8 novembre 2026
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Crise au Liban : banques et BDL face à leurs choix

Banques, Banque du Liban et État ont construit une dépendance financière devenue insoutenable. Ce dossier examine les mécanismes, les chiffres datés, les responsabilités de gestion et les conséquences sociales. Il explique pourquoi actionnaires et dirigeants doivent répondre de leurs choix avant toute nouvelle contribution des déposants ou de la collectivité.

Façade de la Banque du Liban, photographie d’archive avec titre sur les responsabilités bancaires.
La Banque du Liban à Beyrouth. Photographie d’archive publiée par Libnanews en mai 2019 ; date de prise de vue non établie. Photo : Libnanews.com, tous droits réservés. Habillage éditorial, photographie originale conservée. © Libnanews.com, tous droits réservés

La crise libanaise n’est pas seulement celle d’un État qui a trop emprunté. C’est aussi celle de banques qui ont concentré les dépôts de leurs clients sur le risque public, d’une banque centrale qui a rémunéré toujours plus cher les dollars nécessaires à la survie du modèle, puis d’institutions qui ont laissé les épargnants supporter une partie de l’ajustement sans règlement général des pertes. Ces responsabilités se complètent. Aucune ne peut servir d’alibi aux autres.

Le dossier financier doit donc être posé autrement que par l’affrontement entre « l’État a dépensé l’argent » et « les banques ont pris les dépôts ». Il faut reconstituer les engagements, distinguer les ressources réellement disponibles des écritures comptables et identifier qui a choisi les risques, perçu les revenus et conservé le pouvoir de décision. Un ménage qui confie son épargne à une banque ne dirige ni son comité des risques ni la politique de change. Le placer sur le même plan que les professionnels qui ont construit ces bilans constitue déjà une manière de diluer les responsabilités.

L’enjeu dépasse la réparation du passé. Le Liban doit retrouver un système capable de financer des entreprises, pas seulement de gérer des comptes bloqués. Sauver cette fonction est indispensable ; préserver à tout prix les propriétaires et les dirigeants des établissements ne l’est pas. Une restructuration qui demanderait aux citoyens de payer sans avoir d’abord évalué les actifs, absorbé les pertes par les fonds propres et examiné les décisions de gestion reproduirait le défaut central du modèle : les revenus privés d’un côté, les risques collectifs de l’autre.

Le bilan public auquel les banques se sont attachées

En juillet 2019, avant l’explosion ouverte de la crise, le FMI chiffrait l’exposition souveraine des banques à 68,5 % de leurs actifs, soit plus de huit fois leurs fonds propres de première catégorie. Les titres publics représentaient environ 14 % des actifs, les dépôts auprès de la BDL environ 55 %. Le risque de l’État et celui de la banque centrale ne formaient donc pas deux protections indépendantes. Ils constituaient les deux faces d’une même dépendance au financement du pays.

Cette proportion permet de comprendre la vulnérabilité sans invoquer une catastrophe imprévisible. Dans une illustration purement arithmétique, un établissement exposé à hauteur de huit fois ses fonds propres perd l’équivalent de ces fonds propres si la valeur de cette exposition baisse de 12,5 %. Ce calcul n’est ni une estimation des pertes de chaque banque libanaise ni une simulation complète de leurs bilans. Il montre pourquoi une concentration extrême peut absorber très vite un coussin de capital apparemment confortable.

La diversification ne consiste pas à multiplier les noms des instruments lorsque leurs remboursements dépendent de la même source. Détenir une obligation du Trésor, un certificat de dépôt de la banque centrale et une créance sur un mécanisme qui refinance le Trésor peut multiplier les lignes d’un portefeuille sans diversifier son risque économique. Le véritable test est celui d’un choc commun : que reste-t-il si les entrées de devises ralentissent, si la monnaie perd sa crédibilité et si l’État ne peut plus emprunter normalement ?

Pour les banques, la première responsabilité est là. Elles ont accepté une dépendance dont la taille était mesurable. Les autorisations réglementaires n’effacent pas cette décision de gestion. Un actif autorisé peut être dangereux lorsqu’il domine le bilan, surtout lorsque les ressources qui le financent appartiennent à des clients susceptibles d’en demander le remboursement.

