8 novembre 2026
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En Jordanie, le pain précédait l’agriculture

À Shubayqa 1, au nord-est de la Jordanie, des restes carbonisés attestent la préparation de galettes il y a environ 14 400 ans. Ces aliments précèdent les économies fondées sur les céréales domestiquées. Leur étude montre une cuisine élaborée, qui associait des plantes sauvages et plusieurs gestes de transformation. Ce nouvel épisode de notre série « Le saviez-vous ? » explique comment les chercheurs identifient ces fragments et ce que les analyses de 2026 ajoutent à notre connaissance de cette alimentation préhistorique.

Photo réelle du site archéologique de Shubayqa 1, en Jordanie, avec le titre : Le pain existait avant l’agriculture.
Shubayqa 1, au nord-est de la Jordanie. Le foyer où les fragments de galettes ont été découverts se trouve au centre de la structure. Photo : Alexis Pantos, mise à disposition par l’Université de Copenhague. Habillage éditorial : Libnanews. © Alexis Pantos / Université de Copenhague

Le saviez-vous ? En Jordanie, des chasseurs-cueilleurs préparaient déjà des galettes il y a environ 14 400 ans. À Shubayqa 1, des fragments carbonisés attestent cette cuisine bien avant l’essor des sociétés agricoles. Ce pain préhistorique en Jordanie ne raconte pas seulement l’histoire du blé. Il révèle aussi le rôle de plantes de marais, longtemps moins visibles dans les récits sur notre alimentation.

Le vestige tient dans quelques millimètres. Noirci, irrégulier, il ne ressemble guère au pain posé aujourd’hui sur une table. Pourtant, sa structure conserve la trace d’une préparation humaine. Des ingrédients ont été réduits en petites particules, mélangés et cuits. Le feu a transformé certains restes en archives.

Le site se trouve dans le Désert noir, au nord-est de la Jordanie. Les fouilles conduites entre 2012 et 2015 y ont livré des foyers et des bâtiments en pierre. L’analyse des aliments, publiée en juillet 2018, a changé un enchaînement longtemps tenu pour évident : l’agriculture d’abord, la fabrication du pain ensuite.

Un pain préhistorique en Jordanie, avant les champs

Les habitants de Shubayqa 1 appartenaient aux communautés natoufiennes du Levant. Ces chasseurs-cueilleurs vivaient plusieurs millénaires avant la généralisation des cultures domestiquées. Ils connaissaient pourtant des plantes comestibles et des techniques élaborées pour les transformer.

Leur époque ne correspond pas à une étape uniforme dans toute la région. Des communautés construisaient des habitations durables, tandis que leur mobilité et leurs ressources variaient. Le Natoufien concerne des territoires aujourd’hui répartis entre plusieurs pays, dont le Liban, la Syrie et la Jordanie.

Une étude chronologique publiée en 2017 avait déjà souligné l’ancienneté de Shubayqa 1. Ses premières occupations remontent à environ 14 600 ans. Elles montrent que ces communautés ne se limitaient pas aux paysages boisés proches de la Méditerranée. Elles exploitaient aussi des milieux plus ouverts vers l’est.

La formule « du pain avant l’agriculture » résume donc un constat précis. La transformation de plantes sauvages en aliments cuits a précédé les économies fondées sur les céréales domestiquées. Elle ne signifie pas que tous les habitants du Levant suivaient alors le même mode de vie.

Comment reconnaître une galette dans des miettes brûlées

Les chercheurs ont classé 24 fragments de Shubayqa parmi les préparations apparentées au pain. Ils ne disposaient ni d’une miche intacte, ni d’une recette. L’identification reposait sur l’examen des tissus végétaux, des particules et des cavités conservés dans la matière carbonisée.

Le microscope électronique permet d’étudier cette organisation à très petite échelle. La taille et la distribution des vides aident à comparer une pâte, une bouillie ou un pain cuit. À Shubayqa, les caractéristiques observées correspondent à des préparations plates, probablement non levées.

