aux personnalités académiques.
Ainsi, la langue a-t-elle été à l’honneur dans les discours et dans les actes ; la rencontre, le dialogue, la compréhension étant au rendez-vous. Et comme il n’est d’anniversaire, de rappel de son héritage, sans se projeter vers l’avenir, Mme Nehmé a annoncé le désir de rassembler les archives du CREA afin de « laisser les voix d’hier éclairer celles d’aujourd’hui ». Les amoureux de la langue arabe et les simples curieux ont également été invités à venir l’apprendre à l’USJ, car, selon la propre appréciation du P. d’Alverny, s.j., le Liban est ce pays « si hospitalier, si cultivé, où chrétiens et musulmans fraternisent et où l’arabe s’apprend mieux que partout ailleurs.