L’État a créé une demande de financement insoutenable

Le rôle des gouvernements ne doit pas disparaître derrière celui des banquiers. Dans son diagnostic de juillet 2019, le FMI estimait la dette publique à 151 % du PIB pour 2018 et le déficit budgétaire à 11 %. Les intérêts représentaient plus de 9 % du PIB. Ces chiffres décrivaient une économie dans laquelle le service de la dette absorbait des ressources considérables avant même de financer correctement les infrastructures et les services publics.

Un déficit n’est pas, à lui seul, une faute économique. Emprunter pour un investissement productif peut accroître les recettes futures. Le problème apparaît lorsque les emprunts successifs ne construisent pas une capacité de remboursement proportionnée et que les intérêts exigent de nouveaux financements. Le coût du passé pèse alors sur chaque budget, tandis que la promesse de réformes justifie la poursuite du crédit. Le prêt suivant ne résout pas le déséquilibre : il reporte son règlement.

La Banque mondiale a décrit cette économie politique dans son rapport de 2022 sur les finances publiques. Elle y analyse une capture des ressources au profit d’intérêts établis et un modèle qui a laissé les services essentiels se dégrader. L’électricité, l’eau, la santé, l’éducation et la protection sociale ne sont pas des éléments secondaires de la crise financière. Lorsque le service public fonctionne mal, les ménages paient à nouveau pour obtenir une prestation privée, souvent de qualité inégale.

Cela interdit deux simplifications. La première serait de faire des banques l’unique origine du désastre. La seconde serait de conclure que, puisque l’État a une responsabilité majeure, tous les citoyens doivent garantir sans limite les engagements bancaires. La dette publique appelle une restructuration et une réforme budgétaire. Elle ne transforme pas automatiquement les mauvais choix des investisseurs professionnels en créances intégralement protégées sur la société.

Deux déficits, une même dépendance aux dollars

Le déficit budgétaire et le déficit extérieur sont souvent confondus. Le premier mesure l’écart entre recettes et dépenses publiques. Le second, dans sa dimension courante, décrit les échanges de biens, de services et de revenus avec le reste du monde. Le Liban pouvait donc avoir besoin de financement à la fois pour son Trésor et pour les paiements extérieurs de son économie. Les mêmes entrées de capitaux contribuaient à soutenir les deux équilibres.

Dans son constat de février 2018, le FMI relevait un déficit courant supérieur à 20 % du PIB, tandis que la croissance des dépôts privés n’avait été que de 3,8 % en 2017. La fragilité ne tenait pas simplement à l’existence d’importations. Elle résultait de leur financement durablement dépendant d’entrées financières, dans un système dont la stabilité monétaire encourageait la confiance dans les engagements en dollars.

L’argent envoyé par la diaspora peut financer une famille, un achat immobilier ou un dépôt bancaire. Il ne constitue pas nécessairement un investissement productif générant ensuite les devises nécessaires au remboursement. Une entrée de dollars peut donner de la liquidité aujourd’hui tout en créant une dette pour demain. Cette différence entre un revenu et un financement est essentielle : tous deux font entrer des devises, mais seul le second doit être restitué à un créancier.

La BDL et les banques ne pouvaient maîtriser seules le commerce extérieur, les dépenses publiques ou la géopolitique. Elles pouvaient en revanche mesurer leur dépendance à ces flux et en tirer des limites. La mauvaise gestion ne consiste pas seulement à provoquer un risque. Elle consiste aussi à organiser son activité comme si un risque connu ne pouvait jamais se matérialiser.

Une banque centrale ne fabrique pas les dollars promis

Une banque centrale peut émettre sa monnaie nationale. Elle ne peut pas créer à volonté la devise d’un autre pays. Cette limite donne une importance particulière à la dollarisation libanaise. Un dépôt libellé en dollars est un engagement dans une unité que ni la banque commerciale ni la BDL ne peuvent produire par une simple émission de livres.

La différence entre liquidité et solvabilité devient alors décisive. Un établissement peut manquer temporairement de liquidités tout en possédant des actifs dont la valeur couvre ses dettes. Il peut aussi disposer de quelques liquidités mais avoir des actifs insuffisants pour rembourser l’ensemble de ses créanciers. Dans le premier cas, un financement temporaire peut résoudre le problème. Dans le second, il faut reconnaître une perte, apporter du capital ou modifier les engagements.

Le diagnostic ne se déduit donc pas du seul montant des billets disponibles aux guichets. Une banque capable de satisfaire une petite fraction des retraits ne prouve pas qu’elle pourrait honorer tous ses dépôts. Inversement, un rationnement peut préserver de la trésorerie sans restaurer sa solvabilité. La confusion entre ces deux notions a une conséquence politique : elle permet de présenter comme provisoire une incapacité qui exige une restructuration.