Cette prudence explique le vocabulaire scientifique : des produits « apparentés au pain ». Le terme décrit une catégorie technique. Il n’autorise pas à reconstituer leur goût exact, leur forme entière ou leur place dans chaque repas.

Les recherches sur les aliments anciens associent désormais plusieurs démarches. Elles confrontent les fragments archéologiques aux outils de broyage, aux équipements de cuisson et à des expériences contrôlées. Préparer puis carboniser des aliments modernes aide à comprendre les traces que chaque opération peut laisser.

Des travaux consacrés à Çatalhöyük, en Turquie, et à Jarmo, au Kurdistan irakien, prolongent cette approche. Ces sites sont plus récents. Ils permettent d’étudier la diversité des préparations céréalières, sans supposer que tout résidu contenant du grain était nécessairement du pain.

Des céréales sauvages, mais aussi des tubercules

Le foyer de Shubayqa n’était pas alimenté par une boulangerie céréalière au sens actuel. L’étude des fragments indique l’emploi de céréales sauvages et, dans certains cas, d’autres végétaux. Des tissus souterrains renvoient probablement à des tubercules de scirpes, des plantes de milieux humides.

Ces organes stockent des réserves nutritives. Leur présence élargit l’image spontanée d’une galette composée uniquement de farine de blé. Elle rappelle aussi une difficulté archéologique : les graines se reconnaissent souvent plus facilement que des racines ou des tubercules transformés.

La recherche publiée en 2018 permet de restituer une chaîne de gestes : préparer les végétaux, les broyer, obtenir une matière assez fine, puis confectionner et cuire une pâte. Elle ne fournit pas les proportions d’une recette reproductible. Présenter une « recette authentique de 14 400 ans » dépasserait les preuves disponibles.

Ces opérations demandaient du temps et du savoir-faire. La collecte de plantes sauvages n’empêchait donc pas une cuisine complexe. Entre une ressource trouvée dans le paysage et un aliment servi, plusieurs transformations pouvaient déjà intervenir.

Ce que l’étude de 2026 ajoute au dossier

Une nouvelle analyse botanique, publiée le 16 juillet 2026, replace ces galettes dans une alimentation plus vaste. Elle porte sur 90 890 restes végétaux non ligneux issus de la séquence d’occupation de Shubayqa 1.

Les résultats soulignent la place des plantes de zones humides. Durant les occupations anciennes, les tubercules de scirpes occupent une position majeure. Plus tard, leur proportion diminue, tandis que les graines et les graminées prennent davantage de place.

Le paysage actuel peut tromper le visiteur. Le nom de Désert noir évoque l’aridité et le basalte. À la fin du Pléistocène, le bassin voisin recevait des eaux capables d’entretenir un milieu humide, saisonnier ou plus durable. Cette ressource contribuait à rendre possibles des séjours répétés.

Cette évolution invite à éviter une histoire centrée uniquement sur le blé. Les premières galettes connues sur place appartenaient à un ensemble alimentaire diversifié. La présence de pain ne démontre pas que les céréales dominaient déjà toute la subsistance.

La découverte ne date pas l’invention du pain

Un vestige ancien donne une limite documentaire : cette pratique existait au moins à cette époque. Il ne désigne pas automatiquement son lieu de naissance. Des préparations antérieures ont pu disparaître, ne pas se carboniser ou rester dans des sites encore inconnus.

L’ordre des découvertes dépend aussi des méthodes. Une fouille qui conserve et examine les petits fragments organiques peut révéler des aliments longtemps négligés. L’histoire culinaire se précise ainsi lorsque l’attention se porte sur des restes auparavant difficiles à identifier.

La découverte ne permet pas davantage d’établir une filiation directe avec le pain libanais actuel. Des ressemblances générales, comme une forme plate, ne suffisent pas à démontrer la transmission continue d’une recette pendant des millénaires.

Une question demeure : le désir de produire davantage de ces aliments a-t-il encouragé la culture des céréales ? Cette proposition reste une hypothèse. Les recherches en cours cherchent notamment à distinguer cueillette, gestion des ressources et culture, en comparant Shubayqa 1 au site voisin de Shubayqa 6.

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