L’Union européenne a décidé d’étendre son programme phare Erasmus+ à dix pays du Maghreb et du Proche-Orient, dont le Liban. Révélée dans un document daté du 16 octobre émanant du bureau de Kaja Kallas, Haute Représentante pour les affaires étrangères, cette initiative s’inscrit dans le « Pacte pour la Méditerranée », annoncé le 17 octobre avec une certaine solennité. L’ambition est claire : créer un espace éducatif commun, plus intégré, plus inclusif, autour de la Méditerranée.
Erasmus+, un succès européen devenu mondial
Créé en 1987 sous le nom d’Erasmus – acronyme pour European Region Action Scheme for the Mobility of University Students –, le programme a d’abord permis à quelques milliers d’étudiants européens de passer un semestre à l’étranger. En 2014, il est devenu Erasmus+, élargi à la formation professionnelle, à la jeunesse, au sport, et doté pour la période 2021-2027 d’un budget de 26,2 milliards d’euros. Plus de quatre millions de personnes en ont déjà bénéficié. Ce n’est plus seulement un échange universitaire : c’est un outil de diplomatie douce, un vecteur d’influence, un symbole d’ouverture.
Jusqu’à présent, les pays du sud de la Méditerranée participaient déjà à Erasmus+ via des mobilités limitées, principalement vers l’Europe. Le Pacte pour la Méditerranée change la donne : il s’agit désormais d’une coopération régionale à part entière, avec des échanges dans les deux sens, des diplômes conjoints, des campus partagés.
Un projet ambitieux, presque audacieux
Dix pays sont concernés : Algérie, Égypte, Israël, Jordanie, Liban, Libye, Maroc, territoires palestiniens, Syrie, Tunisie. Parmi eux, plusieurs sont en proie à l’instabilité chronique. La Libye est morcelée, la Syrie sous sanctions, le Liban en quasi-faillite. Pourtant, c’est précisément dans ces contextes que l’UE veut agir. « Nous allons connecter les jeunes », a déclaré Dubravka Šuica, vice-présidente de la Commission chargée de la Démocratie et de la Démographie. Elle a annoncé l’intensification des « partenariats de talents » avec le Maroc, la Tunisie et l’Égypte, ainsi que la facilitation des visas étudiants – un signal fort, alors que la France débat encore de l’octroi de 8 351 visas à des Algériens.
Concrètement, l’UE prévoit de renforcer la mobilité des étudiants et des enseignants via Erasmus+, de promouvoir celle des chercheurs grâce aux bourses Marie Skłodowska-Curie, et de créer une Université Méditerranéenne avec des campus délocalisés. Une plateforme dédiée à l’enseignement supérieur verra le jour, tout comme des programmes communs, des écoles d’été, des microcertifications. L’objectif ? Former une génération méditerranéenne capable de travailler ensemble, au-delà des frontières et des conflits.
Le Liban, entre espoir et réalité
Pour le Liban, l’enjeu est vital. Depuis 2019, le pays s’enfonce dans une crise sans précédent : effondrement bancaire, dévaluation de 95 % de la livre, exode massif des diplômés – près de 10 000 par an. Les universités, jadis fleurons régionaux – l’Université américaine de Beyrouth, Saint-Joseph, LAU –, peinent à retenir leurs talents. Erasmus+ pourrait offrir une bouffée d’oxygène : des semestres en Europe, des partenariats renforcés, des retours qualifiés. Mais les obstacles sont nombreux. Comment garantir la sécurité des étudiants européens au Liban ? Comment financer les mobilités quand l’État libanais ne paie plus ses fonctionnaires ?
Les critiques ne manquent pas
À droite, on y voit une nouvelle porte d’entrée à l’immigration. « Un petit coup de pouce à l’immigration ? Allez, quelques millions… », ironise un commentaire en ligne. À gauche, on s’inquiète de l’instrumentalisation politique : inclure la Syrie ou l’Égypte, c’est aussi légitimer des régimes autoritaires. Enfin, les Européens eux-mêmes craignent une dilution du programme : avec un budget fixe, plus de places pour les Méditerranéens signifie moins pour les étudiants de l’UE.
Pourtant, les défenseurs du projet y voient une réponse stratégique. Face à l’influence croissante de la Chine et de la Russie en Méditerranée, l’Europe mise sur l’éducation comme levier de stabilité. Erasmus+ a déjà transformé l’Europe intérieure ; pourquoi pas la Méditerranée ?
Vers une mise en œuvre progressive
Les négociations bilatérales débuteront en 2025. La plateforme méditerranéenne sera lancée en 2026, les premières mobilités suivront à l’automne. L’Université Méditerranéenne, elle, verra le jour en phase pilote en 2027.
Reste une question : l’UE parviendra-t-elle à transformer cette belle idée en réalité concrète, dans une région où les promesses se heurtent souvent à la géopolitique ? Pour le Liban, comme pour ses voisins, l’enjeu n’est pas seulement éducatif. C’est une question de survie.