Il faut également regarder la monnaie de remboursement. Restituer en livres une créance en dollars à un taux défavorable n’est pas une opération neutre. Le montant nominal peut subsister sur un document, alors que sa valeur d’usage a été amputée. Pour un déposant qui doit payer une hospitalisation ou des études à l’étranger, c’est la devise effectivement disponible et transférable qui compte, pas seulement l’intitulé du compte.

Les ingénieries financières ont rémunéré le report du problème

Les opérations de la BDL ont cherché à attirer les devises dont le système avait besoin. Le rapport du FMI de 2019 décrit notamment un mécanisme dans lequel un nouveau dépôt en dollars rapportait 6,5 %, avec la possibilité d’emprunter un montant légèrement supérieur en livres à 2 % et de le replacer auprès de la BDL à 10,5 % pendant dix ans. Les opérations engagées depuis l’automne 2017 avaient attiré plus de 24 milliards de dollars des banques jusqu’en février 2019.

Le mécanisme est plus révélateur que son nom. La banque commerciale apporte des dollars et obtient un rendement, auquel s’ajoute une marge sur une opération en livres financée à faible coût. La banque centrale obtient immédiatement les devises, mais accepte en contrepartie des engagements financiers. L’opération améliore la trésorerie présente tout en alourdissant la facture future. Elle ne crée pas, par elle-même, une exportation, une recette fiscale ou une activité capable de fournir les dollars de remboursement.

Il serait erroné d’additionner mécaniquement les deux taux pour annoncer un rendement universel : les monnaies, montants, maturités et conditions diffèrent. Mais le sens de l’incitation est clair. Plus l’institution publique rémunère avantageusement les placements, moins le financement d’entreprises ordinaires paraît attractif à risque apparent comparable. La rentabilité bancaire peut alors dépendre davantage d’une décision monétaire que de la capacité productive de l’économie.

Dès janvier 2017, le conseil d’administration du FMI avertissait que les opérations non conventionnelles de 2016 avaient renforcé les réserves sans constituer une solution durable. Leur critique ne relève donc pas seulement du regard rétrospectif. Le problème était de savoir à quelle réforme le temps acheté devait servir, et qui supporterait la facture si cette réforme n’arrivait pas.

La stabilité affichée avait un coût croissant

Défendre un taux de change peut limiter l’incertitude et protéger temporairement les revenus. Mais une parité n’est pas soutenable uniquement parce qu’elle demeure affichée. Elle doit reposer sur des ressources, une politique budgétaire et un financement extérieur compatibles. Lorsque ces conditions se dégradent, maintenir le cours exige un coût croissant ou un ajustement ailleurs.

Le FMI signalait en février 2018 que les opérations de la BDL avaient préservé la stabilité mais provoqué des distorsions de marché, créé de la monnaie et affaibli le bilan de la banque centrale. Il recommandait une politique plus conventionnelle et une réduction de certaines interventions sur les marchés de dette publique. Il soulignait également les risques liés aux échéances et à l’exposition souveraine du secteur bancaire.

Ces avertissements obligent à distinguer réussite tactique et échec stratégique. Éviter une rupture pendant quelques mois peut être utile si ce délai permet de réduire une vulnérabilité. Si les engagements s’accumulent plus vite que la capacité de remboursement, le délai augmente au contraire l’ampleur du futur ajustement. Le résultat visible reste rassurant jusqu’au moment où la continuité devient impossible.

Le problème de gouvernance est précisément de soumettre ces arbitrages au contrôle. Une politique qui engage durablement le bilan public ne doit pas être évaluée seulement à partir du cours du jour ou du bénéfice bancaire annuel. Il faut connaître son coût total, les bénéficiaires, les échéances créées, les scénarios défavorables et les moyens de sortie. Sans cette information, la stabilité devient un argument d’autorité au lieu d’être un résultat vérifiable.

Pourquoi les réserves brutes ne suffisent pas

Un stock de devises n’est pas nécessairement une richesse disponible sans contrepartie. Lorsqu’une banque centrale reçoit des dollars des banques, ses avoirs peuvent augmenter, mais ses engagements envers elles augmentent aussi. Présenter uniquement le premier mouvement donne une image incomplète de la protection financière du pays.

