Au cœur du Liban-Sud, perché sur un éperon rocheux à 710 mètres d’altitude, le château de Beaufort surplombe les gorges du Litani, offrant une vue imprenable sur la vallée et les frontières environnantes. Cette imposante structure, connue localement sous le nom de Qal’at al-Shaqif – signifiant « château du Haut Rocher » en arabe, un terme emprunté à l’araméen pour désigner une grotte taillée dans la roche – mesure environ 90 mètres de base et s’élève sur 170 mètres de hauteur. De forme triangulaire, elle s’étend sur deux niveaux distincts : le château haut à l’ouest, épousant les contours naturels de l’éperon, et le château bas à l’est. Sa position géostratégique exceptionnelle en a fait, au fil des siècles, un enjeu majeur pour les puissances régionales, des Croisés aux forces modernes, en passant par les empires musulmans et ottomans.
Une histoire millénaire marquée par les conquêtes
Les origines du site remontent bien avant les Croisés, bien que peu de documents en attestent. Des fouilles suggèrent une fortification antérieure, peut-être romaine ou byzantine, mais c’est en 1139 que le château entre dans l’histoire documentée. Capturé par Fulk d’Anjou, roi de Jérusalem, il est intégré au royaume latin et confié aux seigneurs de Sidon. Les Croisés y érigent une forteresse imprenable, renforcée par des tours et des murailles adaptées à la topographie escarpée. Saladin, le célèbre sultan ayyoubide, assiège le château en 1189 pendant un an, capturant le seigneur Renaud de Sidon après une ruse diplomatique. Les défenseurs, affamés, se rendent, permettant la libération de leur chef.
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Repris par les Croisés en 1240 via un accord avec le sultan de Damas, le château est vendu aux Templiers en 1260, qui y ajoutent des salles et des défenses supplémentaires. Mais en 1268, le sultan mamelouk Baibars s’en empare après un siège de dix jours, intégrant la forteresse au réseau musulman. Sous les Mamelouks, puis les Ottomans à partir de 1516, le site est partiellement abandonné, avant d’être remis en état au XVIIe siècle par l’émir druze Fakhr al-Din II, qui le renforce contre les Ottomans. Un tremblement de terre en 1837 le ruine davantage, le transformant en carrière pour les villageois locaux.
Au XXe siècle, le château renaît comme bastion de conflits contemporains. Dans les années 1960-1970, l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) l’investit, en faisant une base pour des opérations contre Israël. En 1982, lors de l’opération « Paix en Galilée », l’armée israélienne bombarde intensivement la forteresse, causant d’importants dommages, avant de l’occuper jusqu’en 2000. Transformé en poste d’observation avec bunkers en béton, il symbolise la domination israélienne sur le Sud-Liban. Le retrait en 2000, marqué par une tentative avortée de destruction, laisse place à une « libération » symbolique, commémorée par des stèles et des événements locaux. Comme le souligne un article du Figaro, cette forteresse a connu « sept vies », des Croisés aux militants palestiniens et soldats israéliens, incarnant les tourments du Proche-Orient.
Architecture et matériaux : un chef-d’œuvre taillé dans la roche
Le château de Beaufort est un modèle d’architecture militaire médiévale, adapté à son environnement rocheux. Le château haut, défendu par une enceinte du XIIe siècle remaniée au XIIIe, inclut deux tours circulaires au sud, une tour maîtresse carrée à l’ouest et une hexagonale au nord. À l’intérieur, une salle gothique, des installations résidentielles et artisanales témoignent des époques franque, mamelouke et ottomane. Un glacis à l’est protège l’ensemble et contrôle le château bas, de forme allongée, édifié aux périodes ayyoubide et mamelouke. Ce dernier est ceint d’une enceinte avec quatre tours circulaires, abritant une entrée, des étables, des chambres de tir, des casemates, un arsenal et une tour-résidence au nord.
Construit en pierre calcaire extraite des carrières voisines, l’édifice porte les marques de son extraction directe du rocher, expliquant son nom arabe. Un plateau au sud résulte de ces excavations, et d’autres carrières subsistent à proximité. Les pierres révèlent des traces d’outils anciens : pics, coins, broches, ciseaux, et la « shahouta », un outil oriental typique. Certaines parties, comme la tour maîtresse ayyoubide ou la salle gothique franque, affichent des tailles raffinées avec motifs sophistiqués. De nombreuses marques de tailleurs – symboles de carriers ou inscriptions – indiquent la position originale des blocs, offrant un aperçu précieux sur les techniques de construction médiévales.
Un patrimoine entre mémoire et restauration
Aujourd’hui, le château de Beaufort est un site patrimonial majeur, restauré depuis 2002 avec l’aide du Fonds koweïtien et de la Direction générale des Antiquités libanaise. Le projet, achevé en 2015, inclut le déblayage, la consolidation des structures, la reconstruction de tours et un éclairage pour les visites nocturnes. Des bunkers israéliens ont été conservés comme témoignages de l’occupation, transformés en espaces d’exposition pour souligner les conflits récents. Malgré des tensions partisanes – entre Amal et Hezbollah pour la gestion du site – il attire touristes et historiens, symbolisant la résilience du Liban. Ce monument, sauvé de la destruction en 2000 grâce à des interventions internationales, incarne non seulement un passé glorieux mais aussi les cicatrices d’un présent tourmenté.