Un exemple permet de suivre le circuit. Un client dépose 100 dollars dans une banque, qui en place 80 auprès de la banque centrale. La banque doit toujours 100 au client et détient une créance de 80 sur la BDL. Si celle-ci utilise les dollars pour satisfaire d’autres paiements, la créance bancaire ne disparaît pas. Mais sa présence dans un bilan ne signifie plus que les 80 dollars correspondants sont immédiatement disponibles. Il faut examiner les actifs restants et leur valeur de récupération.

Cet exemple est une illustration, pas la reproduction d’une opération libanaise particulière. Il explique également pourquoi l’addition des pertes peut devenir trompeuse. Une perte de la BDL sur un actif peut se transmettre à la valeur de la créance bancaire, puis à la capacité de rembourser le déposant. Compter chaque manifestation comme une perte indépendante gonflerait artificiellement le total. À l’inverse, éliminer les créances entre institutions lors d’une consolidation n’annule pas le manque de ressources vis-à-vis des déposants.

Une estimation sérieuse doit donc préciser son périmètre : BDL, banques, État ou ensemble consolidé ; valeur nominale ou valeur recouvrable ; livres ou dollars ; date et taux de conversion. Les grands montants sans ces définitions servent davantage les affrontements politiques qu’ils n’aident à décider qui doit apporter combien.

Le défaut de mars 2020 n’explique pas octobre 2019

Le 7 mars 2020, le gouvernement a annoncé la suspension du paiement d’une euro-obligation de 1,2 milliard de dollars arrivant à échéance le 9 mars. Le communiqué du ministère des Finances invoquait la protection des réserves en devises. Cette décision a constitué une rupture majeure dans la relation avec les créanciers obligataires.

Elle n’a cependant pas créé rétrospectivement les difficultés bancaires de 2019. Les restrictions d’accès aux dépôts et la raréfaction des dollars lui étaient antérieures. Le rapport du FMI de 2023 situe le retournement des flux avant le défaut souverain. La pandémie et l’explosion du port de Beyrouth ont ensuite aggravé une crise déjà engagée. Respecter cette chronologie empêche de transformer un événement décisif en explication unique.

Le secteur bancaire a défendu une autre lecture de ses responsabilités. Dans son rapport annuel 2020, Crédit Libanais insiste sur les conséquences du défaut et sur l’absence d’un cadre de contrôle des capitaux, en présentant les banques comme exposées aux décisions publiques. Cet argument identifie de véritables défaillances institutionnelles. Il ne répond pas à la question préalable : pourquoi les établissements avaient-ils accumulé autant de risques liés à ces mêmes institutions ?

Le défaut peut être critiqué pour sa préparation et pour l’absence de règlement rapide qui l’a suivi. Mais poursuivre les paiements n’aurait pas créé une source nouvelle de dollars. Le choix réel portait sur l’utilisation de ressources rares et sur l’organisation de pertes déjà accumulées. Opposer paiement intégral et catastrophe évite de discuter le scénario qui aurait dû être préparé : une restructuration coordonnée de l’État, des banques et de la banque centrale.

Une responsabilité professionnelle, pas un simple statut de victime

La réglementation fixe un minimum de contraintes. Elle ne remplace pas le jugement des dirigeants. Les principes de supervision bancaire du Comité de Bâle attribuent au conseil d’administration la responsabilité ultime d’une stratégie durable et accordent une place centrale à la concentration des risques. Ces standards constituent un repère de bonne gestion ; ils ne valent pas, à eux seuls, jugement sur une violation précise du droit libanais.

Pour apprécier les responsabilités d’un établissement, il faut examiner ses décisions concrètes. Quelle part du bilan dépendait du secteur public ? Avec quelles échéances ? Quels tests de résistance ont été réalisés ? La direction a-t-elle limité son exposition lorsque la rémunération augmentait ? Les bénéfices étaient-ils conservés pour absorber des pertes ou distribués ? Les clients recevaient-ils une information proportionnée aux risques ?

Ce sont des questions de gestion avant d’être des questions pénales. Un choix peut être légal et néanmoins imprudent. Un administrateur peut avoir sous-estimé un risque sans avoir détourné de fonds. Mais l’absence de condamnation ne suffit pas à démontrer que sa gestion mérite une protection financière publique. Réciproquement, une accusation de fraude exige des preuves propres et une procédure ; elle ne se déduit pas d’un mauvais résultat collectif.

La distinction doit produire des conséquences pratiques. Les actionnaires ont fourni le capital qui rémunère et absorbe le risque entrepreneurial. Les dirigeants ont exercé des pouvoirs de décision. Les déposants ordinaires ont acheté un service de conservation et de paiement, pas une participation au comité d’investissement. Répartir les pertes comme si ces trois positions étaient équivalentes reviendrait à supprimer le sens même de la responsabilité bancaire.

Les bénéfices passés et les pertes présentes doivent être rapprochés

Un bilan publié à une date donnée ne raconte pas tout. Pour comprendre la responsabilité économique, il faut suivre plusieurs années : revenus d’intérêts, dividendes, rémunérations, apports de capital, transactions avec parties liées et évolution des créances. Une banque peut avoir affiché des bénéfices avant qu’un risque latent ne devienne une perte reconnue. La question est de savoir quelle part de ces revenus reposait sur des paiements durables et quelle part dépendait d’engagements qui ne pouvaient être honorés normalement.

Une analyse rigoureuse ne peut pas annoncer que tout dividende passé était illégal. Elle doit rechercher la base comptable, les informations disponibles au moment de la distribution et les règles applicables. En revanche, exiger cet examen n’a rien d’excessif lorsqu’une recapitalisation ou une contribution publique est envisagée. Il serait incohérent de traiter comme définitivement privés les revenus d’un risque dont on voudrait ensuite collectiviser intégralement la réalisation.

Le même raisonnement s’applique aux dirigeants. Leur responsabilité ne se résume pas à leur patrimoine personnel ni à leur présence dans une institution au moment de l’effondrement. Elle dépend de leurs fonctions, des décisions approuvées, des alertes reçues et des pouvoirs dont ils disposaient. Des récupérations d’avoirs ou de rémunérations peuvent être recherchées lorsqu’un fondement légal le permet. Elles doivent être chiffrées à partir de dossiers, non annoncées comme une réserve d’argent certaine.

L’ordre des opérations compte. L’évaluation des actifs et du capital doit précéder la promesse de soutien. Sinon, le montant demandé à la collectivité devient le point de départ, tandis que l’examen de la gestion est renvoyé à un avenir indéfini. C’est exactement le type d’inversion qu’une sortie de crise crédible doit empêcher.

La BDL porte une responsabilité institutionnelle spécifique

La banque centrale n’était pas un déposant parmi d’autres. Elle définissait les instruments, fixait leurs conditions et occupait une position centrale dans l’organisation du financement. Sa responsabilité économique tient donc à la conception du dispositif, à sa poursuite, à la qualité de l’information publiée et à la façon dont les risques ont été contrôlés.

Les responsabilités personnelles doivent être établies séparément. Réduire l’ensemble de la crise à un seul gouverneur laisserait hors champ les décisions collégiales, les dispositifs de surveillance et les banques participantes. À l’inverse, invoquer une responsabilité collective ne doit pas permettre à chacun de disparaître derrière l’institution. La chaîne utile est celle des actes : proposition, approbation, exécution, contrôle et information.

La BDL a annoncé en septembre 2026 le lancement d’un nouvel audit confié à Alvarez & Marsal, commencé le 17 août. Il concerne des opérations sélectionnées liées aux avoirs extérieurs entre octobre 2019 et décembre 2023, notamment des subventions, des transferts et des lettres de crédit. Le lancement d’une mission n’est pas son résultat. Il ne permet pas d’affirmer à l’avance qu’une transaction particulière était frauduleuse ou qu’un montant sera récupéré.

Son intérêt sera de documenter les décisions et leurs bénéficiaires effectifs. Pour les opérations de soutien à des importations essentielles, il faudra distinguer le coût d’un choix de politique économique, les défauts de ciblage, les éventuels abus et les infractions établies. Une dépense mal conçue et un détournement ne sont pas la même chose. Les confondre rendrait plus difficile, et non plus facile, l’identification des responsabilités réelles.

Le rationnement a aussi réparti les pertes

Ne pas adopter rapidement une solution globale ne signifie pas que les pertes attendent intactes dans un coffre. Elles se répartissent à travers les retraits limités, les conversions, les ventes de créances décotées et l’érosion du pouvoir d’achat. Les ménages qui ont besoin d’argent immédiatement n’ont pas le même pouvoir de négociation que ceux qui peuvent attendre.

Une conversion illustre ce transfert. Si une créance de 1 000 dollars est payée en livres à un taux représentant 20 % du cours auquel son bénéficiaire peut racheter des dollars, elle ne lui rend que l’équivalent de 200 dollars. La perte économique atteint alors 80 %, indépendamment du mot utilisé sur le relevé. Cet exemple est hypothétique et ne décrit pas un taux actuellement applicable. Il explique pourquoi le règlement d’un dépôt doit être évalué en valeur, pas uniquement en unités comptables.

Le temps produit une autre décote. Recevoir 10 000 dollars dans dix ans n’équivaut pas à les recevoir aujourd’hui. Avec un taux d’actualisation illustratif de 5 % par an, la valeur présente est d’environ 6 139 dollars. Ce taux n’est ni une prévision ni un tarif bancaire. Le calcul montre qu’un remboursement nominal intégral, très différé et éventuellement risqué, peut laisser une perte économique importante.

Le FMI a évalué en 2023, dans un scénario de restructuration comparant mars 2020 et janvier 2023, à environ 10 milliards de dollars la diminution des dépôts récupérables liée au report du traitement de la crise. Il s’agit d’un calcul de scénario, non d’un compte individuel. Son enseignement est direct : l’attente a un coût, et celui-ci ne se répartit pas nécessairement selon la responsabilité de chacun.

Les circulaires ne remplacent pas une restructuration

Les dispositifs de retrait apportent de l’argent utilisable à des bénéficiaires qui en ont besoin. Leur utilité immédiate ne doit pas être minimisée. Ils ne règlent pourtant ni la valorisation de tous les actifs, ni le capital nécessaire à chaque banque, ni le traitement définitif des droits de l’ensemble des déposants.

Selon la présentation publiée le 4 novembre 2026 par l’unité de recherche économique de Crédit Libanais, les amendements des 3 novembre aux circulaires 158 et 166 doivent entrer en vigueur le 1er décembre. Ils portent les limites mensuelles à 1 200 et 600 dollars pour les bénéficiaires éligibles. Les composantes en espèces restent respectivement de 800 et 400 dollars ; l’augmentation concerne les dépenses par carte. Il ne faut donc pas présenter les nouveaux plafonds comme entièrement retirable en billets, ni comme déjà applicables le 8 novembre.

Cette distinction révèle le caractère administré du dispositif. Un droit d’usage limité à certains paiements n’a pas exactement les mêmes propriétés qu’un dollar librement transférable. Le plafond mensuel ne suffit pas non plus à déterminer la récupération finale : il faut tenir compte de l’éligibilité, des limites cumulées, de la durée et des règles de déduction futures.

Pour le déposant, la transparence devrait tenir en quelques données : montant reconnu, valeur déjà remboursée, solde, monnaie de restitution, calendrier et droits de recours. Une succession de circulaires peut améliorer certains flux sans fournir ce contrat complet. C’est pourquoi leur prolongation ne doit pas servir de preuve que les établissements ont retrouvé une activité normale ou que le conflit sur les pertes est résolu.

Le crédit productif demeure la grande victime

Les données de la BDL pour décembre 2025 donnent une mesure de l’impasse. Le total des actifs bancaires atteignait 102 milliards de dollars. La rubrique regroupant monnaie et dépôts auprès de la BDL représentait 77,5 milliards, soit 76 % du total. Les créances de crédit étaient tombées à 5,2 milliards, contre 58,1 milliards en janvier 2019, et ne représentaient plus que 5,1 % des actifs.

La comparaison en dollars doit être interprétée avec méthode. Elle combine remboursements, contraction de l’activité, modifications de change et effets de valorisation. Elle ne signifie pas que la totalité de l’écart correspond à de nouveaux prêts refusés ou à une même somme physiquement disparue. Mais la faiblesse de la place du crédit dans le bilan final montre que la fonction d’intermédiation reste profondément abîmée.

Une entreprise peut disposer de commandes et manquer de trésorerie pour acheter ses matières premières. Un exportateur peut avoir besoin de financement entre la production et le paiement de son client. Un équipement rentable peut exiger plusieurs années d’amortissement. Sans crédit adapté, ces projets dépendent du patrimoine du propriétaire, de proches ou d’investisseurs capables d’apporter immédiatement des fonds.

Le résultat est une sélection économique qui ne repose plus seulement sur la qualité des projets. Elle favorise ceux qui possèdent déjà des liquidités. Une économie peut continuer à commercer en espèces tout en perdant les mécanismes qui financent l’investissement, répartissent les risques et permettent à de nouveaux entrepreneurs d’entrer sur le marché. Le nombre d’agences ouvertes ou de transactions réalisées ne suffit donc pas à mesurer le rétablissement bancaire.

Une crise qui a changé la distribution des revenus

La Banque mondiale a mesuré la pauvreté à 44 % en 2022 dans les zones couvertes par son enquête, contre 12 % en 2012. Pour les ressortissants libanais de ces zones, la proportion atteignait 33 %. L’étude publiée en mai 2024 couvre cinq gouvernorats et ne doit pas être transformée en mesure exhaustive de toute la population libanaise en 2026. Elle établit néanmoins une détérioration sociale considérable.

L’accès au dollar a séparé les situations. Un ménage recevant des transferts de l’étranger ne subit pas le même choc qu’un salarié payé en livres, même si tous deux vivent dans le même quartier. L’existence d’une consommation visible, de restaurants fréquentés ou d’achats immobiliers ne réfute donc pas l’appauvrissement d’autres groupes. Une moyenne et quelques signes de prospérité ne décrivent pas la distribution des ressources.

Le coût dépasse les revenus immédiatement perdus. Reporter des soins, interrompre une formation ou vendre un actif pour financer les dépenses courantes peut réduire durablement les possibilités d’un ménage. Il faut distinguer ces effets du montant comptable des pertes bancaires : on ne peut pas les additionner sans méthode, mais on ne peut pas les exclure d’une analyse des conséquences.

En 2023, le FMI décrivait une économie ayant perdu environ 40 % de son activité depuis le début de la crise et une monnaie dépréciée de 98 %. Il s’agit d’ordres de grandeur datés, pas d’un calcul actualisé à novembre 2026. Ils montrent pourquoi la question bancaire ne peut pas être réglée par une négociation fermée entre détenteurs de bilans : elle engage des citoyens qui n’ont parfois jamais possédé un dépôt significatif.

Faire absorber les pertes dans le bon ordre

Le principe n’a rien d’une sanction improvisée contre le secteur privé. Le Conseil de stabilité financière définit une résolution bancaire efficace comme un dispositif préservant les fonctions essentielles tout en permettant l’absorption des pertes selon la hiérarchie des créances, sans exposer les contribuables à une facture indue. Il distingue donc la continuité des services de la survie des propriétaires.

En septembre 2026, le FMI a explicitement rappelé, pour le Liban, qu’aucun déposant ne devait absorber des pertes avant les actionnaires et les créanciers subordonnés. Il a aussi demandé que le remboursement soit compatible avec la viabilité bancaire et la soutenabilité de la dette publique. Ces deux conditions vont ensemble : protéger les déposants ne peut consister à promettre un financement public impossible, mais protéger les finances publiques ne peut justifier de maintenir intact le capital des propriétaires au détriment des clients.

Concrètement, il faut d’abord évaluer les actifs à une valeur défendable, mesurer les pertes et identifier les fonds propres qui les absorbent. Les établissements viables doivent présenter des apports réellement disponibles. Une promesse de capital, un bénéfice futur incertain ou une créance sur une institution elle-même insolvable ne sont pas équivalents à des ressources nouvelles.

Les banques qui ne peuvent remplir ces conditions doivent relever d’un mécanisme ordonné de restructuration, de transfert d’activité ou de liquidation, selon le cadre applicable. Les emplois et les fonctions utiles méritent d’être protégés autant que possible. Le contrôle des actionnaires existants ne constitue pas, en revanche, un droit à conserver indépendamment des pertes supportées par leur établissement.

La contribution publique doit être limitée et justifiée

L’État ne peut pas se déclarer étranger aux conséquences de ses dettes. Mais sa capacité de contribution dépend de ses recettes futures, de ses dépenses essentielles et de ses autres engagements. Promettre une garantie sans définir son financement déplace le problème vers les contribuables ou vers la monnaie, sans créer de ressource supplémentaire.

Un exemple budgétaire simple permet de voir le coût d’une promesse. Un versement public annuel de 1 milliard de dollars pendant dix ans représente 10 milliards avant intérêts et actualisation. Il doit provenir de recettes, d’économies, d’actifs ou d’emprunts. Ce montant illustratif ne décrit aucun plan adopté. Il oblige seulement à nommer la contrepartie : quels contribuables paient, quels services sont réduits, quels biens sont mobilisés et quelle dette nouvelle est créée ?

Une contribution peut être discutée pour protéger des fonctions essentielles ou une catégorie de déposants. Elle doit alors être plafonnée, transparente et accompagnée de contreparties. Elle ne doit pas servir à reconstituer gratuitement la valeur d’actions dont les pertes auraient dû être reconnues. Le contrôle de l’usage des fonds et la publication des bénéficiaires économiques deviennent aussi importants que le montant annoncé.

Mobiliser un actif public appelle le même examen. Sa vente ne constitue pas un revenu reproductible ; elle échange un patrimoine contre une ressource ponctuelle. Son affectation peut aussi priver les générations suivantes d’une réserve ou d’un revenu. Le dossier de l’or relève de cette question patrimoniale spécifique. Il ne doit pas être utilisé comme un raccourci dispensant les banques d’évaluer leurs pertes et leurs propres capacités de recapitalisation.

Les récupérations judiciaires ne remplacent pas les fonds propres

Rechercher des avoirs indûment obtenus est nécessaire lorsqu’il existe des éléments et un fondement juridique. Cela permet de restituer des ressources et de rendre effectif le principe de responsabilité. Mais un montant évoqué dans une procédure n’est pas nécessairement un montant recouvrable, disponible immédiatement et affectable aux déposants.

Il faut distinguer plusieurs étapes : l’identification d’un actif, son gel éventuel, la décision de justice, les recours et sa restitution effective. Des obstacles de propriété, de juridiction ou d’exécution peuvent intervenir. Un plan financier ne devrait donc intégrer les récupérations futures qu’avec des hypothèses explicites, plutôt que comme des liquidités déjà détenues.

Cette discipline n’est pas une raison de ralentir les enquêtes. Elle empêche de les instrumentaliser comme justification du report de la restructuration. La réponse aux fautes personnelles et la restauration d’un système solvable peuvent avancer simultanément. Attendre la fin de tous les contentieux pour traiter les bilans imposerait aux déposants une incertitude supplémentaire sans garantie de meilleur résultat.

La même exigence vaut pour les transferts effectués pendant la crise. Il faut examiner les dates, les conditions, les bénéficiaires et les règles alors applicables, sans présumer que tout transfert était frauduleux. Les opérations privilégiant des parties liées ou contournant des obligations doivent être établies et traitées comme telles. C’est l’enquête documentée qui permet de récupérer des fonds et d’engager une responsabilité, pas une accusation générale contre tous les clients ayant pu retirer de l’argent.

Les critères d’une réparation qui ne protège pas les décideurs

Le Liban avait obtenu un accord au niveau des services du FMI en avril 2022 sur un programme envisageant environ 3 milliards de dollars sur 46 mois. Ce n’était pas un financement définitivement approuvé : des mesures préalables et des validations restaient nécessaires. Le montant constituait un soutien potentiel à une stratégie de réformes, non une somme capable de rembourser à elle seule les engagements financiers accumulés.

La qualité d’une sortie de crise se mesurera désormais sur des résultats observables. Chaque établissement doit disposer d’une évaluation indépendante de ses actifs et de ses engagements. Les apports de capital doivent être vérifiables. Les petits déposants doivent connaître leurs droits et leur calendrier. Les décisions de résolution doivent identifier ce qui est préservé, ce qui est restructuré et ce que perdent les propriétaires. Les autorités doivent publier une vision cohérente des engagements publics plutôt qu’une série de promesses séparées.

La gouvernance doit changer avec le bilan. Maintenir les mêmes pouvoirs sans examiner les décisions anciennes affaiblirait la crédibilité des nouveaux engagements. La reconstitution des comités de risques, la transparence sur les parties liées, le contrôle des distributions et la qualité de l’information financière ne sont pas des accessoires techniques. Ils déterminent si les nouveaux dépôts et le nouveau crédit seront protégés contre la répétition des mêmes concentrations.

Enfin, la réparation doit être jugée du point de vue de ceux qui utilisent le système. Un déposant peut-il connaître la valeur de sa créance et la contester ? Une entreprise viable peut-elle obtenir un financement sans appartenir à un cercle privilégié ? Un contribuable sait-il quelle contribution lui est demandée et pourquoi ? Tant que ces réponses ne sont pas concrètes, annoncer le retour de la confiance ne remplace pas le travail qui la rend possible.

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Newsdesk Libnanews

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